Icare:   Saint-Exupéry

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Icare #84, Saint-Exupéry :
Cinquième époque 1941-1943

Tome 5, printemps 1978
Saint-Exupéry aux U.S.A., «Pilote de Guerre», «Lettre à un Otage», «le Petit Prince».

Editorial - Tome 5

Ce numéro, consacré à Antoine de Saint-Exupéry aux U.S.A., n'a pas été une affaire facile.

Beaucoup de ceux qui ont connu Saint-Exupéry en Amérique à cette époque ont disparu. Depuis 1943, bon nombre de ceux qui l'avaient rencontré ont changé de domicile, et toutes nos recherches, à trente-cinq années de distance, ont été longues et difficiles.

Cette période du séjour d'Antoine de Saint-Exupéry aux États-Unis est particulièrement importante et peu connue. Dans notre dernier numéro, nous avions laissé Antoine de Saint-Exupéry à Lisbonne sur le point de s'embarquer, avec Jean Renoir, sur le Siboney, à destination du nouveau continent.

Refusant les postes qu'on lui proposait dans une France mutilée et occupée, il préfère s'expatrier, car la situation de sa patrie asservie lui est intolérable.

Exilé pendant plus de deux années dans un pays qu'il aime et au sein duquel il compte de nombreux amis dans les milieux littéraires, Saint-Ex sera malgré tout profondément malheureux, malheureux parce que la France a été battue, parce que sa population subit de terribles épreuves physiques et morales, et il essaie d'expliquer à l'opinion américaine comment « quarante millions d'agriculteurs ont été battus par quatre-vingts millions d'industriels. »

Une question se pose : qu'a fait Antoine de Saint-Exupéry aux U. S. A. pendant plus de deux années? La réponse est simple, il a écrit sans relâche et a collaboré avec l'état-major des Forces américaines dès l'entrée en guerre. Ses conseils et avis ont été précieux pour ce qui concerne le débarquement allié du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord.

Pendant plus de deux années, il a mené une existence retirée. Ses seules apparitions publiques ne sont consacrées qu'à tout ce qui peut faire comprendre à l'Amérique la position de la France dans une Europe plongée dans les ténèbres. Jusqu'au 7 décembre 1941, il est franchement désespéré parce que cette Amérique, aux moyens considérables, ne vole pas au secours de l'Europe anéantie. Dès son arrivée, il entreprendra un ouvrage qui est un plaidoyer pour les combattants de 1940 : Pilote de Guerre, publié sous le titre américain de Flight to Arras ; comme Terre des Hommes (Wind, Sand and Stars), le succès est immédiat.

Puis, tout à coup, c'est Pearl Harbour, et Saint-Ex sait alors que l'Amérique en guerre va peser de son énorme poids sur la balance en faveur des démocraties. Il publie alors une lettre ouverte aux Français dans un esprit de réconciliation, car, dans le petit monde des émigrés aux U. S. A., la situation n'est pas aussi simple. Il y a des luttes intestines entre ceux qui suivent les consignes de Vichy, qui entretient une ambassade, et ceux qui ont rallié de Gaulle depuis juin 1940, en luttant à côté d'une Angleterre bien seule et qui a tenu tête à l'Europe entière depuis un an et demi.

Saint-Exupéry a tenté de se placer au-dessus de ces disputes et de ces luttes fratricides sans succès. Il est critiqué par les uns et par les autres. Il a le sentiment que certains de nos compatriotes n'ont émigré aux U. S. A. que pour défendre des intérêts strictement personnels.

Son échange de lettres ouvertes avec Jacques Maritain est l'illustration la plus évidente de cette situation.

Il lui est reproché par certains ses amitiés dans les milieux militaires américains et d'autres l'accusent d'être à la solde de Vichy, mais, comme à l'ordinaire, Saint-Ex suit sa propre voie, et ce qui le préoccupe c'est « d'abord la France ».

Qui peut aujourd'hui prétendre le juger?

Son seul objectif : la libération du territoire national. Il confie à Robert Boname qu'il a l'impression que l'effort de guerre américain est insuffisant jusqu'à ce qu'il puisse mesurer, comme nous tous, l'extraordinaire capacité de production d'un pays résolu à abattre la machine totalitaire.

Entre-temps il a écrit Le Petit Prince, dans lequel certains voient un ouvrage à thèse et d'autres un aimable conte de fées. Il n'est d'ailleurs peut-être pas impossible que ce charmant ouvrage, à l'insu de son auteur, ait une signification métaphysique. Cependant sa pensée ne quitte pas ceux qui souffrent dans la France où se sont installées les persécutions politiques et raciales. A l'intention de son ami Léon Werth, il écrit Lettre à un otage, qui aura aussi un profond retentissement.

Alors qu'en France les Israélites sont persécutés, la grande voix d'Antoine de Saint-Exupéry retentit, de l'autre côté de l'Atlantique, pour dire dans la lettre aux Français : « Et je gagnais mon Pernod au poker d'as soit à un camarade royaliste, soit à un camarade socialiste, soit au lieutenant Israël, qui était le plus courageux d'entre nous et qui était juif. Et nous trinquions avec une tendresse profonde. »

La campagne de 1940 est loin, Antoine de Saint-Exupéry a maintenant quarante-trois ans et il estime qu'il doit signer son engagement pour la libération avec son sang et non avec des écrits ou des paroles. Il s'embarque en avril 1943 à destination de l'Afrique du Nord pour reprendre le combat. Il espère rejoindre son ancien groupe le II/33 où, malheureusement, le lieutenant Jean Israël, qui a été capturé par les nazis, ne sera pas là pour l'accueillir. Pilote de guerre, puis pilote de ligne comme Antoine de Saint-Exupéry, nous croyons être fidèles à la mémoire de Saint-Ex en lui dédiant à notre tour ce volume avec notre amitié profonde.

Jean LASSERRE


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