Georges Altman
Le Progres

29 octobre 1940. Dernier rendez-vous lyonnais.
Antoine de Saint-Exupéry évoque pour Georges Altman ses souvenirs de guerre.
Dans quelques instants, il quittera sa ville natale pour n'y plus revenir.

Rencontre
avec Sainnt-Exupéry
écrivain et pilote

L'auteur de « Vol de Nuit » nous raconte une belle histoire
qui est une « dette de reconnaissance »

 
A le regarder, à l'écouter, on respire mieux, on voit plus haut — comme à le lire.

Il s'avance vers nous dans ce hall d'hôtel d'où nous allons bientôt l'accompagner vers la gare. Un jeune géant au visage calme et doux, à la parole lente, coupée de silences, d'un sourire, d'un songe qui passe et qu'il écoute, tout seul.

Il aimait à vivre seul sur son avion dans le ciel « pavé d'étoiles », pilote du courrier sud, franchissant les Andes, mais il sait chanter d'un même souffle et d'un même accent, les hommes qui volent et la terre des hommes.

Vol de Nuit, c'est désormais un « classique » de l'air comme Typhon de Conrad est un classique de la mer.

— Je voulais être marin...

Saint-Ex — tous ceux qui le connaissent et l'aiment le nomment ainsi — Saint-Ex a murmuré cela d'un air confus, comme s'il avait « raté » une carrière !

Le ciel l'a pris au lieu de la mer. Dans les vieilles légendes bretonnes, on dit que la mer jadis baignait le firmament et qu'elle s'en retira après la création. Alors, les nuages, vagues de l'air, portaient des navires.

II se tait, sourit. Je sais qu'il parlera, mais peu de lui. Gide a dit à propos de Saint-Ex : « Les braves cachent leurs actes comme les honnêtes gens leurs aumônes. Ils les déguisent ou s'en excusent. »

× × ×

Et la voix lente s'excuse maintenant de parler.

— Oui, je vais vous raconter une histoire, mais c'est une dette de reconnaissance, vous savez.

Il parle de son métier avec le sérieux, la précision discrète d'un paysan effleurant ses travaux et ses jours.

Grand corps taillé carré, yeux clairs et droits, visage qui médite, qui rumine : Antoine de Saint-Exupéry, on dirait le paysan du ciel.

— Voici. Vous savez que pendant la guerre, j'ai fait mon travail avec les camarades. Du vol de « grande reconnaissances ».

— Batailles ?

Il rectifie placidement :

— Nous, on ne se battait pas, on était plutôt le gibier.

Si placide qu'on a envie de dire machinalement « Ah ! oui ! pardon... » et qu'on s'excuse :

— Un travail de coups durs, hein ?

Saint-Ex explique à sa façon puisqu'il s'agit de lui :

— A 10.000 mètres, vous savez, le danger est abstrait... On ne le vit pas.

Or, son histoire ne se passa pas à 10.000 mètres, mais à 700.

— C'était plus sportif, cette fois-là, convient-il.

Il s'agit donc d'effectuer au-dessus d'Arras un vol de reconnaissance à 700 mètres. Vue la mission et l'altitude périlleuse, trois avions de chasse sont, pour cette fois, chargés de protéger l'avion de Saint-Exupéry.

— Le temps était noir, bouché. En bas, c'était la guerre. On part, les trois derrière moi. Il y avait le capitaine Schneider, le capitaine Pape et un autre dont je ne me souviens plus. Bientôt, six Messerschmidt viennent sur nous. Les camarades attaquent et les attirent pour que je passe. Pape et le troisième sont descendus, tués. Schneider reste seul, prend tout le choc et saute en parachute de son avion en flammes. Je peux passer. Quelques éclats. Et je reviens.

Et c'est ici que commence le drame... Saint-Ex ne dit rien de son péril à lui. Mais la voix se fait plus vive, comme émue, pressante. Il va parler de Schneider.

— Savez-vous ce qu'il a fait, Schneider, après m'avoir sauvé ? Il est atrocement brûlé, presque aveugle. Mais il faut qu'il marche, qu'il aille. Alors, le visage affreusement labouré titubant de douleur il ira à pied d'Arras à Dunkerque, un peu plus aveugle à chaque kilomètre. Il n'a qu'une pensée : « Pourvu que l'arrive avant d'être complètement aveugle. » Il va, les mains à ses yeux, ou tâtonnant avec elles, il marche, mêlé à toute cette guerre autour de lui par les routes, et il arrive. J'ai su cela plus tard. Quant à moi, je le croyais mort. Mort pour me protéger. Et j'avais de la peine.

× × ×

Nous nous taisons, saisis à cette image du héros aux yeux qui s'éteignent sous le front sanglant, et qui marche, « mêlé à la guerre ». Mais soudain Saint-Ex se penche, un sourire heureux l'éclaire.

— Figurez-vous qu'un jour, passant par Paris, j'apprends ceci : « Schneider est soigné à l'hôpital américain de Neuilly ». J'y cours. Devant sa chambre, sa femme qui me crie : « Vous n'êtes pas mort ? Et lui qui depuis des jours se ronge de « remords » et gronde : « C'est à cause de moi que Saint-Ex a péri. Je me suis débrouillé comme un idiot... »

Saint-Ex s'arrête et tendrement :

— Croyez-vous, hein ?

Et poursuit :

— J'entre. Ah ! la joie du camarade ! Je lui apportais le plus beau cadeau qu'il aurait souhaité pour alléger son âme et son corps : Je lui faisais cadeau d'être vivant.

Le capitaine de Saint-Exupéry s'arrête. Et son sourire muet, en ce moment, a toute la mâle douceur de ceux qui savent ce que d'autres soupçonnent à peine : l'admirable fraternité du « groupe », des hommes de l'air entre eux. Il veut encore insister, il 's'épanouit à présent :

— Vous comprenez : ce gars dont je me reprochais la mort et qui se reprochait la mienne ! On était contents, vous pensez.

Je pensais surtout que cette histoire avait une pureté de diamant, une grandeur épique.

Et qu'avec de tels hommes, pour vivre, combattre et penser, la France peut avoir chaud au cœur.

× × ×

Ce train qui l'emmènera vers le Midi va quitter Perrache. Nous n'avions pas tout dit. Et sur le quai :

— Alors, Saint-Ex, votre travail ?

— Oui, je m'y suis remis un peu. J'écris. Ça fait du bien. Ecrire, dans l'époque, c'est passer quelques moments dans un monastère. J'aime le silence. Celui du travail. Celui des villes quand elles on ont.

Tenez, les beaux silences qu'il y a dans Lyon, souvent...

Car Saint-Exupéry et né à Lyon...

Quelques minutes encore...

— Avez-vous le goût de lire, et quoi ?

Il est monté sur le marchepied et couvre de sa taille toute l'ouverture de la portière. Il répond seulement :

— J'aime les livres où l'on a l'impression que la civilisation, quand même, existe.

Tous les grande livres de France sont ainsi. Et ceux de Saint-Exupéry.

J'aurai voulu le lui crier. Le train roulait plus vite. Et je n'ai pu distinguer que sa main agitée pour l' « au revoir » et le sourire confiant de celui qui retrouva Schneider.


back