Marcel Roland
La Fin des géants
1925
English translation

LES CONTES DU ROCAMBOLE

LA FIN DES GÉANTS
LÉGENDE SCANDINAVE (1925)
PAR MARCEL ROLAND

 

L'écrivain Marcel Roland (1879-1955) s'est rendu célèbre par ses ouvrages naturalistes publiés au Mercure de France. Il fut tout d'abord romancier et conteur pour les journaux. Il reste aujourd'hui surtout connu des amateurs d'anticipation ancienne par ses diverses contributions à ce domaine, dont il s'était fait une spécialisé, au début de sa carrière littéraire : Le Presqu'homme (1908), Le Déluge futur (1910), La Conquête d'Anthar (1913, prix Excelsior), Le faiseur d'or (1913-1914), Quand le phare s'alluma (1921-1922) et Osmant le rajeunisseur (1925). Il a également publié une nouvelle d'anticipation, « Sous la lumière inconnue », dans Le Miroir (n°52, 23 mars 1913), qui n'était pas encore l'hebdomadaire de l'actualité photographique qu'il deviendra à la faveur de la guerre. On rencontre sa signature dans Le Journal des voyages, notamment en 1919 pour deux nouvelles fantastiques « Le Serpent fantôme » et, « L'échelon » (Le Rocambole n°6, p. 100) et dans son supplément la Vie d'aventure (3 contes, 1911-1913), ainsi que dans le Matin (17 contes de 1912 à 1915).

Le récit que nous présentons est paru dans Le Journal des voyages (4e série, n°28, 23 avril 1925), auquel il continuait de collaborer pour des articles de vulgarisation.

Notons que les lieux désignés dans le texte sont précisément ceux où l'on exhume des corps de mammouths parfaitement conservés. Des découvertes sensationnelles sont en cours : une expédition dirigée par Bernard Buigues a exhumé les restes d'un mammouth baptisé Jarkov, qui sera étudié en détail dans les années à venir. Deux ouvrages ont paru sur la question : Sur la piste du mammouth (Laffont) et un livre de photographies de Francis Latreille, Mammouth — JLB.


 

Cette histoire me fut contée certain soir de Laponie où nous entendions derrière la maison les rennes brouter au clair de lune et frotter leurs bois rugueux contre les branches basses des bouleaux.

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En ce temps-là le monde était couvert de forêts immenses et s'enveloppait de vapeurs molles et tièdes, comme les prairies au lever du soleil. Le souffle de Thyr-Thiwas-Zio le tout puissant avait fait naître d'un pôle à l'autre des millions de plantes et d'êtres qui prospéraient en paix dans les profondeurs des abîmes liquides, ou sur les continents nouveaux. Les homme venaient d'apparaître, et déjà ils régnaient par l'esprit sur tout le reste de la création.

Parmi ceux qui habitaient les contrées qu'on devait appeler plus tard l'Europe, vivaient deux frères nommés Bar-Knussen et Rosterold. Ils étaient bergers, mais au lieu de posséder comme les bergers d'aujourd'hui de grands troupeaux de rennes, ils avaient pour richesses d'innombrables hordes de mammouths. Car dès sa venue sur la terre, l'homme avait domestiqué les mammouths énormes et tranquilles. Il leur faisait porter ses lourds fardeaux, labourer le sol, traîner ses chars ; il mangeait leur chair, fabriquait des tentes et des vêtements avec leur peau, des outils et des armes avec leurs os. Par les plaines immenses et profondes où l'herbe grasse ondulait ainsi qu'une perpétuelle moisson, les mammouths erraient paisiblement sous la garde de leurs maîtres. Hautes et sombres tours, couverts de longs poils que le vent agitait, leurs trompes balancées alternativement vers le ciel ou la terre, leurs défenses recourbées qui brillaient en éclairs d'ivoire, ils se groupaient le soir au bord des étangs et poussaient leurs barrissements.

Ceux de Rosterold et de Bar-Knussen étaient les plus beaux et les plus nombreux. Mais l'aîné des frères, Rosterold, nourrissait des instincts pervers et cupides, et une secrète jalousie le poussait contre l'autre. Il convoitait depuis longtemps le troupeau de Bar-Knussen ; il avait résolu de l'en dépouiller coûte que coûte.

L'idée du crime germa et s'épanouit peu à peu en lui.

Une nuit que Bar-Knussen sommeillait dans sa tente, Rosterold entra. Avant que le dormeur pût se défendre, il l'assomma de sa hache de silex taillée. Puis, sans remords, il alla cacher le cadavre dans une caverne, et dès le lendemain, il joignit à son troupeau celui qu'il venait de conquérir par le meurtre.

Or l'esprit de Bar-Knussen, en quittant son corps, s'envola jusqu'à la région où trônait Odin, père de la sagesse et de la destinée.

— O toi qui es juste, dit l'esprit, je te demande de châtier mon frère !

Et le dieu qui sait tout et pour qui nul mal ne doit rester impuni, répondit

— Ton frère sera châtié !

Il fit un signe au fond des nuées. Alors, en bas, les eaux qui avaient fait trêve pendant une longue succession d'années, se remirent soudain en mouvement et rampèrent à l'assaut des continents. Le niveau de la mer, en s'élevant, força les rivières et les fleuves à rétrograder jusqu'à leurs sources. Par degrés, l'inondation gagnait. Les terres disparaissaient de nouveau sous l'envahissement glauque ; les forêts et les savanes s'affaissaient, noyées. Une pluie lourde tombait sans interruption.

Rosterold, chassant devant lui son troupeau de mastodontes, dut fuir le fléau. De longs jours il marcha vers le nord, dans l'espoir de pouvoir s'arrêter enfin, planter sa tente et prendre du repos. Ses mammouths, serrés autour de lui dans un fourmillement confus d'échines, haletaient de fatigue et de faim, et des gémissements douloureux les parcouraient comme les vagues passent sur l'océan. Mais toujours, sous la menace du péril sans cesse renaissant, il fallait repartir, et Rosterold, criant des blasphèmes et fouaillant d'un aiguillon le chef de la horde, remettait en marche l'armée formidable des colosses.

Un soir, les migrateurs arrivèrent en face de la mer. Derrière eux, devant eux, de toutes parts, l'eau s'étendait, les enveloppait. Pour la première fois, les géants sentirent passer sur leur force impuissante, le frisson de l'inéluctable. Pendant des siècles, quand leur foule immense couvrait la planète, ils avaient pu croire que le monde leur appartenait, à eux les monstrueux colosses, auprès de qui tout ne valait que poussière ! Et voilà que l'homme était venu, l'homme, ce chétif pygmée, qui les avait asservis. Pourquoi régnait-il, lui... le nain, plutôt qu'eux... les géants ?

Tandis que l'eau sournoise continuait à s'allonger dans leur direction, par les vallées, les défilés des montagnes, les lits des fleuves, les mammouths lancèrent une clameur désespérée qui s'en alla réveiller les échos des pics lointains et fit tressaillir l'horizon arctique. Sous le ciel bas où se glissaient des lueurs livides, leurs trompes levées et sonnantes étaient les buccins de la mort. Ils contemplaient autour d'eux la nappe montante et luisante où se reflétait leur agonie. Ce fut alors que le promontoire où ils étaient rassemblés et qui marquait leur dernier refuge, commença de s'affaisser sous leurs masses pesantes et que le limon et le sable se mirent à les enliser. Leur conducteur, un vieux mâle dont Rosterold avait fait sa monture, fut soudain secoué d'un sursaut de fureur... « Pourquoi lui, ce pygmée ? » Il saisit sur son dos le maître cramponné à la toison, et le jeta à terre. Sans le laisser se redresser, il leva sur lui un de ses pieds déjà englués dans la vase mouvante. Le lourd pilier retomba avec rage, le mammouth écrasait le dominateur dont l'inutile pouvoir n'avait pas su empêcher le désastre.

Du sang se mêla à la boue, puis, satisfait, le justicier se coucha pour mourir. Déjà, édifices ruinés à la base, ses frères coulaient tout droits, happés par le sol vorace. Longtemps ils luttèrent. Mais, tour à tour, leurs barrissements tragiques s'éteignirent : et la mer régna...

On les retrouve maintenant par monceaux, intacts dans leurs gangues de glace, sous les froides latitudes de la baie Tchesskaïa, du golfe de l'Ob, des îles Liahkoff. Cimetières de géants vaincus qui dorment là, debout depuis des millénaires, et qui gardent l'éternel secret des convulsions du monde préhistorique dont ils furent les témoins à jamais muets.