J.-H. Rosny
La Guerre du feu
René Pellos, Graphic adaptation, 1976
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Il y a cent mille ans ou peut-être un million d'années. L'homme vivait presque de la vie des bêtes contre lesquelles il avait à lutter pour assurer son existence. Mais son langage articulé, quoique sommaire, lui permettait de s'exprimer. Il taillait déjà le bois et connaissait le feu pour l'avoir recueilli dans la forêt après la chute de la foudre. L'homme vivait en tribu ; la horde était à la fois sa patrie et sa famille.

Donc, à l'aube des temps anciens les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême : le feu était mort !

Le feu était mort... or, sa face puissante éloignait le lion noir et le lion jaune, l'ours des cavernes et l'ours gris, le mammouth, le tigre et le léopard ; ses dents rouges protégeaient l'homme contre le vaste monde. Toute joie habitait près de lui. Il tirait des viandes une odeur savoureuse, durcissait la pointe des épieux, faisait éclater la pierre dure ; les membres lui soutiraient une douceur pleine de force ; il rassurait la horde dans les forêts tremblantes, sur la savane interminable. Au fond des cavernes, c'était le père, le gardien, le sauveur, plus farouche cependant, plus terrible que les mammouths, lorsqu'il fuyait de la cage et dévorait les arbres.

Le feu était mort... et pourtant les Oulhamr l'élevait dans trois cages, depuis l'origine de la horde : quatre femmes et deux guerriers le nourrissaient nuit et jour. L'ennemi avait détruit deux cages, dans la troisième, pendant la fuite, on l'avait vu défaillir, pâlir et décroître.

Si faible, il ne pouvait mordre aux herbes du marécage ; il palpitait comme une bête malade. A la fin, ce fut un insecte rougeâtre, que le vent meurtrissait à chaque souffle... il s'était évanoui... La fièvre tombée, beaucoup devinrent des bêtes inertes : ils coulèrent sur le sol, ils sombrèrent dans le repos.

« Nous allons roder, chétifs et nus sur la terre... »

Faouhm dénombra sa tribu à l'aide de ses doigts et de rameaux. Chaque rameau représentait les doigts de deux mains. Il dénombrait mal; il vit cependant qu'il restait quatre rameaux de guerriers. Plus de six rameaux de femmes. Environ trois rameaux d'enfants, quelques vieillards.

Malgré sa force, Faouhm désespéra. Il ne se fiait plus à sa stature ni à ses bras énormes. Comme tous les vaincus, il évoquait le moment ou il avait failli vaincre.

À la nuit, succéda la joie du matin. La lumière s'éleva dans sa force. L'eau parut plus légère, moins perfide et moins troublé.

Faouhm, dé tachant ses yeux des dormeurs examina ceux qui ressentaient plus amèrement la défaite que la lassitude. Beaucoup témoignaient de la belle structure des Oulhamr ; ils avaient les yeux grands, souvent féroces, parfois hagards, dont la beauté se révélait vive chez les enfants et chez quelques jeunes filles. Faouhm leva les bras vers le ciel avec un long hurlement :

Que feront les Oulhamr sans le feu ! Comment vivront-ils sur la savane et la forêt. Qui les défendra contre les ténèbres et le vent d'hiver ?