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SCIENCE FICTION ET PRÉHISTOIRE

par François BORDES

Professeur de Préhistoire à la Faculté des Sciences de Bordeaux

Nouvelles ou romans touchant plus ou moins au lointain passé de l'homme ne sont pas extrêmement abondants dans la production de Science-Fiction, mais existent cependant. Et souvent elles montrent une méconnaissance complète des bases scientifiques de la Préhistoire, et tel « fana » qui hurlerait de douleur et se tordrait d'angoisse à la lecture d'une histoire où la Lune aurait une atmosphère, ou dans laquelle un astronef se déplacerait plus vite que la lumière dans l'espace normal gobera, sans haut-le-cœur, des affirmations non moins invraisemblables, sans s'en rendre compte par exemple que l'homme existe depuis 20 ou 300 millions d'années !1

A l'intention des lecteurs de « Satellite », je vais donc m'efforcer en un court article, de faire le point des choses que l'on connaît actuellement à ce sujet, sans entrer, bien entendu, dans les détails techniques. Mais voyons d'abord quelques thèmes « préhistoriques », tels qu'ils ont été traités par des auteurs français ou étrangers.

Je passerai rapidement sur les romans, célèbres à juste titre, de J. H. Rosny. J'ai déjà dit tout le bien que je pense de la « Guerre du Feu », avec les quelques réserves scientifiques qui s'imposent, dans la préface de l'édition du « Club du meilleur livre ». Cette préface s'applique aussi au « Félin géant », qui en constitue la suite. En gros, l'auteur a usé du privilège du poète de condenser, en un héros représentatif, symbolique, des traits et des découvertes qui ont dû prendre des millénaires pour se développer. « Vamireh », si l'on considère l'époque où il fut écrit, a supporté étonnamment bien de vieillir. Bien sûr, le style « artiste » agace au début, bien sûr aussi le fameux « hiatus » séparant le Paléolithique du Néolithique n'a jamais existé, et la rencontre entre derniers magdaléniens et premiers néolithiques ne s'est jamais produite. Et il faut diviser par deux le fameux « C'était il y a vingt mille ans...  » qui commence le roman.

« Eyrimah », malgré des erreurs du même type, inévitables à l'époque, dépeint vigoureusement les luttes entre néolithiques tardifs, chasseurs mésolithiques attardés dans les montagnes (ceci est confirmé pour les Pyrénées par les recherches de mon ami Laplace-Jauretche), et premiers arrivants de la civilisation du Bronze. Là aussi, le privilège du poète... « Nomai » est une jolie histoire courte sur les hommes lacustres. J'aime moins « Helgvor du Fleuve Bleu », pourtant plus tardif, mais Rosny a écrit là dans le « hiatus » de la Préhistoire, à un moment où les grands ouvrages écrits par les savants de la fin du XIXe siècle dataient, et où d'autres ouvrages généraux, plus à jour, étaient encore à naître. On ne peut reprocher à Rosny de ne pas avoir lu les notes techniques dispersées dans maintes revues.

« Le Trésor dans la neige » utilise le thème classique du Monde Perdu : une tribu paléolithique a survécu au-delà du cercle polaire. Touchant plus ou moins la préhistoire, la « Sauvage aventure » se fonde sur la survivance, à Sumatra, d'une race différente de l'homme, mais ayant peut-être avec lui de lointains ancêtres communs.

Max Bégouen, l'un des fils du célèbre préhistorien amateur, le Comte Bégouen, et l'un des « inventeurs » des fameux bisons d'argile de la grotte du Tuc d'Audoubert (Ariège), nous a donné trois bons romans qui touchent à la Préhistoire. L'un d'eux « Les bisons d'argile », est une excellente évocation du Magdalénien, et je ne vois pas grand-chose à y redire. S'il n'a pas la puissance de la « Guerre du Feu », il se place très au-dessus de la moyenne. « Tisik et Katé », histoire de deux enfants magdaléniens, est un très bon livre à offrir à des adolescents, mais les adultes le liront également avec plaisir. « Quand le mammouth ressuscita » est une pure Science-Fiction : une équipe de biologistes arrive à ranimer d'abord un mammouth gelé dans les glaces de Sibérie, ensuite des hommes paléolithiques. La seule grande invraisemblance est l'état de conservation dans lequel sont trouvés les sujets !

Contemporain de Rosny, Edmond Haraucourt n'a publié, à notre connaissance, qu'un seul ouvrage se rapportant à la Préhistoire, son roman « Daah, le premier homme ». C'est un roman philosophique, excellent d'ailleurs, qui, comme ceux de Rosny, mais à un plus grand degré encore, rassemble en un même héros des millénaires d'évolution. Il s'agit d'un homme, ou plutôt d'un pré-homme du très vieux Paléolithique. Certains chapitres, en particulier celui sur les grandes pluies, hanteront longtemps le lecteur.

Un peu plus bas, mais encore bon, est le roman de Claude Anet, « La fin d'un monde ». Comme « Vamireh », il se situe au Magdalénien final, et comme lui raconte l'histoire du contact des derniers magdaléniens et des premiers néolithiques, et l'effondrement de la civilisation des premiers lors de ce contact. Donc bases vieillies, bien qu'il ait été écrit vers 1925.

En continuant à descendre, nous trouvons « Va'Hour l'illuminé », de Fernand Mysor, nettement plus fantaisiste, et, tout à fait en bas de notre point de vue, « La vallée Perdue », de Noelle Roger.

Je passe sur les romans de Léon Lambry (« La mission de Run le Tordu », « Rama, la fée des Cavernes ») inspirés parfois de façon gênante des romans de Rosny, sur « La tribu du Lac d'Azur », de Maurice de Moulins, sur les petits romans pour Boy-Scouts, et sur les innombrables bandes dessinées où l'on voit les Paléolithiques combattre des tyrannosaures. Petit anachronisme d'environ 50 millions d'années ! Il est juste, cependant, de remarquer que certaines d'entre elles n'ont aucune prétention, et sont uniquement humoristiques, telles « Alley-Hoop », aux Etats-Unis, ou « Archibald », en France !

Dans le domaine du conte philosophique, aux confins de la Science-Fiction se place l'excellent roman, paru, il y a quelques années, de Vercors : « Les animaux dénaturés ». Là aussi le thème est celui du Monde Perdu : une expédition scientifique trouve, en Nouvelle-Guinée, des Pithécanthropes. Bien que la partie Science-Fiction soit secondaire, le but principal du conte étant de montrer, preuve à l'appui, qu'il n'existe aucune définition satisfaisante de l'Homme, la documentation scientifique est très sérieuse.

Dans « Sciences et Voyages », revue alors hebdomadaire et qui publia quantité d'excellentes Science-Fiction, parut un roman de René Thévenin, « L'Ancêtre des Hommes », tout à fait lisible, et qui concentre également, bien que sans la puissance d'évocation de Rosny ou d'Haraucourt, bien des inventions dans une seule vie humaine.

A l'étranger ont paru également romans ou nouvelles fondées sur la Préhistoire. Certains sont franchement exécrables, tels « Three go back », de J. Leslie Mitchell, où l'on voit trois hommes modernes ramenés en Atlantide, patrie supposée des hommes de Cro-Magnon. Un des héros affirme avoir pique-niqué dans les grottes (sic) de Cro-Magnon (c'est un abri sous roche occupé par un hôtel) et y avoir bu du mauvais vin de Moselle. Quelle idée aussi de boire du Moselle en Périgord ! Il est des péchés qui portent en eux-mêmes leur punition !

Plus originale était la nouvelle de Lester del Rey, « The day is done », où l'on voyait des Néandertals disparaître, non pas sous les flèches des Cro-Magnons, mais simplement abandonner la lutte, se sentant surclassés. Rosny parla aussi, dans un de ses romans, de « l'abandon de l'espérance organique ».

Dans « The long remembering »2, Poul Anderson, à notre avis un des meilleurs auteurs de Science-Fiction contemporains, décrit un contact violent entre les derniers Néandertals et les Cro-Magnons. Cela a dû se produire parfois. Sauf de petits détails, tels que l'apparition trop précoce de l'arc ou la survie trop prolongée, en Europe du moins, du Machairodus, le tigre à dents de sabre, la nouvelle est, du point de vue scientifique, excellente, et puissamment évocatrice.

Dans « This star shall be free », Murray Leinster raconte le contact d'une expédition antarienne avec des hommes du Paléolithique supérieur, et ce qu'il en advint, des millénaires plus tard.

Un des classiques est « A story of the Stone Age », de Wells, la seule histoire, à notre avis, écrite en langue anglaise, qui puisse se comparer à « La Guerre du Feu ». Deux acheuléens, un homme et une femme, chassés de leur tribu sur les bords de la Tamise quaternaire, y reviennent finalement en vainqueurs. Peu de reproches à faire du point de vue scientifique. Wells, comme Rosny, avait une formation qui lui permettait de comprendre les sciences « de l'intérieur ».

Excellent aussi, sous une forme plus symbolique, est « Before Adam », de Jack London. Là aussi nous sommes dans le Paléolithique inférieur, malgré l'anachronisme de l'arc.

Maintes fois, E. Rice Bourrough a décrit des humanités primitives. Histoires d'aventures haletantes, que l'on lit d'un trait, mais qui ont à peu près le même rapport avec la vraie Préhistoire que Barsoom avec le Mars des astronomes !

« Mists of the Dawn », de Chad Oliver, raconte l'odyssée d'un adolescent jeté, par suite de circonstances et d'une machine à explorer le temps, dans le moment du passage du Paléolithique moyen au Paléolithique supérieur. Bien que l'auteur soit un anthropologiste (au sens américain) et un bon auteur de Science-Fiction, le livre est, pour nous, désappointant.

Cette revue n'est, évidemment, pas exhaustive ! Elle ne porte que sur les ouvrages que nous avons en mémoire, ou que nous avons pu trouver. La Science-Fiction soviétique semble abonder en ouvrages de ce genre, mais, hélas (pour nous !) nous n'entendons pas le russe ! Une science-fiction a été traduite, où les héros trouvent, dans une immense caverne, des hommes au stade paléolithique de civilisation, c'est « La Plutonic », de V. Obroutchev, mais la Préhistoire n'y joue qu'un rôle secondaire.

 
Quant aux films ! Nous avons en mémoire l'extravagant « Tumok fils de la Jungle » (c'est bien là le titre, je crois) où des paléolithiques mangeurs de viande crue se heurtent d'abord aux dinosauriens, puis à des néolithiques raffinés et souriants ! A jeter au feu ! Quel John Ford aura le courage de tourner « La Guerre du Feu » ?

 
Eh bien, où en est donc la Préhistoire, en ce qui est des résultats acquis ? Il semble qu'une mise au point accessible au non-spécialiste est nécessaire, étant donné les erreurs commises par d'excellents auteurs, et qui déparent des nouvelles ou des romans par ailleurs remarquables, autant que les déparerait l'affirmation qu'on peut aller sur Mars en avion. J'ai cité tout à l'heure « First on Mars », où l'auteur attribue à l'humanité une antiquité fabuleuse. Dans « Expedition to Earth », A. C. Clarke n'a guère fait mieux quand, après avoir décrit une civilisation clairement mésolithique, au grand maximum de la fin du Paléolithique supérieur, il écrit : « derrière lui la rivière coulait doucement vers la mer, serpentant à travers les plaines fertiles sur lesquelles, plus de mille siècles plus tard, les descendants de Yaan construiraient la grande cité qu'ils appelleraient Babylone ». En admettant que Babylone date de 3000 ans avant notre ère, comme la fin du Paléolithique date au plus de 8000 ans, nous sommes loin des 100 000 ans de Clarke ! Dommage, car la nouvelle est remarquable.

D'abord, il est aujourd'hui certain, si cela a jamais pu être mis en doute, que l'homme n'est pas venu d'ailleurs, mais a bien évolué sur notre planète.

Voyons donc rapidement quelle est l'histoire des civilisations préhistoriques et des formes humaines, telle que permet de l'établir, à très grands traits, la science d'aujourd'hui.

L'histoire commence dans les brumes du Tertiaire, où il semblerait que, très tôt, se soit détachée la branche qui devait devenir humaine : les récentes découvertes, ou plutôt les récentes interprétations d'une ancienne découverte, jointes à de nouveaux documents, celles de l'Oréopithèque, placent ce détachement au niveau du Miocène supérieur3, Les journalistes à sensation n'ont d'ailleurs pas craint d'attribuer cette antiquité... à l'homme lui-même ! En réalité, il s'agit d'une forme très simienne, d'un très lointain précurseur, dans lequel seuls les spécialistes peuvent discerner des caractères humanoïdes, et nullement d'un homme. On n'est même pas sûr qu'il se place directement dans l'ascendance de l'homme. Tout au moins nous donne-t-il une idée de ce que furent nos très lointains ancêtres.

Au début du Quaternaire, avec la première, ou les premières, glaciations, celles dites du Danube et de Gunz4, il n'y a pas encore de preuves que les ancêtres de l'homme habitaient l'Europe, mais c'est probablement l'époque des Australopithèques en Afrique du Sud. Australopithèque veut dire « singe du Sud », et non point, comme je l'ai vu écrit, singe d'Australie. Etranges créatures que ces Australopithèques, marchant probablement debout comme les hommes, mais avec un crâne encore simiesque, quoique plus développé que celui des singes anthropomorphes actuels (gorilles, chimpanzés, gibbons, orang-outans). On a parfois prétendu qu'ils connaissaient le feu, mais il n'y en a réellement aucune preuve, ou qu'ils fabriquaient des outils : de grossiers instruments, galets de pierre plus ou moins taillés, ont en effet été trouvés en association avec leurs restes, mais la signification de cette association n'est pas encore claire. Là aussi, il n'est pas sûr que l'Australopithèque soit, dans notre ascendance directe. Ce pourrait être un grand-grand-grand-grand oncle !

Plus près de nous mais à une époque encore mal datée, se placent les Pithécanthropes et les Sinanthropes, trouvés respectivement à java et à Choukoutien, près de Pékin (Chine), les premiers étant sans doute les plus anciens. Si les restes du Pithécanthrope ont été trouvés sans industrie associée, il n'en est pas de même des Sinanthropes. Dans une ancienne grotte à la voûte effondrée se placent en effet près de 50 m de dépôts, bourrés de traces de feu et d'outils en quartz. Si cette industrie semble informe, cela est dû en grande partie à la matière première, le quartz de filon (celui qui constitue une partie de galets des rivières), est très difficile à travailler. Les quelques outils qui ne sont pas en quartz dénotent déjà une assez grande habileté manuelle.

La découverte du Pithécanthrope est une des histoires amusantes de la Paléontologie humaine. Il fut trouvé, sur commande, pourrait-on dire, par un médecin et anthropologue, hollandais malgré son nom d'origine française, Eugène Dubois. Ce dernier, partisan des théories évolutionnistes, se mit en devoir de trouver ce qu'on appelait le « missing link », le « chaînon manquant ». Une riche faune du début du Quaternaire était connue à Java. Logiquement, c'était la place de ce chaînon manquant. Dubois se rendit donc à Java, fit des fouilles dans les graviers de la rivière Solo, et... trouva le premier pithécanthrope !

Récemment, une forme analogue fut trouvée en Algérie, à Ternifine, par le Professeur Arambourg, du Museum. Vers la même période vivaient en Extrême-Orient des formes géantes, le Méganthrope (Homme géant) et le Giganthopithèque (Singe géant). Ce dernier fut trouvé en 1934 et 1939. En 1930, dans son roman «La Cuve aux monstres», Charles Magué décrivait, sous le même nom de Giganthopithèque, un grand singe anthropoïde dont les caractères sont à peu près ceux que l'on peut imaginer pour la vraie forme fossile ! Une fois de plus la Science-Fiction était en avance sur la science !

En Europe, le seul reste humain connu qui puisse être contemporain du Pithécanthrope, peut-être, est la fameuse mandibule de Mauer, près Heidelberg, en Allemagne. Très massive, brutale, sans menton, elle appartint certainement à une forme très primitive d'humanité. Elle pourrait dater de la glaciation de Mindel.

Dès l'avant-dernière glaciation, celle de Riss, les brumes du passé commencent à se dissiper. Nous connaissons bien des choses sur les industries de cette époque, encore relativement peu sur les hommes. Le crâne de Steinheim, en Allemagne, offre, avec les caractères généraux de la race de Néandertal, que nous allons voir bientôt, quelques caractères plus modernes. Les fragments trouvés à Swanscombe, dans la banlieue de Londres, sont diversement interprétés : la frontal, qui serait décisif, manque. C'est pourquoi certains anthropologues en font un précurseur de l'homme moderne, tandis que d'autres attirent l'attention sur les ressemblances qu'il comporte avec les parties correspondantes du crâne de Steinheim. Du même niveau semble dater le crâne de Fontéchevade, en Charente, attribué à tort, sur la base d'une analyse insuffisance des données géologiques au dernier interglaciaire. Il serait franchement moderne d'aspect, mois est malheureusement très fragmentaire.

Au dernier interglaciaire, avec les crânes de Saccopastore, près de Rome, et d'Ehringsdorf, en Allemagne, nous rencontrons l'homme de Néandertal, qui occupe aussi la première partie de la dernière glaciation, celle de Wurm. De cette dernière époque datent les hommes de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze), de la Quina (Charente), de la Ferrassie (Dordogne), de Spy (Belgique), etc., etc. C'est un homme de petite taille, au crâne volumineux, parfois plus que celui de l'homme actuel, mais très différent : arcades sourcillières énormes, front fuyant, occiput proéminent, « en chignon », pas de menton à la mandibule, ou alors très réduit. Le corps est trapu, puissant. On a longtemps cru qu'il marchait à demi fléchi, mais aujourd'hui cette affirmation est très discutée, au moins pour certains d'entre eux. Une des découvertes les plus impressionnantes fut celle faite au Mont Circé, en Italie, où un crâne fut trouvé posé sur le sol, entouré d'un cercle de pierres, dans une grotte qui était restée fermée depuis cette époque.

Puis, vers le milieu de la dernière glaciation appareil en nos régions l'homme moderne, l'Homo sapiens (selon sa propre classification !). Il apparaît déjà sous la forme de races diverses. D'abord l'homme de Combe-Capelle (Dordogne), de taille moyenne, avec encore des caractères primitifs. A peu près au même moment, l'homme de Grimaldi (Italie) qui est souvent considéré aujourd'hui, malgré des caractères négroïdes (je ne dis pas nègres) comme une variante. Puis le plus le connu de tous, l'homme de Cro-Magnon5 (Dordogne).

C'est une race de très haute taille (moyenne au-dessus de 1 m 80) tout à fait moderne, sauf quelques détails secondaires, et qui semble avoir persisté, par ci, par là, jusque de nos jours. Ensuite, vers la fin du Paléolithique supérieur, l'homme de Chancelade (près Périgueux), que l'on a rapproché autrefois, à tort semble-t-il, des eskimo modernes. Petit, mais robuste, il est l'un des artisans de la civilisation magdalénienne.

Ensuite, l'humanité ne subit plus de modifications physiques importantes.

*

Dans quel milieu ont évolué ces divers hommes, ou pré-hommes, et quelles furent leurs industries ?

Le Quaternaire a vu l'alternance de périodes chaudes qui, dans nos régions, furent souvent plus chaudes que le climat contemporain, et de périodes froides, glaciaires, dont la cause est encore mal élucidée. Dans les pays tropicaux, ce fut une alternance de périodes humides, pluviales, que l'on parallèlise généralement avec les époques glaciaires, sans en être encore bien sûrs, et de périodes sèches, interpluviales, que l'on parallèlise de même avec les interglaciaires.

Des premiers glaciaires, nous ne savons que peu de choses. Il ne semble pas que le climat, bien que froid, ait eu une grande influence sur la vie animale. La faune, puissante et variée, est encore par bien des traits une faune du Tertiaire. A côté des derniers mastodontes (proboscidiens voisins des éléphants, mais différents) se placent les premiers vrais éléphants, en particulier l'éléphant méridional, énorme bête pouvant atteindre 4 m 15 de haut. Les bovidés et les cervidés sont de types variés, ainsi que les chevaux. L'hippopotame vit dans les rivières, jusque dans la Tamise. Deux rhinocéros, le Rhinocéros étrusque (ainsi nommé parce que trouvé pour la première fois en Etrurie) et le Rhinocéros de Merck vivent dans les savanes. Un gros castor, le Trogontherium, et divers carnassiers complètent les formes principales de cette faune. Parmi les carnassiers on peut signaler le lion des cavernes, plus gros que le lion actuel, et ayant certains caractères du tigre, la panthère, et surtout la Machairodus. Ce dernier est un des plus étranges animaux du Quaternaire : ses canines supérieures, aplaties en lame de sabre, pouvaient atteindre 9 cm de long (hors du maxillaire, racine non comprise). La mandibule, à l'articulation lâche, pouvait se rabattre complètement contre le cou, et les canines, ainsi dégagées, jouaient probablement le rôle de poignards.

Jusqu'à la glaciation rissienne comprise, la faune est encore presque la même. Le mastodonte a disparu, l'éléphant méridional est remplacé par l'éléphant antique, encore plus grand. L'hippopotame se retire de nos régions, mais persiste plus au Sud. Le renne fait une timide apparition.

Pendant le dernier interglaciaire, l'hippopotame remonte à nouveau au moins jusqu'à la vallée de la Somme. Le renne remonte vers le Nord.

La dernière glaciation, celle de Wurm, apporte un changement brutal et définitif dans la faune. Disparaissent l'éléphant antique et le Rhinocéros de Merck, qui persistent quelque temps en Italie et en Espagne. L'hippopotame entame une retraite définitive vers le Sud, mais s'accroche un certain temps en Italie. Le renne arrive en grand nombre accompagné du mammouth, qui, malgré une légende tenace, n'était guère plus grand que l'éléphant indien, et du Rhinocéros tichorhinus, le rhinocéros à narines cloisonnées. Ces deux derniers animaux se caractérisent par une épaisse foison, ce que nous savons d'abord par les dessins que nous en ont laissé les hommes paléolithiques, ensuite par les restes gelés trouvés en Sibérie. En Asie vivait à la même époque un énorme animal, voisin des rhinocéros, mais avec une grande corne sur le front, l'Elasmothérium. Peut-être est-ce là l'origine de la légende de la licorne ?

Pendant le Wurm, le climat de la France reste nettement froid, bien que des périodes de réchauffement relatif se produisent. Il ne faut cependant pas confondre notre pays à cette époque avec l'Alaska ou la Laponie, car il y a au moins une différence majeure, la latitude. L'hypothèse du déplacement des pôles ne semble pas pouvoir s'appliquer au Quaternaire, et nous n'avons jamais eu ici les longues nuits polaires. Hivers très froids, printemps courts, étés probablement assez chauds.

Si pendant les interglaciaires la forêt semble avoir couvert une bonne part de notre sol, pendant les époques glaciaires, la steppe d'ailleurs parsemée de bouquets d'arbres, voire de taches de forêts, l'emporte, probablement assez analogue à la « prairie » d'Amérique du Nord. Sur cette steppe vivent d'immenses troupeaux, rennes, chevaux, bœufs sauvages, bisons, l'une ou l'autre espèce dominant selon les moments. Si aujourd'hui le bison d'Europe vit en petits groupes dans les forêts de Pologne, très probablement ce mode de vie est secondaire, dû aux conditions changées. Au Quaternaire, il avait probablement les mêmes grands troupeaux que son cousin d'Amérique. Parfois arrivent des bandes d'antilopes saïga, au nez busqué. Les carnivores comprennent surtout le loup et le renard, mais il existe encore des lions, des panthères, et de nombreux ours, ours bruns ou ours des cavernes.

*

Pendant ce temps, que faisaient les hommes ? Là aussi, nous avons peu de renseignements sur les plus anciennes périodes. Vers la glaciation de Mindel, peut-être un peu avant, vivent dans la vallée de la Somme les Abbevilliens (d'Abbeville, Somme) appelés aussi Chelléens (de Chelles, Seine-et-Marne). Leur industrie est très grossière : gros outils de silex éclaté à coup de percuteurs de pierre, en forme d'amandes grossières (Bifaces, ou « coups de poing »), éclats vaguement retouchés en racloirs. Pendant l'interglaciaire qui suit, nous n'avons que peu de renseignements, les outils abandonnés sur le sol, ayant été entraînés au début de la glaciation suivantes par les phénomènes dits de solifluxion6, et mélangés avec ceux des époques suivantes. Si, à ces périodes, l'homme habite grottes et abris sous roche, les dépôts qui contenaient ces industries ont été détruits ou n'ont pas été retrouvés, sauf d'infimes traces. Nous ne connaissons que les industries des campements sur les bords des rivières.

L'avant-dernière glaciation (Riss) voit l'homme occuper les cavernes. L'industrie est alors l'Acheuléen moyen (de Saint-Acheul, faubourg d'Amiens), l'Acheuléen inférieur étant l'industrie mal connue de l'interglacière précédent. Les « coups-de-poing » sont maintenant mieux taillés, avec des percuteurs d'os ou de bois (parfaitement !). L'outillage fait sur éclats se diversifie : à côté des racloirs, maintenant de type déjà divers, se trouvent des pointes, des couteaux, des scies de silex. Les coup-de-poing ont eux-même différentes formes, liées sans doute à divers usages que nous ignorons. A côté de ces Acheuléens moyens vivent d'autres hommes, qui ne fabriquent pas de coups-de-poing, mais dont l'outillage est par ailleurs peu différent, les Clactoniens (de Clacton-sur-Mer, Angleterre). Dans une vieille tourbe de Clacton a été retrouvé un épieu en bois.

L'Acheuléen continue au dernier interglaciaire, se perfectionnant, et certains coups-de-poing deviennent de véritables œuvres d'art, tellement ils sont finement taillés.

La dernière glaciation voit l'humanité atteindre, dans sa première partie, le stade Moustérien (du Moustier, Dordogne). Il existe d'ailleurs plusieurs sortes de Moustériens : le Moustérien de tradition acheuléenne descendant de l'Acheuléen, le Moustérien typique, le Moustérien du type la Quina, descendant probable du Clactonien, etc. L'outillage comporte des racloirs divers, des pointes, des scies, des grattoirs, quelques burins, et, dans le Moustérien de tradition acheuléenne, des coups-de-poing. Le bois était certainement travaillé, mais il n'en reste rien. On connaît quelques outils en os. L'homme vit dans les abris sous roche, à l'entrée des cavernes, sur les plateaux, probablement dans des huttes de branches ou des tentes de peaux.

Puis apparaissent, assez subitement, des Hommes modernes, porteurs des civilisations du Paléolithique supérieur. Ce sont d'abord les Périgordiens anciens, puis contemporains, les Aurignaciens et les Périgordiens moyens et supérieurs. Ces deux peuples, Périgordiens et Aurignaciens, semblent avoir vécu sans grands contacts, si l'on en juge par leur outillage, très différent. Alors que celui des Aurignaciens se caractérise par des grattoirs de silex épais, dit « carénés », et de belles pointes en os, de type variable suivant les moments de leur évolution, les Périgordiens utilisent moins l'os, n'ont pas de grattoirs épais, et font des pointes en silex.

Puis vient le Solutréen, dont on ignore encore l'origine exacte. Les hommes de cette époque furent les grands maîtres du travail du silex. Leurs belles pointes en forme de « feuille de laurier » atteignent parfois 30 cm de long sur 12 de large, et 1 d'épaisseur ! Elles sont finement taillées sur les deux faces. Ils disparaissent, en plein essor, semble-t-il, aussi mystérieusement pour le moment qu'ils étaient apparus.

Enfin vint le Magdalénien, qui fut la grande époque du travail de l'os d'une part, de l'art de l'autre. Ils sont les premiers à façonner des harpons en os ou bois de renne, et bien que l'art ait débuté dès l'Aurignaco-périgordien, le Magdalénien est l'époque de sa pleine floraison.

Comment peut-on imaginer la vie de ces Paléolithiques ? Elle fut évidemment très différente de la nôtre, et même de celle des peuples classiques de l'Antiquité. Ils sont essentiellement chasseurs et pêcheurs, et, accessoirement, devaient récolter les rares fruits des époques glaciaires, et les baies. Aucune trace d'agriculture ni d'élevage non plus. Tout au plus peut-on imaginer la possibilité d'enclos où sont poussés des animaux, sorte de réserve sur pied. La chasse devait se pratiquer sous toutes ses formes. Dès les âges les plus reculés, au moins depuis la glaciation de Riss, l'homme semble s'être attaqué aux gros mammifères, puisqu'on retrouve dans les gisements os et dents de rhinocéros ou d'éléphants. Probablement creusaient-ils des fosses où tombaient ces pachydermes, achevés ensuite à loisir et presque sans danger. Pour la chasse au moyen gibier, les Moustériens ne devaient disposer que d'épieux ou de sagaies comme armes de jet. Les chasseurs du Paléolithique supérieur disposent d'une arme à bien plus longue portée, la sagaie lancée au propulseur. C'est un bâton de bois ou de corne, avec un crochet contre lequel on appuie le talon de la sagaie. Le geste est ensuite le même que celui du lanceur de javelot, mais au dernier moment une rotation rapide imprimée au propulseur augmente considérablement la portée et la force de pénétration. Quant à l'arc si son existence n'est pas impossible au Magdalénien, peut-être même plus tôt, elle n'est attestée qu'à la période suivante, le Mésolithique. La chasse devait se pratiquer souvent en groupes, avec des rabatteurs. Une scène souvent représentée dans les livres de vulgarisation est celle où l'on voit les Hommes de Solutré (Saône-et-Loire) pousser vers le vide des hardes de chevaux, et les obliger ainsi à sauter du haut de la falaise. De fait, une énorme quantité d'ossements de chevaux a été trouvée en bas de la falaise de Solutré. Mais ce peut être le résultat d'une catastrophe naturelle : en 1858, aux Etats-Unis, une formidable horde de bisons, aveuglés par une tempête de neige, tomba ainsi du haut d'une falaise : on évalua leur nombre à près de cent mille ! Peut-être aussi les hommes de Solutré employaient-ils bien ce mode de chasse, mais pour de petits groupes de chevaux, et l'entassement des os s'expliquerait alors par la longue durée de cette pratique.

Bien que des rencontres entre tribus aient dû certainement se produire, et ne pas être toujours pacifiques, il ne semble pas que les hommes du Paléolithique supérieur aient connu la guerre, au sens moderne du mot. Les espaces étaient immenses, et les hommes rares. On évalue la population totale de la France au Magdalénien entre 20 et 50.000 personnes.

Quel costume portaient-ils ? Pendant les interglaciaires et pendant les étés, peut-être ce costume était-il réduit à un minimum. Mais les conditions sévères de l'hiver wurmien imposent l'idée de vêtements. Au Paléolithique supérieur, à partir du Solutréen final, on trouve des aiguilles en os identiques, sauf pour la matière, aux aiguilles modernes. Mais on peut confectionner des vêtements de fourrure sans aiguilles. Il est probable que les vêtements des Paléolithiques supérieurs ne différaient guère de ceux des Indiens ou des Eskimo. Très probablement aussi portaient-ils des mocassins.

Nous ne sommes guère renseignés sur la religion des hommes du Paléolithique, s'ils en ont eu une. Peut-être un animisme ? Mais la magie a dû jouer un grand rôle : « Moi, Raoh, je dessine l'image du bison, et, ce faisant, j'assure mon emprise sur lui. Je dessine ma flèche qui perce son cœur, et demain ainsi fera ma flèche ». Nombreuses sont les figurations d'animaux qui portent ainsi des flèches gravées, ou des mains peintes posées sur eux.

Les pratiques funéraires existent de façon sûre dès le Moustérien. La majorité des hommes du Néandertal ont été trouvés dans des sépultures, avec à côté d'eux des armes, des outils, des restes de nourriture. Parfois un feu était allumé à côté ou sur la tombe.

La durée de vie des hommes paléolithiques était relativement faible : aucun homme de Néandertal connu ne devait avoir dépassé 50 ans. Beaucoup moururent vers 25 ans. Au Paléolithique supérieur la vie est un peu plus longue, mais guère. Cependant les hommes entre 30 et 50 ans y sont plus nombreux.

Le rythme du progrès a été lent, prodigieusement lent au début. Pendant le Paléolithique inférieur, il a dû s'écouler parfois des millénaires avant qu'une nouvelle invention importante soit faite. Au Paléolithique supérieur, la marche du progrès s'accélère considérablement, tout en restant encore très lente ; non seulement l'homme moderne semble, plus doué que ne fut le Néandertal, mais encore plus nombreux, ce qui multiplie les chances d'apparition d'individus à esprit créateur.

L'art préhistorique est trop connu pour que je m'appesantisse sur lui. Il est d'ailleurs de valeur très inégale, et, à côté de purs chefs-d'œuvre, comporte des dessins maladroits, et les mêmes personnes qui aujourd'hui s'exclament parfois sur ces derniers feraient, à juste titre, reproche à leurs propres enfants de peindre de tels barbouillages. L'habileté artistique, au Paléolithique comme aujourd'hui, a été très variable, quoique généralement bien développée. En plus des peintures et gravures sur les parois des grottes, l'homme décore avec goût souvent ses objets d'os ou d'ivoire. Que cet art ait été en grande partie fait pour des buts magiques ne diminue pas sa voleur, ni celle des hommes qui l'ont créé. Au Moyen Age, comme dans la Grèce antique, l'art était essentiellement religieux, ce qui n'empêchait nullement les hommes d'avoir le sens de la beauté.

Les entrées des grottes comme les abris sous roche devaient être aménagés : probablement des troncs d'arbres, calés à leur base avec des grosses pierres, reposaient-ils par leur autre extrémité contre la voûte. Entre eux devaient être tendues des peaux, ou des branchages, fermant ainsi la grotte et protégeant du froid. Les foyers étaient soit intérieurs, alors généralement petits et entourés de pierres, soit extérieurs, plus vastes. Ils fournissaient la lumière. On a également trouvé des lampes à graisse, analogues à celle des Eskimo modernes. Autour de ces feux ont dû être racontées bien des légendes, chantés bien des chants, malheureusement à jamais perdus.

Quelles dates peut-on donner pour ce Paléolithique ? Pendant longtemps, on en a été réduit à des estimations ou à des évaluations indirectes. Maintenant, le radiocarbone permet de meilleures datations. On peut ainsi placer la fin du Paléolithique supérieur vers 8 000 ans avant notre ère, son début vers 35 000 ans. Pas de dates encore pour le début du Moustérien qui remonte probablement à 70 000 ans au moins. Pour l'Abbevillien les estimations oscillent autour de 500 000 ans.

Après cette belle civilisation des chasseurs du Paléolithique supérieur viennent les temps post-glaciaires, avec de multiples oscillations climatiques, plus ou moins chaudes, plus ou moins humides. Le climat, dans son ensemble, se réchauffe considérablement, et, chose curieuse, ce dut être pour les hommes de nos régions une véritable catastrophe, insensible d'ailleurs à l'échelle d'une vie humaine. Le climat se réchauffe, et cela signifie la disparition de la steppe au profit de la forêt. Mais la disparition de la steppe signifie la disparition des grands troupeaux de rennes, de chevaux, de bisons, de bovidés. Les grandes tribus magdaléniennes sont obligées de se fragmenter en petits groupes, avec ce que cela apporte d'insécurité. La chasse en foret ne peut plus nourrir autant d'hommes. Comme le climat est humide, les escargots pullulent, et les hommes en font la base de leur nourriture. Dans certains gisements de cette période dite Mésolithique, il existe des couches de plusieurs mètres faites de coquilles d'escargots. Bien entendu, quand les hommes peuvent tuer un cerf ou un sanglier, ils n'en font pas fi. L'industrie, tant lithique qu'osseuse, dégénère et se transforme : l'outillage comprend maintenant en quantité de petits silex taillés en formes géométriques, triangles ou trapèzes, qui doivent servir d'armature de flèches. L'art disparaît, ou se réduit à des dessins géométriques peints sur galets. Si nos peintres non-figuratifs veulent à tout prix se trouver de grands ancêtres, c'est là qu'ils doivent aller chercher, et non dans l'art paléolithique, figuratif par excellence ! Quand on fouille un gisement mésolithique d'Europe occidentale, on ne peut manquer d'être frappé par une impression de misère, de besoin, comparé avec les puissants gisements du Paléolithique supérieur. Cependant cette époque n'est pas sans progrès, l'arc est maintenant attesté, le chien semble domestiqué. Dans les régions nordiques, où la proximité des glaciers maintient un milieu plus proche de celui du Paléolithique, la vie semble avoir continué selon les traditions du Magdalénien, avec quelques différences.

Pendant que l'Occident préhistorique succombait ainsi sous l'emprise étouffante de la forêt, au Moyen-Orient les choses étaient différentes. A cause de la plus grande sécheresse, il ne semble pas que la forêt ait été envahissante, et, là, les conditions climatiques changent vraiment pour le mieux. De là partira la grande révolution néolithique, l'invention de l'agriculture, qui, progressivement, atteindra l'Ouest. Et, très tôt également dans cette région, l'invention de l'écriture mettra fin à la Préhistoire.

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Voici donc esquissé, autour de l'Europe occidentale, ce que l'on sait de l'évolution de l'Humanité. Bien entendu cette histoire est très schématique, incomplète. L'Afrique, l'Asie, ont connu (surs civilisations paléolithiques, parfois très semblables à celles d'Europe, parfois très différentes, surtout après le Moustérien. L'Amérique, elle, semble avoir été peuplée, probablement à partir de l'Asie, vers la fin du Paléolithique, et avoir été très rapidement traversée de l'Alaska à la Terre de Feu. Quel beau sujet de roman préhistorique cela pourrait fournir, que cette arrivée de l'humanité sur une terre vierge !

Mais quelle est donc l'origine de l'Homo sapiens, de l'homme moderne ? Pendant longtemps on a pensé qu'il dérivait normalement de l'Homme de Néandertal. Puis, plus récemment, on a pensé que c'était impossible, que l'Homme de Néandertal n'avait pas eu le temps de se transformer, qu'il était trop spécialisé, qu'il avait pris un cul-de-sac évolutif. Et on a cherché des ancêtres possibles pour l'Homo sapiens. On en a trouvé. Malheureusement certains d'entre eux (en Afrique) sont bien plus récents que ne l'avait cru leur inventeur, d'autres ne sont plus que le souvenir d'une joyeuse fumisterie (Piltdown), d'autres sont trop fragmentaires pour qu'on puisse conclure. Actuellement l'idée que l'homme moderne a une origine différente de celle du Néandertal ne repose plus que sur les fragments de Fontéchevade, qui n'est pas un Néandertal, mais n'est probablement pas non plus un Homo sapiens. Ce problème s'intrique d'ailleurs avec celui de l'origine des civilisations du Paléolithique supérieur. Le Périgordien, par exemple, conserve dans ses phases anciennes bien des traits du Moustérien de tradition acheuléenne, et en descend probablement. Dans ce cas cela signifierait qu'il y a eu passage du Néandertal au sapiens, si des hommes du Moustérien de tradition acheuléenne étaient bien des Néandertals. Mais de cette industrie on ne tonnait avec certitude que le crâne d'enfant du Pech de l'Azé, près de Sarlat (Dordogne), et il est très difficile de dire, sur un crâne d'enfant très jeune (environ 5 ans) comment il aurait été a l'âge adulte. De toute façon, ce crâne est assez ancien pour qu'une évolution ait eu le temps de se produire avant le Périgordien. L'Aurignacien, lui, a une origine encore plus obscure. Le problème n'est donc pas résolu.

Cela ne signifie pas qu'un auteur de Science-Fiction puisse faire débarquer l'Homo sapiens d'un autre monde sans avoir à fournir de sérieuses explications ! Il y a trop de points communs entre le Paléolithique supérieur commençant et le Moustérien finissant ! Peut-être simplement certains moustériens étaient-ils déjà des Homo sapiens, ou des formes intermédiaires. C'est là l'opinion, en particulier, des anthropologues soviétiques, aussi bien que de certains occidentaux !


  1. First on Mars, de Rex GORDON, par ailleurs excellent.
  2. Paru en français dans Fiction sous le titre « Souvenir lointain »
  3. Je rappelle que les grandes divisions de l'ère tertiaire sont, de la plus ancienne & la plus récente : Eocène, Oligocène, Miocène et Pliocène. On pensait que le détachement du rameau humain avait dû se faire vers la fin du Pliocène.
  4. Les quatre grandes glaciations classiques portent les noms de Gunz, Mindel, Riss et Wurm, d'après des affluents du Danube. Ces noms ne sont donc pas, comme on le croit parfois, des noms de géologues. Ne prenons pas le Pirée pour un homme !
  5. J'en profite pour signaler que la célèbre statue érigée sur la terrasse du Musée des Eyzies, Dordogne, ne représente pas l'homme de Cro-Magnon, mais l'homme de Néandertal. Il est d'ailleurs plutôt symbolique !
  6. Pendant les époques glaciaires, le sol gelait sur une grande épaisseur. Au printemps, le partie supérieure dégelait, et, imbibée d'eau, glissait sur les pentes. Ces phénomènes de solifluxion ont eu une énorme importance eu Quaternaire.