Après avoir retracé les péripéties de fouilles paléontologiques dans Les Aventures des os d'un géant, Samuel-Henry Berthoud donne en 1865, au chapitre IV de L'Homme depuis cinq mille ans, l'un des plus anciens récits préhistoriques de la littérature. On trouvera ici le début de ce texte, intitulé «Les Premiers Habitants de Paris».


Berthoud, Samuel-Henri [1804-1891]
L'Homme depuis cinq mille ans
Paris. Garnier Frères. ca. 1865.

English translation

CHAPITRE IV

LES PREMIERS HABITANTS DE PARIS

 

Il y a quatre mille ans, d'immenses forêts couvraient le sol qu'occupe aujourd'hui l'emplacement de Paris et des bourgs qui l'avoisinent : Bondy, Ville-d'Avray, Marly, Bellevue, Meudon, Chaville.

A l'époque où commence mon récit, ces forêts, à l'aspect d'autant plus sinistre que l'hiver les avait dépouillées de leur feuillée, se composaient surtout de chênes, d'ormes, de fresnes, de saules, de pins et de sapins dont les troncs gigantesques, tantôt debout et puissants, tantôt minés par les années, se dressaient dans les airs ou jonchaient la terre de leurs débris, au milieu d'un inextricable amas de buissons, de ronces et de plantes sauvages. Enfin la neige étendait partout son linceul glacé.

Quant au fleuve qui traversait ces bois, un froid de sept à huit degrés en consolidait la surface et ajoutait encore par son immobilité l'aspect lugubre de la contrée.

Des ours, des lions, des tigres, des hyènes, des blaireaux, des taureaux, des aurochs, des béliers, des rennes, des daims, des antilopes, des chiens sauvages, des loups, des sangliers, des chevaux, des lièvres et des lapins troublaient seuls le silence qui régnait partout : les uns en fuyant devant des bandes d'ennemis : les autres en poursuivant et en dévorant leurs victimes, audessus desquelles planaient dans les airs des oiseaux de proie pour prendre leur part du carnage.

La demi-obscurité qui enveloppait encore la nature se dissipait peu à peu, et le soleil commençait à se montrer à l'horizon quand une troupe d'une centaine d'hommes environ apparut au bord de la Seine, en face de l'îlot qui porte aujourd'hui le nom de Cité.

Ces hommes suivaient depuis plus d'un mois la rive du fleuve : ils s'arrêtèrent sur l'ordre que leur en donna un vieillard qui semblait leur chef.

Tandis que les femmes et les enfants récoltaient des branches mortes, et en faisaient un bûcher qu'ils allumaient en frottant avec vivacité un morceau de bois tendre dans le trou d'un morceau de bois dur, creusé, et que chacun d'eux portait attaché à son cou par un cordon de peau, le vieillard rassembla autour de lui ses compagnons et leur adressa quelques paroles dans une langue rude et gutturale.

C'était un spectacle étrange et qui ne manquait pourtant point d'une sauvage majesté, que ce conseil tenu par des hommes la plupart de petite taille, il est vrai, mais aux formes robustes et trapues, et vêtus de peaux d'ours ou de rennes grossièrement préparées. Leur chevelure rousse tombait sur leurs épaules dans toute sa longueur; leur barbe recouvrait leur poitrine; ils tenaient à la main soit des massues, soit des lassos, faits d'une grosse pierre trouée, attachée à une longue courroie de cuir, soit des lances en silex, emmanchées dans un bâton fendu, soit, des haches en pierre fixées à un os de corne à l'aide de bandelettes de cuir appliquées fraîches, puis desséchées et racornies au soleil, comme les indigènes en fabriquent encore dans certaines parties de l'Amérique du Nord.

Les femmes, vêtues également de peaux, mais de peaux plus souples, laissaient, comme leurs maris, tomber leur chevelure dorée sur leurs épaules. Des colliers en éponges marines pétrifiées et en dents de loups et de bœufs, disposées avec une sorte de goût, rappelaient les parures que recherchent encore aujourd'hui les filles de l'Afrique, de la Polynésie et du Nouveau Monde. Elles portaient des chaussures grossières en peaux nouées autour de leurs jambes fines et de leurs pieds d'une petitesse remarquable ; enfin le regard mélancolique de leur grand œil bleu tempérait le caractère sauvage que donnaient à leur visage d'un ovale régulier le hâle, les privations et les fatigues.

Le chef de la tribu, remettant à un de ceux qui l'entouraient sa hache en silex, emmanchée à une corne de taureau, se tourna vers les femmes et leur donna des ordres; elles se levèrent respectueusement pour les entendre et elles s'empressèrent aussitôt de les exécuter. En quelques minutes, elles quittèrent le feu autour duquel elles se tenaient naguère accroupies ; et tandis que les unes chargeaient leurs enfants sur leurs épaules, les autres se réunissaient pour porter soit des canots en écorces d'arbre, cousues entre elles, ou faits d'un seul tronc de chêne grossièrement creusé, soit de grands paniers tressés avec des branches de saule, et qui contenaient des viandes gelées, des glands et des ustensiles en bois ou en pierre de différentes formes.

Ils se mirent tous ensuite à traverser le fleuve sur la glace. Les hommes marchaient en tête, les femmes et les enfants venaient ensuite ; enfin, quelques guerriers, leur lance au poing, formaient l'arrièregarde.

Arrivés dans l'île de la Cité, les femmes s'y arrêtèrent et y établirent une sorte de campement, tandis que leurs maris exploraient les alentours. Ils revinrent bientôt annoncer à leur chef qu'ils avaient trouvé une grotte, mais qu'elle servait de repaire à des ours ou à des loups, à en juger du moins par les ossements répandus à l'entour. Aussitôt on reprit les armes, on alluma des branches d'arbres, et l'assaut de la grotte commença.

Les uns jetèrent des brandons par un trou étroit qui s'ouvrait presque au niveau du sol, tandis que les autres escaladaient les hauteurs de la caverne et cherchaient s'il ne s'y trouvait point quelque fente qui leur permit de continuer l'attaque de ce côté. Ils ne tardèrent point à découvrir une large fissure à travers laquelle ils lancèrent également des fascines en feu.

A peine ce double siége commença-t-il que des hurlements sortirent de l'antre, et qu'un ours gigantesque montra sa grosse tête par l'ouverture d'en bas qui ne lui permettait que de sortir en rampant. Une lourde pierre, lancée par un des assaillants, le frappa au front et avant que, blessé et sanglant, il pût reculer, vingt lances le percèrent, et le mirent hors de combat. A l'aide d'un des lassos dont je vous parlais tout à l'heure, on tira hors de la grotte l'animal rugissant, et on acheva de le tuer.

Sa femelle et quatre oursons, comme lui chassés de leur gîte par le feu, subirent le même sort.

La victoire remportée, des cris de triomphe appelèrent les femmes celles-ci emportèrent les six cadavres prés du feu qu'on avait allumé en s'installant dans l'île, et se mirent à les dépecer avec autant d'habileté que de promptitude, en s'aidant de couteaux en silex de toutes dimensions; les unes enlevaient la peau, les autres détachaient des quartiers de viande, tandis que leurs compagnons brisaient les os et les portaient aux guerriers, afin qu'ils en pussent manger la moelle encore chaude.

Pendant ce temps-là, on perçait de baguettes les parties les plus succulentes des ours, on les rôtissait au feu, et on attachait le reste aux arbres voisins pour que la gelée les durcit et les conservât.

Tandis que tout cela se faisait, la flamme alimentée par de nouvelles fascines continuait à petiller dans l'intérieur de la caverne, et à en faire sortir, à travers la fente ouverte à son sommet, ses longues gerbes d'étincelles et de noires colonnes de fumée ; après quoi on laissa s'éteindre le formidable foyer.

Plus tard, un des guerriers, à diverses reprises, essaya, sans y parvenir, de pénétrer dans l'intérieur de la grotte ; à peine introduisit-il sa tête dans l'étroite ouverture qui servait de passage qu'il la ressortit aussitôt à demi suffoqué par la fumée.

Sur ces entrefaites, l'obscurité commença, et, il fallut, prendre les dispositions nécessaires pour camper en plein air. On dressa les barques sur des pieux plantés en terre, on les entoura de branchages qu'on recouvrit des peaux encore fraîches des ours, et les guerriers, leur lance à côté d'eux, s'accroupirent près de ces huttes improvisées sous lesquelles se blottirent les enfants et les femmes.

Ces préparatifs terminés, la nuit survint, une nuit d'hiver, avec son obscurité profonde, avec les mugissements du vent, avec les morsures de la bise. Bientôt les cris des bêtes féroces, attirées par l'odeur des peaux fraîches, commencèrent à s'élever de toutes parts ; tenues à distance par les feux allumés autour du petit camp, elles témoignèrent leur désappointement par de sinistres clameurs. Les chiens sauvages, dont on voyait les yeux flamboyer dans l'ombre, poussaient des aboiements lugubres, tels qu'en font encore parfois entendre dans nos campagnes leurs descendants domptés et que les paysans écoutent en se signant, car c'est, disent-ils, un présage de mort. Les loups hurlaient, les hyènes sanglotaient, les lions rugissaient, les renards glapissaient. Parfois un tigre, plus astucieux, rampait silencieusement jusqu'au camp, et cherchait, en glissant ses pattes à travers les branchages, à saisir un enfant endormi. Alors les mères jetaient des cris d'effroi, et les guerriers qui veillaient saisissaient leurs armes et venaient repousser le redoutable ennemi. Si plus d'un tigre s'enfuit blessé, plus d'un de ses adversaires aussi tomba sur le sol glacé, la poitrine labourée de larges coups de griffes, ou un membre brisé par de formidables morsures. Les femmes, sans doute familiarisées avec de pareilles scènes, s'empressaient de panser les blessés, et, d'après les ordres que leur donnait une d'entre elles qui, quoique jeune encore, exerçait une autorité absolue, elles entouraient les plaies de bandes de cuir frais ou les recouvraient d'argile ramollie avec de l'eau tiède.

Enfin le jour commença à renaître. Les bêtes féroces rentrèrent peu à peu dans l'intérieur de la forêt, et le silence se rétablit autour du camp.

Dès que le soleil apparut à l'horizon à travers les nuages noirs qui enveloppaient le ciel, le vieillard et ses guerriers se réunirent, et se prosternèrent devant l'astre et lui adressèrent une longue prière. Puis ils se relevèrent, et, sur un signe de leur chef, ils se dirigèrent vers la caverne. Un peu de fumée en sortait encore par l'ouverture supérieure, mais toutefois un des guerriers put pénétrer à l'intérieur ; quelques minutes après, il en ressortit, et le vieillard et ses compagnons y entrèrent à leur tour.

La grotte, éclairée par des torches faites de branches d'arbres résineux, ressemblait à la plupart des carrières abandonnées qu'on trouve, pour ainsi dire, à chaque pas dans les environs de Paris et dans Paris même. Elle devait sa formation à l'un de ces éboulements si fréquents parmi les terrains quaternaires et qu'a produits le retrait des eaux. Élevée à peu près de quatre à cinq mètres et d'une circonférence de soixante mètres environ, régulière en apparence, elle n'en présentait pas moins çà et là des anfractuosités plus ou moins profondes. Rien n'indiquait des traces d'humidité sur ses parois grisâtres, presque entièrement noircies d'ailleurs par la fumée du petit incendie qu'on y avait allumé la veille.

Avant de prendre possession de la sauvage demeure, le vieillard donna l'ordre non pas d'élargir, mais, au contraire, d'allonger la fissure qui s'ouvrait au sommet de la grotte.

Aussitôt l'on se mit à l'œuvre, et a l'aide de gros cailloux ramassés sur le bord de la Seine, et de puissants outils en silex à demi taillés, on ne tarda point à mener à bonne fin ce travail. Malgré la grossièreté des instruments dont il se servait, chacun des hommes employés à un si rude travail montrait cette adresse que la main acquiert par l'habitude, si incomplets que soient les outils dont, elle se sert.

A mesure que la fissure s'agrandissait, d'autres guerriers disposaient en travers de sa largeur des pierres qui, sans intercepter l'air et le jour, devaient en déguiser à un regard ennemi la mystérieuse ouverture.

Ces précautions prises, les femmes pénétrèrent en rampant dans la caverne. Un certain nombre d'entre elles enleva les herbes et les rameaux avec lesquels les ours avaient fait la bauge de leurs petits, apporta une grande quantité de bois sec, choisi surtout parmi les espèces résineuses, et alluma au milieu de la caverne, sous la fissure, de la voûte, un grand feu dont la fumée s'échappait et se perdait à travers cette issue naturelle, transformée en cheminée.

Pendant qu'une partie de leurs compagnes s'occupaient ainsi d'assainir l'air et d'échauffer les parois glaciales de la demeure souterraine, d'autres femmes disposaient dans les enfoncements des lits de mousse pour les enfants, attachaient à la muraille, où elles enfonçaient des os pointus, les filets et les instruments de pèche, des peaux d'animaux de toute espèce et de grossières corbeilles d'osier. Après quoi, toutes s'assirent en cercle autour du feu, et se mirent, à la clarté vive, mais vacillante, à donner une seconde préparation aux peaux des ours et des oursons tués la veille. Elles s'acquittaient de cette besogne avec une adresse extrême, et, en se servant de grattoirs en silex de toutes les dimensions, de toutes les formes et des mieux appropriés à leur destination. Elles enlevaient de l'intérieur de ces peaux les morceaux de chair qui se trouvaient y rester attachés, et en diminuaient ainsi l'épaisseur. Elles les enduisaient ensuite de graisse fondue, les frottaient entre leurs mains, les tordaient, les frappaient à coups de grosses pierres comme nos blanchisseuses frappent de leur battoir le linge qu'elles savonnent, et finissaient à force de persévérance par leur donner une extrême souplesse.

Les plus vieilles, recourant à la patience invincible particulière aux sauvages qui ne tiennent compte ni du temps, ni de la peine, perçaient les dents des ours pour en faire des colliers : elles grattaient et fouillaient, an moyen de pointes en silex d'une extrême finesse, emmanchées dans des os, la racine de ces dents détachées de la mâchoire brisée, au préalable, avec de minutieuses précautions et, à petits coups de pierre répétés. A force d'adresse et de temps, elles finissaient par obtenir dans ces dents un trou qu'elles agrandissaient et qu'elles arrondissaient ensuite.

Quelques jeunes filles, dirigées par celle de leur compagne qui déjà tout à l'heure leur avait donné des ordres avec une autorité respectée de toutes, se livraient à un travail plus délicat encore; elles fabriquaient, à l'aide de portions d'os, des aiguilles de toutes dimensions, polies, pointues à l'une de leurs extrémités, et qui se terminaient à l'autre par une ouverture étroite à travers laquelle un chas, creusé en petite gouttière, permettait l'introduction d'une fibre détachée des tendons frais d'un animal.

Ces fibres, ainsi qu'on le pratique en Amérique et en Afrique, grâce à leur long séjour dans un lit de graisse, devenaient un véritable fil avec lequel on cousait les vêtements en peaux et l'on assemblait les divers lés qui les composaient.

Les femmes se trouvaient encore chargées de polir les bois des arcs, des flèches et des lances, et d'emmancher à ces dernières des pointes en silex.

Les hommes se réservaient le soin de fabriquer ces pointes.

Pour bien faire comprendre la nature de ce travail, il faut dire que le silex, surtout à l'état frais, et quand l'action de l'air ne l'a point durci et à demi décomposé, possède une propriété particulière et peu connue. Si l'on frappe d'un coup sec sa surface plane, il s'y produit une fissure dans la profondeur, fissure se prolongeant assez loin et qui en isole et en sépare un cône arrondi en forme de teton. Les minéralogistes appellent ce petit phénomène la cassure conoïde.

Quand on donne le coup sec sur les bords du silex, la cassure n'est plus que demi-conoïde.

Voici, je vous le répète une seconde fois, d'après celle propriété qu'ils avaient découverte et qui est bien connue des fabricants de pierres à fusil, comment, pour fabriquer leurs grattoirs, leurs couteaux et leurs pointes de lance, procédaient les sauvages anté-historiques, et, comment procèdent les sauvages qui peuplent encore aujourd'hui l'Amérique, l'Océanie et l'Afrique.

Les guerriers de l'île de la Cité commençaient, en faisant éclater un silex, par lui donner deux faces parallèles et opposées destinées à devenir les bases des prismes. Ensuite ils frappaient un coup sec sur l'une de ces bases et il s'en détachait un éclat qui partait de l'une à l'autre.

En tournant symétriquement le morceau obtenu, on en formait tes faces une à une, et il en résultait un prisme à plusieures faces qui, suivant sa grosseur, pouvait être de huit à vingt-quatre faces.

En frappant un coup sec entre deux de ces faces, on en détachait toujours un fragment à trois ou quatre angles.

à suivre

Prehistoric Fiction