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MORPHÉ-ANTHROPOS

PAR

STÉPHANE SERVANT

PREMIÈRE PARTIE

Les Préhumains

(Suite)

Sous les rameaux, les grappes pendaient en fruits noirs que butinaient des guêpes d'or et, de ces fruits, le jus, à la longue, grisait les petits qui grimaçaient en y mordant. Quelques-uns, s'étant querellés, découvrirent dans leur poursuite des pampres nouvelles parmi les arbres voisins. De l'une à l'autre, quand la première fût épuisée, les vieux, à leur tour, commencèrent à tituber et il y en avait dont les poitrines vibraient en de gigantesques rires qui faisaient danser les branches. Déjà, des couples s'empoignaient. Des cris déliraient à l'imprévu de mots rauques, servant moins que les gestes à des aveux priapiques, tant le fond de la vie, fût-elle complètement humaine, se résume à ces deux buts, en dehors de l'intellect qui n'en est, à l'origine que le moyen : manger, générer.

Parmi les préhumains, qui avaient roulé par terre dès le commencement de cette orgie, le pithécanthrope gris ronflait sur une couche de feuilles où bougeaient, mordorés roses, de longs dracénosaures à chaque secousse, dont sa femelle s'efforçait de l'éveiller. Pendant ce temps, dans ... générale qu’il partageait, Mon ... fu oubliant tout effroi, s'en était rapproché. Cherchant à détourner vers lui les attentions de la jeune fille devenue furieuse, il s'efforçait de la saisir sans souci des très jeunes femelles qui les regardaient faire malicieusement, du haut des arbres, au travers de leurs doigts écartés. Il réussit bien vite à l’entrainer dans la direction du rivage à l'opposé de ses compagnons ; mais ils trébuchaient en leur chemin et, tout à coup, l'un et l'autre, pris de vertige, ils roulèrent comme des masses, en essayant de se retenir aux graminées blondes de ses flancs, jusqu'au fond d'une coupure, sous leurs pas rencontrée. A l'ombre de ce gouffre, tandis qu'ils croyaient s'étreindre sur un lit de verdures parfumées, le sommeil acheva de les abattre, blottis l'un dans l'autre, et sur eux, le soir tomba.

C'était un soir de torpeur où montaient d'âpres rugissements.

Lentement s'ouvrirent les yeux Anthropos avant sa pensée. Il vit endormie presque dans ses bras, sa compagne d'enivrance. Il prêta l'oreille au murmure d'une eau qui se heurtait à des blocs erratiques, et, se soulevant, il vit que le fond de la crevasse où tous les deux avaient roulé descendait vers une rivière. Mais sa mémoire était perdue comme un reflet pâle en l'ombre inextinguible et il n'arrivait pas à se rappeler les heures du vertige où son être venait de s'assoupir. Son souvenir le plus proche se rapportait au départ de sa tribu, sur les pas du vieux pithécanthrope, vers les montagnes aux gaves bleus qu'il avait parcourus du temps de son enfance. Il se remémorait cela ; mais pourquoi se trouvait-il loin de tout rival, auprès de la jeune femelle dont il avait connu la possession ? Son front massif s'interrogeait en vain et ses yeux hagards, en vain, s'arrêtaient sur elle.

Elle s'éveilla comme il se penchait. A son tour anxieuse de acMi propre étonnement, elle courba sa tête chevelue et, tout à coup, le cri d'une bête ébranla le rivage, non loin d'eux. L'écho de ce grondement râla comme un glas, dans le soir.

Et ils virent que c'était le soir, et l'heure où les carnassiers s'abreuvent aux marécages des rives, et qu'ils étaient sur une rive,, loin de leurs compagnons, sans une massue, sans un épieu pour se défendre. Et comme, de frayeur, ils s'étaient tapis sur le sol, un grand tigre passa sans les voir, bavant du sang, tandis que sa gueule haute mordait un albatros dont les ailes palpitaient.

Alors, ils s'immobilisèrent jusqu'à ce que le fauve disparût ; puis, Morphé, prenant avec douceur la main de sa compagne, l'entraîna en rampant, hors du ravin, parmi les herbes de la prairie, qu'envahissaient les ténèbres.

Ce n'était plus le désir qui les guidait; mais l’effroi de la solitude en la périlleuse étendue; car ces êtres qui ressemblaient aux hommes étaient assez proches d'eux pour sentir combien ils étaient faibles, sauf la puissance d'association qui les réunissait invulnérables.

Les fugitifs sondaient l’alentour et cherchaient leurs compagnons. Rien ne leur apparut sinon, déserte la chênaie aux vignes et dans le lointain, la cime du volcan bleuâtre dont le cratère flambait.

Et les ténèbres envahirent les bas-fonds, et sur la rive du lac, les cris des bêtes retentirent plus sanguinaires, dans le soulèvement des appétits. Pris de panique, le couple se releva pour atteindre en courant le bouquet d'arbres qui lui offrait son asile, au flambeau du crépuscule mourant; puis, quand ce fut fait, l'un et l'autre gravirent un vieux chêne dont le tronc leur accorda refuge à la base de sa ramée.

A ce moment, le jeune mâle se ressaisit :

— Nuit, dit-il, en détachant une branche à demi brisée pour s'en faire une arme.

— Nuit, répéta-t-elle en le serrant comme un petit sa mère.

Et tantôt anxieux, tantôt ravis de se trouver à l'abri des surprises de la plaine, ils continuèrent à se parler à voix basse, pour occuper leur éveil, car la volupté était morte dans leurs cœurs.

— Eux sont partis, voulait-il dire.

— Vers les forêts, répondait-elle.

Puis, des mots épars en leurs phrases intraduisibles sans les sonorités qui leur donnaient un sens,... plusieurs, soleil... voir...

— Au jour, nous retrouverons leur troupe.

— Je crains

Elle avait peur de se retrouver en face du mâle dont elle était la compagne. Et le cri rauque qui suivit l'étreinte d'Anthropos lui fit comprendre qu'un autre désormais la considérait comme sienne aussi et lutterait pour sa possession.

La nuit vint claire de sa lune biche et rax d'étoiles, une nuit de contrée chaude où toute une animalité nocturne survit dans l'inassouvissement. Ils écoutèrent monter autour d'eux des rumeurs pareilles à des vagissements dans l'air que parfumaient les brises, et les bramements de ruts éperdus en la démence de l'infini, et les plaintes de générations douloureuses, et les baisers assourdis du vent sur les fleurs qui les enveloppaient.

Tout à coup, un cri dont l'étrangeté les terrifia se perdit dans la nue aux formidables poudres. C'était l'appel menaçant d'une voix qui ressemblait à la leur. Ils prêtèrent l'oreille et l'entendirent à nouveau plus proche d'eux sur les bords de la rivière qu'ils avaient quittée. Puis à ces cris, succédèrent des grondements dont la colère s'exila dans la direction des falaises où palpitaient les flots. Immobiles, retenant leur haleine, les Primitifs crurent reconnaître la voix d'un de leurs compagnons qui cherchait sa femelle et leurs mains étreignirent convulsivement la massue qu'Anthropos s'était taillée dans les branches de leur abri.

Quand vint le jour, la Préhumaine se retrouva comme la veille devant l'étendue du lac où des flamants s’éveillaient.

Elle reposait endormie, ses cheveux roides à flots épars sur son épaule brune, le front sur ses bras, ses bras sur ses genoux et dans le même accroupissement qu'Anthropos.

C'était un éveil semblable après la somnolence, qu'à l'aube antérieure. Rien presque autour d'elle n'était changé, rien si ce n'est l'âge du compagnon dont s'entrebâillait la mâchoire pendant qu'il tournait la tête vers elle, blottie dans son sein. Et le bien-être qu'elle éprouvait à se frotter à sa chair adolescente chassait l'obsession des ténèbres.

Lui secoua, en manière d'éveil, la ramure où l'aurore répandait sa rosée; puis, il se laissa glisser jusqu'au sol. Immobile au tourment des choses, les yeux fixes dans la direction où s'était perdu l’appel qui les avait terrifiés, elle hésitait à le suivre ; mais comme de son bâton, Morphé-Anthropos frappait impatiemment les branches, elle le rejoignit. Ils se trouvaient seuls, à l'aube d'une curée nouvelle et n'osaient diriger leurs pas, ni vers la montagne où peut-être marchait leur peuplade, ni vers les grands rocs peuplés de singes mésopithèques où s'était perdu le cri nocturne d'un préhumain.

Enfin, Anthropos prit une résolution. Il fit tournoyer sa massue et, poussant un grondement sourd, il entraîna sa compagne vers le lac.

Comme la veille des troupeaux d’hipparions tournoyaient sur la rive et des rhinocéros longeaient les roseaux à la nage. Les mêmes sourires d'aurore éclairaient la prairie où des millions de perles pendaient à des millions de fleurs et sur les guirlandes de lianes éparses aux branches des eucalyptus, les mêmes papillons larges vacillaient comme des lambeaux de songes.

Ce que voulait l'adolescent, c'était enfin, la compagne sienne qui le suivit au milieu des dangers de la vie errante s'il lui fallait redouter quelque vengeance et s'il lui fallait abandonner les siens. L'agonie de sa puberté avait en son être éveillé l'audace de la force et sa main serrait nerveusement le bâton dont il se sentait prêt à immoler tout rival. Et cette compagne qu'il voulait que nul autre ne partageât, il l'avait près de lui. Ses yeux tantôt la couvaient de regards de possession et tantôt scrutaient l'étendue avec des férocités dont le défi jetait la menace à ce qui l'entourait.

Il l’entraina jusqu'aux pieds de la falaise où la veille l'un et l’autre à cette même heure, s'étaient dérobés pour assouvir la faim de leurs entrailles et de leur chair. Brisée d'insomnie, il la fit s'étendre à l'abri d'un roc, en attendant qu'il sondât l'alentour.

Mais rien ne bougeait, sinon, sous la brise qui féconde les œuvres végétales, des pollens qu'elle soulève, les grandes fleurs pourpres du vallon.

Il revint auprès de la femelle et vit alors qu'elle dormait.

*

Elle dormait la tête contre la pierre et les jambes au bord de l'abri. Ses seins se soulevaient d'un léger souffle sur sa poitrine velue et son corps intime semblait s'offrir comme un seuil s'entrouvre ou telle une chimère rose dans l'ombre, au désir d'Anthropos qui veillait sur eux.

Parfois les herbes ondulaient proches sous la menace des bêtes. Un galecyn rampa vers leur refuge et pour les flairer, sortit d'un bouquet de ronces, puis s'éloigna devant le grondement dont en découvrant ses dents furieuses, l'épouvanta le Préhumain.

Ainsi la jeune femelle reposa quelque temps sous les regards de son compagnon.

Et ces regards, tantôt l'emprisonnaient comme une proie de volupté, tantôt, en alanguissement, presque attendris, la frôlaient de leur âpre douceur. Elle soupira, se souleva sur le coude, l'aperçut et, vers lui, rampa les genoux serrés, comme une bête vierge que la caresse effraie. Et lui brusquement, la saisit et la tira. Et elle de ses bras l'enveloppa et ils se serrèrent en jouant, avec des hoquets de joie, rudes comme des sanglots, quand ils s'étouffaient d'une étreinte trop puissante.

Leurs caresses étaient celles des faunes. Ils se mordaient jusqu'à se faire crier; puis en de fragiles remords qu'exprimaient des lêchements et des plaintes, ils se rapprochaient en même temps. Tantôt elle s'effondrait sous lui comme pour s'accorder toute entière; puis, se défendant, se dérobait à son étreinte pour s'enfuir et revenir ensuite les mains accueillantes s'il ne la poursuivait pas.

Et sur ces ébats, coulait l'heure au gouffre du temps.

*

Et de ces ébats, bientôt ils se lassèrent.

Alors, sous l'énorme rocher qui les couvrait de son ombre, ils s'éten- dirent l'un près de l'autre, amoureusement.

Le vent qui, par intervalles, s'engouffrait dans leur abri, sur eux, pleurait ses légers sanglots. Dans le charme de leur ennivrance, en des accouplements de bêtes folles, l'un contre l'autre, joyeusement, ils haletaient. Ils oubliaient le cauchemar de cette nuit où la menace d'un de leurs compagnons s'était élevée dans le fracas des fauves ; ils oubliaient, interrompu par l'ivresse, leur départ vers les cratères d'Auvergne et l'attirance des bois fruitiers des pentes que les flam- mes des basaltes hantent, spectrales, au sein des ténèbres.

Seule en leur désir, comme dans une immensité, ils ne voyaient plus chacun d'eux que les tressaillements de l'autre, quand aux plis de leurs peaux, la sueur accolant leurs toisons, ils aspiraient les acres senteurs de leur rut.

Tout à coup, la jeune femelle repoussa son compagnon. Le spasme de sa volupté fit place au spasme de l'effroi : là-haut, sur le roc qui les couvrait, deux yeux étaient fixés sur elle.

Et ces yeux ressemblaient à ceux des bêtes sauvages qui s'apprêtent à bondir sur une proie.

Et ces yeux étaient glacés de haine, affolés de tourments.

Et ces yeux étaient deux douleurs.

Sous la poussée de sa compagne, Morphé Anthropos avait roulé jusqu'à l'entrée du refuge.

D'un bond furieux, il s'était ensuite redressé pour se tourner vers elle; mais à son tour, soudain, il s'immobilisa. Les yeux hagards, la Préhumaine tendait la main vers la cime du roc et sa gorge palpitait avec de petits râles sous l'exaspération de la terreur.

Anthropos tourna ses prunelles dans la direction qu'elle indiquait, et alors, il comprit.

Il comprit qu'il se trouvait en face de son rival, qu'il allait avoir à disputer sa vie et, silencieusement, il alla ramasser son bâton.

Un cri formidable jaillit. Une masse noire roula comme un ouragan sur le versant. On entendit le choc de deux massues qui volent en éclat. Avant que la jeune femelle se fût écartée de sa couche d'adultère, la vague d'un couple frénétique de corps enlacés l'un à l'autre tourbillonna devant elle.

Et soudain, dans tout son être, à la peur succéda l'instinct, la perversité de l'instinct qui fait palpiter la bête féminine, au déchirement des chairs meurtries pour elle et à la vue du sang.

Immobile, elle resta les yeux fixés sur les combattants dont les grondements atroces couvraient les barrits du lac.

Le premier, la gorge cruellement mordue par la mâchoire d' Anthropos, le vieux mâle avait desserré son étreinte et son rival en profita pour s'enfuir ; mais comme en des bonds fougueux, il remontait l'escarpement du marne, lui-même, il s'aperçut qu'il portait au sein, une blessure dont le sang s'échappait. Il chancela, voulut se retenir au tronc d'un bouleau qui croissait sur la pente et lourdement, tomba à genoux.

En quelques élans, son rival fut sur lui. Etouffé dans son enlaoement, soulevé par ses bras robustes, il se sentit lancé dans le vide, roula sur le sol, rencontra l'escarpement d'une roche au pied de laquelle il s'abîma en se fracassant la cheville.

Anthropos aboya de douleur et, dans l'excès de la souffrance, il tendit vers la Préhumaine ses mains d'imploration. Mais, elle, ne bougea pas.

*

Elle regardait d'une ignoble vision et le mufle lascif, ces deux choses sanglantes de s'être immolées pour sa conquête, le vieillard et l'adolescent. Sur le paroxysme d'Anthropos même ses prunelle» flamboyaient comme deux étoiles barbares.

Passive, elle attendit la colère du mâle qu'elle sentait devoir bientôt se tourner contre sa trahison, et d'avance l'entendant s'approcher elle se roula dans une anfractuosité avec des plaintes attendries. Mais quand il fut auprès d'elle, et qu'elle sentit sa morsure l'étreindre, elle s'allongea sur le sol en se débattant. A la longue, elle cessa de se défendre et se contenta de geindre à chacun de ses coups; puis elle saisît la seconde où le vieillard se penchait sur elle pour l'attirer dans ses bras et quand elle le tint désarmé, elle se mit à lécher le sang qui coulait de sa gorge mordue.

Alors, il s'apaisa; mais presque aussitôt, rallumant son courroux vers son antagoniste et découvrant la double rangée de ses dents mortelles, il commença de grincer vers lui.

Servile, elle Thnita. La première, ramassant un caillou devant elle elle le lança sur le vaincu qui pantelait. en la suppliant ; et quand, au bruit du choc sur la chair flasque, répondit un hurlement de souffrance, à son tour, le vieux mâle déracinant de terre un morceau de schiste, le lança dans la direction d'Anthropos.

Ils continuèrent de le lapider en se rapprochant de l'escarpement et, comprenant que chacune de ses plaintes excitait leur cruauté Morphé roidit ses muscles, ferma les yeux et dans l'immobilité d’un cadavre, il attendit.

Ils le crurent mort et le martyre ne fut pas achevé.

Sous ses paupières vacillantes, le blessé les regarda s’éloigner.

Le pithécantrope gris avait ressaisi sa proie et contre lui, soulevée, elle le serrait, les bras fous, tandis qu'il l’emportait vers les arbres.

Anthropos les vit se perdre sous les palmiers baignés de soleil. Il voulut tendre vers eux son poing menaçant; mais il ne put se soulever que pour retomber sur la terre, déchiré par les sanglots, en se tordant d'impuissance et de rage.

*

Il resta seul dans son angoisse.

Il avait le sein déchiré, un large lambeau de sa viande pendait collé à sa poitrine par un caillot et des mouches bourdonnaient au- tour; sa jambe droite enflait fracassée à la naissance et les os sou- levaient la peau. Sous son crane bouillonnaient tous les déchaine- ments de la fièvre et de la jalousie.

Alors, il se mit à se plaindre, d'une lamentation continue, et, sous L’irrésistible impulsion du mal, sa voie s'élevait sinistre des bruits épars en la mi^ie de la clarté; puis ses hoquets s'espacèrent. Les roulements sonores d'un grand félin du côté des bois vinrent ajouter à son agitation. Il chercha des yeux quelque branche basse qui lui permit d'atteindre la cime d'un arbre, dùt-il braver, pour y gravir la plus terrible des tortures, afin de conserver l'existence restée ebève à son instinct. Mais seul le bouleau devant lequel il avait chancelé dans sa fuite, à mi-chemin de la pente s’offrait à lui.

De plus, il avait soif, d'une soif ardente qui lui brûlait le sang Pour s'abreuver, il essaya de se trainer vers le lac, l’échine secouée de sursauts et derrière sa jambe son pied oscillait tandis qu’il étouf- fait ses cris en serrant les mâchoires, que ses yeux luisaient comme des braises et que de son front roulaient de grosses gouttes jusque dans ses yeux» en l'aveuglant.

Enfin la rive fut atteinte. Il s'accroupit, les mains dans l'eau, et se mit à lamper avidement jusqu'à ce qu'il se sentit soulagé.

Sur la nappe lucide s'érigeaient en féeries les dessous d'un ciel aux nébuleux flocons. La falaise formidable et blanche s'y reflétait aussi, parmi des pans d'azur.

Anthropos en tournant les yeux vers elle, se ressouvint de l'abri qui l'avait vu, la veille encore à l'instant d'une possession, comme un priape le crane lourd d'orgueil et de ravissement se relever du giron de sa femelle.

Parmi les nids faciles à cueillir, sous le roc inaccessible aux grands fauves là seulement, pour sa faiblesse» se trouvait le salut.

Il mesura d'un coup d'oeil ce qu'il faudrait endurer de piqûres pour y atteindre et la douleur qu'il entrevit lui parut d'une énor- mité telle qu'il pencha la tête sur sa poitrine et qu'il pleura lente- ment.

*

Un disque clair, sans un rayon comme une lune, bougeait dans la transparence du lac : c'était l'image du soleil, à travers l'onde noire au long des granité et bien que le soleil continuât de resplendir en plein ciel, Anthropos vit l'image s'éclipser à ses yeux dans un bouillonnement. Il comprit que des sauriens s'ébattaient à quelques pas et qu'un nouveau péril le menaçait.

Comme il achevait de rafraîchir sa mamelle et son front qui brûlaient, il se hâta de quitter la rive. Le but qu'il se proposait appa raissait à son labeur aussi lointain qu'un songe.

Atteindre la saillie du roc, gravir l’escarpement, quel prodige! Et cependant, la veille encore, il bondissait sur sa pente comme un jeune hipparion dont les pieds font poudroyer la terre !

Auparavant, il se dirigea vers un arbuste qu'il aperçut. Autour de cet arbuste s'enroulait un lierre. Il rompit ce lierre, en tordit la tige comme une liane et, stoïque, il s'imposa la torture de fixer, à l'aide de ce fragile lien, sa cheville mouvante à sa jambe qui tremblait. Ensuite, il se mit à cueillir parmi les herbes les larges feuilles d'une malvacée et les agglutina sur sa mamelle après avoir recollé la déchirure qu'elle portait.

Après cela, Morphé tendit l'oreille et scruta l'étendue. Ce qui le rendait anxieux, c'est qu'il craignait qu'au chemin de son ascension, quelque bête féroce ne le découvrît; mais rien ne bougeait dans l'alentour et la brise ne dispersait que le seul bruissement des vagues chantantes aux diadèmes de feu.

Alors, il se souleva sur les mains et commença son calvaire. Sa gorge étouffait les cris qui lui montaient des entrailles. Tandis qu'il rampait, l'oubli de sa haine croissait avec la souffrance. Le souvenir prestigieux de sa compagne disparaissait. Il oubliait leur nuit d'ivresse en son réveil de sang. Il oubliait les caresses reçues, les étreintes offertes, les chairs femelles palpitant sous la robe transparente d'un duvet jeune, la taille ployée entre ses bras forts, les cheveux épars qui leur avaient servi de couche, il oubliait même la lutte horrible qui l'avait rejeté vaincu dans le néant de la solitude, après l'éblouissement, l'épouvante, la chute, la lapidation, l'outrage. Il ne voyait devant ses yeux, là-haut, bien haut, que la saillie du grand roc plat avec ses légions d'hirondelles, si pénible, si décevante à toucher qu'il semblait à son destin que l'éternité toute ne pourrait suffire à l'atteindre.

Quand il parvint à l'entrée du refuge, Morphé Anthropos eut une défaillance et dans un spasme effroyable, il se roula sur la pierre; mais, ensuite, il s'apaisa ; dressant son buste sur ses bras crispés, il parvint à s'asseoir et dès lors, stoïque, il étouffa ses lamentations.

Au-dessus des forêts, devant lui, à l'horizon du Cantal qu'ils consultaient, des volcans lançaient de la vapeur et les lambeaux de leurs nuages roulaient, fantastiques, dans l’orbe du soleil, en plein zénith. C'était midi sur la route éternelle. Il semblait à l'adolescent que chaque rayon jailli de la sphère du jour s'enfonçait dans ses moelles comme une épine et que toute la souffrance du monde venait de s'accumuler subitement dans sa cheville gonflée et dans son cœur sanglotant.

Sa face pâle se tourna tout à coup vers le bois, où, lui enlevant sa compagne, son rival s'était perdu sous les palmiers. Un couple de lions s'y accouplait à l'ombre en rugissant: Anthropos se déroba.

Au seuil de la même anfractuosité qui l'avait vu, pour la première fois, jeter sa semence adolescente au torrent des générations, il étendit sa jambe meurtrie et son corps qui pantelait. Les minutes coulaient sur lui comme des siècles, lentes , en charriant, chacune, des supplices nouveaux que ne pouvait connaître celle qui la précédait.

Ah! qu'il semblait loin désormais, loin pour toujours, l'éblouissement bleu de l'aurore dans la roseraie où il avait rencontré son amante préhumaine, quand, barbouillé de mûres ronceuses et divin comme un faune, il s'était approché d'elle avec tant d'adresse qu'elle ne l'avait pas entendu venir et que les flamants roses qui gîtaient un pied dans l'eau avaient continué de sommeiller la tête sous l'aile, sans le voir!

Et voilà soudain que, dans l'éclaircie de la vallée, entre les blocs de dolomites que les volcans avaient semés, du côté du volcan qui, déjà, lançait des flammes vers le ciel et mêlait au crépuscule rouge, son crépuscule vert, dans le soir venu; sur le sentier que ses compagnons avaient suivi la veille, des formes se mouvaient.

On eût dit qu'elles venaient de surgir du sol, parmi les pléthores du globe et sous la lumière enchanteresse, pour marcher vers les forêts enveloppées de mystère. On eût dit qu'elles recommençaient volontairement l'épopée du jour précédent qu'une bacchanale avait interrompue et que les mêmes bonds joyeux des petits allaient marquer la même étape sous les pampres. Mais la bande des nomades frôla les chênes sans une halte. Ensuite, elle s'embruma dans l'ombre ardente et, de plus en plus lointaine, de plus en plus en plus vague, elle s'effaça.

Alors, l'affre de sa solitude bouleversa la pensée d'Anthropos ; ses yeux s’éplorèrent dans la nuée comme pour une anagogie où s'épanche l'âme entière. Son isolement lui sembla tel que nulle misère ne put l'égaler. Il se sentit dans une détresse si grande que sa voix plaintive cria malgré sa volonté et qu'il fut, durant un instant, sur le point de se laisser glisser jusqu'à l'abîme du lac ouvert sous ses pas, afin d'y engouffrer son martyre.

Mais la nuit tombait. Les ténèbres de l’eau répugnèrent à son désir d'agonie. Il eut un dernier regard sur le monde qui s'emplissait peu à peu de barrissements et d'étoiles, et lentement, lugubrement, il s'allongea sous la saillie du roc, sans espoir d'un sommeil passager, mais en rêvant d'y dormir pour toujours.

CHAPITRE II
Solitude

Anthropos pensait.

Les plus lointains souvenirs de son animalité préhumaine lui semblaient, dans l'énorme distance, comme au travers d'une brume empourprée.

Pendu aux mamelles de sa mère, sous les grandes fleurs écarlates des tulipiers, il s'échappait le long d'une liane pour aller s'ébattre sur le sol et prendre sa part du tumulte joyeux des petits qui couraient après les fourmis dans les feuilles. Et ces feuilles étaient rouges, sur un sol rouge volcanique, aux lueurs crépusculaires qui baignent les troncs des palmiers sanglants. Les petites femelles en froissaient dans leurs crinières, sous les regards des vieilles qui sans fin rôdaient alentour, en faisant le guet dans les branches.

Il arrivait souvent qu'un signal rappelât leur bande en plein ébat. C'était l'occasion de dérobades où chacun voulant grimper le long d'un même arbre proche, les petits s'empoignaient à bras le corps pour se précipiter sur le sol.

Le soir mettait des pierreries dans le ciel et le matin dans les feuillages. C'était un temps d'insouciance où, jamais nulle pente douloureuse semblable à celle qu'il venait de gravir ne s'était présentée sur sa route, car sinistre réel, toute sa vie de joie et de force naissante venait de se jouer dans un combat dont il était sorti vaincu.

Au lieu des rires qui, chaque matin, soulevaient sa poitrine avec la brise d'éveil où s'exhalaient les parfums des corolles, il se sentait gonflé de sanglots, au lieu de la clarté qui luit sur tous les êtres, il ne voyait plus que l'ombre où se réfugiait sa faiblesse captive, sous le rocher sauveur. Et seul, seul, presque incapable de bouger, cloué sur un lit de pierre et d'adversité, il lui semblait que rien plus désormais ne pouvait lui sourire en dehors de l'image en désuétude de son libre passé.

Il se rappelait encore comment, de la prime enfance, il avait grandi vers la puberté, dans la forêt où rampent les bêtes venimeuses où les fauves et les orages grondent à travers l'effervescence de tout et comment, de plus en plus, il aimait à se distinguer par son courage à les braver, aux yeux des petits nomades comme lui. Il ne daignait plus s'effrayer du galop des bêtes aux pieds fourchus qui fendent les clairières par légers bonds. Il savait distinguer déjà les bramements de leurs amours, de leurs signaux d'alerte, révélateurs de dangers pour tous les êtres faibles qui marchent sur le sol. Il adorait suivre les grands mâles à la trace, en s'exerçant comme eux à lancer la massue ou à se défendre des chats sauvages à l’aide d'un bâton qu'on affile avec un éclat de pierre tranchant. Il avait vu, plus d'une fois le grand machœrodus tomber au milieu des siens et le frôler dans sa course vers les ramures profondes en emportant dans sa gueule l’un de ses compagnons d'ébats.

Il s'enfuyait devant le monstre ; mais, il ne tremblait plus et les soirs, sous la cabane de feuillage qu'il aidait son père à bâtir, avant de sommeiller, il lui arrivait de s'interroger sur les choses nouvelles qu'il rencontrait chaque jour, sur ses pas.

Ou bien, en soulevant les paupières, il apercevait dans le champ du ciel, par les interstices des fougères qui l'abritaient, des étoiles ouvertes comme des yeux d'or.

Cela semblait, à sa pensée lourde, incompréhensible qu'il y eut des aurores et des soirs, et des soleils , des lunes, des étoiles roulant sans cesse, roulant toujours d'un bout à l'autre de l'horizon, sans jamais s'arrêter. Mais il savait que les êtres obscurs d'en bas, erraient sans cesse en appétit de sang et que tout ce qui se mouvait dans la vie était une menace pour lui-même.

Hors de la vie, il savait encore que tout est menace.

Un jour, son père avait découvert des figuiers sur le versant d'une montagne qui gronde.

Dans sa joie et dans son orgueil, car il était fier de sa trouvaille, il y avait entraîné sa femelle sans attirer l'attention de ses compagnons. Morphé-Anthropos avait suivi les siens.

La nuit sombre, torride, tombait quand ils voulurent s'en revenir. Des grondements de tonnerre souterrain se répercutaient dans l'épouvante. Pas un astre sur le néant des choses ; mais, du côté du cône volcanique dont ils s'éloignaient, roulaient des nuages en ouragan.

Tout à coup, le sol se mit à trembler, le cratère rugit comme une bête endormie dont la gueule bavait du feu, les feuillages s'illuminèrent d'une flamme d'or lugubre comme aux reflets d'un incendie et sur eux, tout à coup, on entendit des crépitements semblables à ceux d'une pluie d'orage; mais cette pluie était sèche, de poussière et de pierres qui brûlaient.

Renversé sur le sol, le couple qui devançait Anthropos se releva pour se sauver, dans un échevèlement.

Et fiCAidaiQ, deux cris retentirent ; puis des hurlements, puis des gémissements rapides, puis de lents gémissements, puis des gémissements plus lents encore, puis, rien.

Comprenant que les siens venaient d'affronter un péril, Anthropos se précipita ; mais comme il atteignait la clairière d'où partaient les cris qu'il avait entendus, il s'arrêta cloué sur place. A la base des rochers, la forêt flambait sous l'envahissement des banquises de flamme, dans un embrasement bleuâtre, suffocant comme un embrasement de soufre. Ce côté du volcan subitement apparu semblait pareil à l'arche d'un vertige. Son sol convulsé s'offrait béant à l'horreur. A sa base, sur le bord d'une crevasse, des membres palpitaient, brisés.

Et comme Anthropos s'était penché pour les dégager de la terre, une secousse le rejeta loin d'eux. Il roula sur le sol les mains pleines de leur sang, se releva sous la pluie de cendres, s'enfuit en hurlant sans retourner la tête à l'opposé du cataclysme, parmi les flots des bêtes sanguinaires que la terreur chassait avec lui.

Sauf, au matin du péril, l’enfant n'avait plus retrouvé les nomades au milieu desquels il avait grandi. En vain, durant plusieurs jours, il avait, à tous les échos, jeté les cris par lesquels s'appelaient les bandes gracieuses des petits préhumains quand ils jouaient parmi les fleurs que butinait la brise, afin de se retrouver, il n'avait entendu lui répondre que les grondements lointains des monts en feu. De terribles lueurs embrasaient encore l'horizon. Des explosions parfois se répercutaient jusqu'à lui sous la terre qui tremblait et la frayeur qu'il en éprouvait le forçait d'exiler plus loin, toujours plus loin, dans une direction inconnue, sa tristesse lamentable et douce.

Il se disait qu'un jour sans doute, il finirait par retrouver quelqu'un des siens ; mais, longtemps, ses yeux, chaque aurore, scrutèrent les massifs assombris et l'étendue incandescente ; chaque soir, sa voix mêla ses appels aux coups obsédants des éruptions, il lui parut que le cataclysme qui l'avait épargné venait d'engloutir la race préhumaine.

Et soudain, certain jour qu'il errait au bord d'un lac où de grands nélombiums vacillaient, il rencontra des êtres semblables à lui.

Il s'approcha d'eux sans être repoussé. Il leur parla : ils lui répondirent ; mais tous leurs mots ne ressemblaient pas à ceux de son langage. Ils disaient manger, boire, dormir, chauer, comme lui mais, par exemple, au lieu d'imiter le rugissement du tigre ils poussaient des clameurs d'effroi, pour se donner l’alarme. Au lieu d'appeler le soleil, le grand fruit ils le nommaient l’être brûlant. Ils confondaient le vent qui sort de la bouche avec le vent qui souffle dans l'air. Quand l'enfant s'était tu, certains continuaient de l'interroger par des gestes et il ne saisissait pas non plus tous leurs gestes. Le geste d'élever la main ouverte au lieu d'arrêter voulait dire partir. Ils mettaient le poing fermé sur la bouche pour inviter au silence et la main ouverte pour inviter à parler. Il comprit qu'ils venaient du côté des aatiea levants et qu'ils cherchaient leur nourriture. Il vit que leurs jambes étaient grêles ; mais que leurs bras roulaient des muscles tortus d'allure vigoureuse. Ils n'avaient avec eux que de rares femelles dont les grands mâles se montraient jaloux, tandis que, dans sa tribu, chacun avait sa femelle préférée et même plusieurs femelles qu'il ne surveillait pas.

Dans la horde des nouveaux venus, les petits se querellaient aussi pour la moindre chose et pour la moindre chose s'ensanglantaient à coup d'ongles ; mais ils se défendaient courageusement l'un l'autre quand ils se trouvaient en danger, et lorsque la plupart d'entre eux, eurent tourné quelque temps autour d'Anthropos en le flairant, ils l’entrainèrent sans lui faire aucun mal au milieu de leur bande criarde.

*

La première étoile qui, ce soir-là, vint briller au front du ciel éclaira les yeux attristés du Primitif.

C'était en lui, la même impression de solitude qu'il éprouvait maintenant dans l'asile de sa souffrance. Et le bruit des sources qui murmurent la nuit, remuait des épines dans son cœur comme la douleur à présent, dans sa chair blessée. Mais, peu à peu, il s'était habitué au commerce de ses nouveaux compagnons ; leur langage lui était devenu familier et leur enjouement habituel fut bientôt son propre enjouement.

Dans sa nation adoptive, il oublia même complètement l'ancien peuple dont il était issu et perdit jusqu'au souvenir du cataclysme où les siens avaient péri par le feu. En parcourant avec les autres nomades les forêts qu'à peine le rayonnement du jour pénètre, les abords des lacs où se mirent des montagnes, les rives des torrents qui grondent au fond des ravins, les versants des côtes granitiques, il grandit en ruse et grandit en audace.

Aux premiers émois de sa puberté, il épuisa ses baisers sur les seins des femelles précoces qui se frôlaient à lui volontiers parce qu'il avait les bras plus polis et le poil plus doux que les autres enfants. Il avait passé l'âge où suffit le régime fruitier, il commençait à aimer le sang et nul comme lui ne savait atteindre d'une pierre les loirs qui courent au long des callistris ou les perroquets en bandes sur les rameaux berçants.

Il avait sa cabane qu'il se construisait, désormais, seul, à l'aide de bâtons posés en terre, reliés par des lianes enchevêtrées de fougères ou de larges palmes. Quand la tribu se fixait pour un temps dans une région où la vie était facile, son abri ne se distinguait plus de ceux des mâles âgés. Ces frêlee huttes généralement bâties au pied des arbres ou des rocs formaient des campements éphémères que les ou- ragans dispersaient ou qu'abandonnaient les Préhumains si la lutte pour la vie se faisait pénible, soit par l'épuisement des ressources, soit par la menace des fauves qui finissaient par les découvrir et parfois les attaquaient en bandes.

Ces êtres vivaient sans loi.

Du matin au soir, c'était, dans leur association, la même activité journalière pour la satisfaction des mornes appétits. On s'orientait à travers les forêts par instinct et l’on revenait à l'habitation comme les ramiers au nid, sous la conduite d'un chef qui était tantôt le plus fort, quand on avait à se garder des bêtes innombrables qui rôdent cherchant une proie, tantôt le plus expérimenté, quand on s'égarait dans les sentes des fouillis vierges.

Au hasard des plaines et des montagnes découvertes, ils voyaient les nuages rouler sur leurs fronts ou ramper dans le firmament comme des dragons dinosaures, sans but, sans fin. Comme eux, au gré des caprices ou des attractions, les bandes préhumaines s'échevelaient dans l'étendue.

Ils s'abreuvaient aux ruisseaux et se baignaient dans l'eau des fleuves. Ils consommaient à désir, sans prévoyance, jusqu'à la dévas- tation et les rares butins qu'ils amassaient aux approches des mau- vais jours étaient l'objet de voleries et de querelles sans cesse. En pleine abondance, ils connaissaient la famine et la seule loi stable qu'ils s'imposaient était de se secourir dans le péril général. Mal- gré la jalousie des mâles, même, la puissance seule imposait le res- pect des femelles choisies par la volupté ou conquises par la violence. Celles des faibles étaient communes à plusieurs, quelquefois à tous. L'inceste était plus qu'une coutume : une préférence. Les différences d'âge et de goût éloignaient, seules les parents de leur progéniture ; le frère et la sœur à peu de distance, par accoutumance, formaient des couples naturels fréquents. Toute coutume ébauchait l'obligation primordiale indéfinie. Au-dessus de la coutume était la force, suprême justice.

Morphé-Anthropos était faible : il n'y avait pas eu de justice pour lui.

Et la Force était le culte, car elle était l'Utile.

Elle engendrait le malheur accidentel sous sa violence mais elle n'avait pas encore organisé sur le monde la tyrannie, qui est le malheur constant.

Elle éclatait rugissante et folle dans le chant des terreurs noc- turnes, dans l'explosion de la foudre, le tonnerre des volcans, le barrit des monstres, le grondement des carnassiers. Elle insurgeait ou résignait les fronts et pour ceux-ci, l'univers se déroulait comme un vague mensonge surgi dans le torrent de la lumière qui le charriait.

Et nul être encore ne songeait à interroger la Force.

Prostrées devant ses manifestations, les bêtes préhumaines regar- daient avec des yeux d'effroi le basalte mousser aux lèvres des cra- tères lointains ou les couleuvres du feu serpenter dans le ciel d'orage.

Puis, au sortir des tourmentes, à travers le crépuscule, tournées vers le soleil qui meurt, souvent les voix hurlaient en chœur des mélopées étranges que rythmaient les coups des massues sur le bois des arbres, en ébranlant les profondeurs.

A leur écho, les grands félins qui marchaient en branlant la tête entre les conifères noirs, s'arrêtaient un instant pour rugir ; puis reprenaient leur marche interrompue, dans l'inassouvissement de la faim et du rut.

C'était le souvenir de ces mélopées qui revenait à l’esprit d'An- thropos, parfois, quand il écoutait sous les palmiers, à l'aurore pres- tigieuse, les coups rythmés dont les grands singes frappent les bran- ches en hurlant.

Plusieurs fois, la lune avait changé de face depuis sa défaite. Il souffrait encore et péniblement, il recommençait à se traîner hors de son abri, pour varier sa nourriture. Comme il ne pouvait grimper sur les arbres, il s'efforçait d'en atteindre les rameaux qui pendent et sa bouche se rafraîchissait de la verdure des bourgeons.

Parfois, assis sur un bloc de pierre, à l'entrée de son refuge, il tournait ses prunelles vers les dômes embrasés dont le vent dispersait les cendres. C'était de ce côté qu'il avait vu ses compagnons dispa- raitre. Il avait l'angoisse de se retrouver seul longtemps encore, car les siens avaient pu s'exiler vers les vallées semées de bocages qui s'étendent à l'infini entre les montagnes et seul, il redoutait, quand il pourrait conquérir librement l'étendue, la menace des dangers qu'il aurait à courir. Déjà la nourriture se faisait rare aux alentours. Les nids, dans les méats du roc, devenaient inaccessibles et les hiron- delles, une à une, les désertaient en l'apercevant dans leur voisinage.

Il maigrissait, la souffrance le minait, la malpropreté que lui im- posait la maladie avait permis à la vermine d'envahir ses cheveux et sa toison. Enseveli dans son exaspération, par les minuits sans som- meil et par les heures de pleine lumière où la terre flambe comme un brasier, il sentait la haine contre son rival croître et l'oppresser. Vaste, le secret de sa jalousie dévorait son âme avec des déchirements qui mettaient de l'horreur sous ses paupières.

Et toute sa chair, comme en fusion, bouillonnait dans la rage Je son adolescence déçue.

*

Passagèrement apaisées, tout à coup, les souffrances d'Anthropos recommencèrent.

Ses os rompus qu'il avait consolidés par des attaches végétales s'étaient soudés d'eux-mêmes, mais son pied ayant dévié, sa cheville bifurquait après une grosseur énorme. Il avait pris l'habitude d'éten- dre sa jambe sur la terre ou sur le roc brûlant. Il marchait à quatre pattes comme les singes blessés en pliant son genou contre son ventre.

Tous ses vœux appelaient la fin de cette déchéance longue, mais chaque heure qui fuit paraissait au contraire l’accroître. Son corps devenait cadavérique et sa faiblesse était telle qu'il pouvait à peine le traîner. Parfois rigide, les yeux fixes vers le firmament, il regar- dait, comme en extase, les nuages dont les flots glissaient au-dessus de lui ; puis d'un grondement, il exhalait sa colère pour laisser tout à coup sa tête atroce retomber sur sa poitrine.

Il sentait, les nuits, en son extrémité des fourmillements. L'atta- che gonflée s'amollissait. La fièvre brûlait le front du Préhumain. Comme il ne trouvait plus de nourriture autour de lui, il devait, avec sa jambe qu'il ne savait où poser, s'éloigner chaque jour de son refuge. Il finit par se nourrir d'herbes qu'il ramassait à poignée sur le rivage humide ou de petits batraciens qu'il découvrait en sou- levant les cailloux. Parfois encore, en tirant à lui les algues du bord, il y rencontrait emprisonnés des coquillages ou des poissons ; mais, à cause des sauriens, il n'osait pas séjourner longtemps sur la rive.

Quand il buvait, qu'il se penchait attendri sur son miroir, l'onde le reflétait tout entier comme une chose monstrueuse. Il croyait voir en sa propre image, le spectre d'un vieillard ravagé par les ans.

Puis tout à coup, sa cheville creva. Un fragment d'os perça sa chair ouverte. Il le tira du bout des ongles ; mais, à partir de cette minute la douleur décrût et quand il eut lavé sa plaie dans l'eau du lac, il put remonter, soulagé, la pente âpre de la falaise qu'il avait gravie tant de fois.

Plusieurs jours s'écoulèrent encore.

Morphé-Anthropos avait cessé de vivre dans une immobilité constante, les yeux fixés comme s'il eût voulu interroger le mys- tère de sa douleur, sur sa jambe qu'il tendait devant lui. Il com- mençait à se mettre debout en évitant de se soutenir sur son pied resté difforme. Les hennissements des bêtes courrières frappaient allègrement son oreille et il lui prenait des envies de bondir et de courir comme elles dans le vallon où brillaient des sources claires.

Une nuit d'apaisement laissa flotter son voile sur son premier sommeil ininterrompu et le matin de ses ténèbres, conduit par le désir de s'épandre hors de l'étroit refuge, il s'en alla boitant sur sa massue, très loin dans la roselaie du lac d'azur où il avait rencontré l'amante enfuie.

Parmi le chaos des joncs et des bambous, il déracina les plus longues cannes desséchées et durcies qu'il put trouver, pour le choix d'une arme qu'on affilait ainsi jadis, afin de chasser les mésopi- thèques de la falaise. Mais cette fois, il se proposait d'édifier un épieu dont la pointe lui permettrait de se rendre redoutable aux enne- mis sans nombre dont il pressentait la menace, dès qu'il serait libre de parcourir l'immensité.

C'était, en effet, l'une des obsessions de ses insomnies de se croire en présence de son rival ou de se trouver dans la forêt seul, en la pullulation d'effroyables félins. Il se voyait leur disputant son existence et sous l'inspiration de la fièvre, le bâton qu'il lui semblait tenir devenait une arme immense, que nul obstacle de chair n'était capable d'interrompre.

Dans le champ des règnes et des mondes, parmi les férocités, Anthropos s'imaginait errant, mais, invincible et tressaillait dans la pensée de cette réalisation.

Il put, malgré la faiblesse de ses bras, déraciner plusieurs bam- bous ; il put aussi découvrir des éclats de pierre qui tranchent, au bord des flots enrubannés d'écume. Alors, il s'en revint, ap- puyé sur l'une des tiges cueillies, vers les rochers bruns dont l'om- bre, si longtemps, l'avait enclos comme un sépulcre, puis il s'assit à leur base la poitrine haletante, sentant frémir en lui l'éclosion d'une vigueur nouvelle.

Un lourd fragment de granit frappa la vue d' Anthropos. Il se traîna pour le ramasser et le rapporta vers la falaise. Appuyant alors les extrémités de ses bambous sur la roche, il les brisa par des chocs violents ; puis il reprit ceux dont les cassures en flûte, laissaient sur les côtés du chaume les angles les plus aigus et les plus acérés. Les jeunes cannes s'écrasèrent; mais dans l'ensemble des autres, il en rencontra dont les pointes étaient franches et choi- sit l'une d'elles. Patiemment, alors, il se mit à l'affiler ; mais les éclats de pierre que sa main avait ramassés étaient d'un usage difficile et il dût s'y reprendre en plusieurs fois.

Pour se relever, quand s'acheva son travail, il avait mis le pi- quant du bâton contre le sol. Ce piquant, sous son poids, plongea tout entier. Anthropos déterra l'arme et la lança, prenant pour but l'intervalle de deux roches : l'arme s'enfonça dans la terre intersticielle. Alors, il s'approcha du lac et se penchant sur sa lucidité, il vit des cypris rouge d'or qui fuyaient. Des noctonectes aussi, nageaient par élans, le ventre en l'air au-dessus des herbes où dormaient des poissons de fond. Les yeux animés, le Préhumain visa l'un d'eux en rapprochant avec lenteur dans sa direction la longue pointe de bambou. Une première fois, la bête pirouetta sans qu'il pût l'atteindre; mais comme elle cherchait ensuite à se blottir entre deux pierres, il la piqua, la ramena sur le rivage, l'ayant saisie, lui trancha la tête d'un coup de dent et se mit à la dévorer.

*

Monotones, les nuits et les jours coulaient sur le front du Pri- mitif, charriant leurs astres et à mesure que Morphé-Antropos se sentait renaître à l'existence, il tournait de plus en plus souvent sa poitrine éperdue aux souffles du lointain. De temps en temps, il s'essayait à poser à terre son pied endolori ; mais il ne pouvait encore s'y appuyer et c'était avec une sorte de rage qu'après de pareilles tentatives, il reprenait le soutien de son bâton pour ébaucher ses pas.

Sa cheville restait boursouflée, son corps amaigri, son visage ravagé et tout ce qu'il ne pouvait atteindre, la liberté, l'azur, l'es- pace, la force lui semblait captivant, divin sous le rire ou sous les larmes, dans le murmure ou le silence, aux feux du soleil comme aux ténèbres où la nuit prodiguait les mondes.

Parfois sur les rivages d'alentour, quelque noir troupeau d'antilopes venait s'abreuver. Il les regardait se rapprocher, puis s'enfuir, sur leurs fuseaux prompts comme des ressorts et ses bras, d'instinct, se tendaient vers l'espace qu'ils parcouraient comme s'il eût voulu l'embrasser contre lui-même.

Souvent ensuite, il s'abandonnait aux désirs haineux qui grondaient dans son âme et sous son crâne massif, les souvenirs et les regrets accouplaient leurs tourments. Il avait l'obsession de retrouver les siens, de s'approcher de leur bande nomade, de s'y mêler humble, obscur quelque temps dans une apparente soumission qui tromperait son rival même ; puis, au moment fatal, d'égorger celui-ci. C'était une évocation d'âpre jouissance qui lui montrait le sang de son ennemi répandu dans la boue, aux sursauts d'agonie d'une énormité où lui, Anthropos, crevait les yeux d'un mourant, écorchait sa peau, mettait en lambeau sa viande écrasée à coups de pierres comme on avait lapidé la sienne.

Stéphane Servant.