La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

3. LA BELGIQUE ET LE ROMAN PRÉHISTORIQUE


3.4.Henri-Jacques Proumen

Ève, proie des hommes, roman paru en 1934 et dédié à Rosny aîné, «l'incomparable romancier», conte l'histoire de Méou, et son émancipation progressive. L'héroïne qu'on découvre d'abord dans sa prime jeunesse est, comme sa mère, totalement asservie aux désirs des mâles. Enlevée par une tribu rivale plus évoluée que la sienne, elle découvrira une autre conception des relations entre les sexes grâce à Hruann, son époux. Auparavant cependant, elle aura dû subir la dure loi des hommes, comme le montre ce passage, tiré du début du roman où le narrateur la surprend en compagnie de sa mère, Luoss, et de son jeune frère Cregg, à l'instant même où son père et son frère aîné reviennent de la chasse:


On les entend ahaner, en gravissant le roc. Cregg et Méou se coulent dans la hutte. Le feu dort, la mère a ses grands yeux de peur ; les rameaux de Méou vont ranimer la flamme. Les hommes rapporteront-ils un cerf, un sanglier ou seulement un chevreau ?... Les voix mâles résonnent sur la terrasse. Alors, un grand espoir s'allume dans les yeux de la femme. Un corps énorme passe dans l'ouverture de la hutte. Les parois en sont ébranlées. Le mâle se redresse, trapu, formidable, vêtu d'une peau d'ours qui lui donne l'aspect d'un fauve. Son crâne est plat, presque sans front. Ses sourcils font deux grosses chenilles mouvantes, ses petits yeux sont deux tisons sous de vastes arcades. Sa bouche, aux puissantes mâchoires, s'avance en museau, presque sans menton. La tête, la face sont envahies par un crin bourru qui se continue, plus rare, sur le cou et prend, sur la poitrine, dans l'échancrure de la peau d'ours, l'importance d'une toison. Ses bras sont longs, velus, terminés par des mains épaisses et griffues. Courtes, ses cuisses, mais massives comme des fûts de chêne. C'est Tahek, un guerrier terrible. Il est suivi d'un adolescent courtaud chez qui, en dépit de sa maigreur, se décèlent déjà les caractères de la race redoutable. --Rlugg ! murmure Méou, en jetant à son frère un regard d'espérance. Mais l'adolescent, plein de mépris, décoche un coup de pied à la jeune femelle. Il est plus fort, déjà, qu'un homme au déclin, aussi robuste que bien des mâles de plein poil. Peu d'hivers, cependant, ont passé dans sa vie ; il les dénombre en ajoutant aux doigts de ses deux mains l'orteil de son pied gauche.
L'homme mûr et le tout jeune dédaignèrent les femelles. À peine le père jeta-t-il sur Cregg un regard où brillait une rudesse amusée. Tous deux s'accroupirent devant le foyer, tendirent aux flammes leurs mains gourdes. Ils respirèrent avec force. La douce chaleur pénétrait dans leurs membres, dans leur torse et ravigoraient leur sang. L'homme eut un rire cruel qui semblait un aboiement, fit rouler à deux pas, d'un puissant coup de tête, en façon de jeu, son fils Rlugg, se pelotonna seul devant les braises, puis, d'une voix rocailleuse, proféra : --Luoss !
La femme s'approcha, les mains avides... «Faim, faim, ils avaient faim» Que dissimulait-il sous sa peau d'ours, ce rude chasseur ? Pas un chevreau, pas même un marcassin ! Hélas ! Les ventres étaient si creux, si longues les dents fatiguées de ronger des os et des racines ! Un lapin, un maigre lapin ! Voilà ce que Luoss reçut en pleine face, lancé par une main preste. Pas même de quoi satisfaire le terrible appétit d'un seul. Elle gémit. Les pupilles de l'homme brasillèrent, ses dents claquèrent. Il fit un grand geste qui signifiait : «Plus rien !» [...]
Ce fut Tahek qui fit griller, sur les rameaux ardents, la chair du lapereau. Il en détacha les cuisses, les pattes et la tête qu'il jeta à Luoss. Puis, en grondant à la façon d'un dogue qui se repaît, il dévora le râble, broya les vertèbres menues dans l'étau puissant de ses mâchoires. Puis, brute repue, il s'assoupit en face du foyer. Près de lui, craintive, se coula Luoss ; autour de lui s'abattit sa nichée, en tas, poitrine contre dos, pour garder aux corps leur chaleur. [...]Méou et Cregg firent leur oreiller du monceau d'os râclés, d'entrailles, de sabots et de peaux pourrissantes. L'horrible relent se mêla aux rudes haleines et à l'acide fumée des brindilles flambantes.

Ève, proie des hommes , 1934.


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