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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
3. LA BELGIQUE ET LE ROMAN PRÉHISTORIQUE
| Dans «Rooh» comme dans «L'Exode», Jean Tousseul met en scène, sous une lumière apocalyptique, des artistes et intellectuels préhistoriques confrontés à la brutalité de leurs semblables ou à la sauvagerie des éléments. Rô, par exemple, figure centrale de «L'Exode», est le type même de ces personnages mal assortis à leurs semblables. Destiné à sauver la horde au prix de sa vie, il n'en demeure pas moins aux yeux de tous un étranger. Ainsi dans ce passage, où il semble assez bien accepté par la tribu, il reste cependant comme en marge du monde, d'autant plus mystérieux qu'il sait sculpter l'os et tirer de curieux sons d'une phalange de renne: |
Le feu prenait son élan, montait droit jusqu'à la voûte et éclairait
la grotte. Elle s'animait : des raies de pluie, des herbes blanches, des fruits,
des peaux, des bijoux, des bêtes étranges, toutes sortes de choses gelées
depuis le commencement des temps, qui ne bougeaient jamais dans l'obscurité,
touchées par la lueur du foyer, vivaient soudain et changeaient de couleurs
comme faisaient les étoiles.
Alors, dans l'ombre, identiques sous leurs fourrures de rennes, les troglodytes s'arrondissaient
craintivement, les enfants retenaient leur souffle et si un nouveau-né se réveillait,
pour qu'il se tût, la mère collait le petit paquet de peaux contre sa poitrine
oppressée par l'angoisse. [...]
[Puis, on] se remettait au travail. Les doigts patients des femmes épilaient
les peaux et les assouplissaient en les imbibant de matières grasses, ou elles
les foulaient bruyamment en se ruant sur elles à tour de bras, tandis que Rô,
l'adolescent frileux et fragile, Celui-Qui-N'était-Pas-d'Ici, enseignait aux
enfants mâles comment on sculptait l'os. Il venait parfois se pencher sur le
feu pour y réchauffer ses mains engourdies, râpées par la besogne
et pâles comme son visage et ses yeux. Il avait l'air triste et doux.
[...] On l'avait trouvé un jour au bord du fleuve, après le passage de
riches marchands qui ne revinrent jamais des plaines durcies du Nord. Le froid ?
Les bêtes ? Les chasseurs ? Guhr l'avait recueilli et lui avait donné un
nom d'homme des grottes. L'ancêtre disait encore en roulant entre ses doigts
sa barbiche grise à double pointe: --Veux-tu nous siffler le bruit du vent,
Rô ?
L'adolescent était venu se remettre en pleine lumière : il n'avait pas
la face en losange des autres ni leur masque aplati. Il obéissait tout de suite,
car il était timide et docile, et puis il aimait Guhr pour sa bonté, sa
sagesse et son isolement. Rô soufflait donc dans une phalange de pied de renne
et en faisait sortir, par un jeu adroit du doigt sur le trou, des sons très
curieux : non seulement le sifflet du vent, mais des appels de bêtes et des
cris d'oiseaux. Son visage pâle s'animait, ses yeux devenaient fixes, sa tête
se penchait un peu, et il disait longuement sa chanson frénétique ou plaintive.
Les troglodytes frissonnaient et se ramassaient sur eux-mêmes dans leurs fourrures.
Rô ne cessait pas de jouer, aggravant ou éclaircissant les sons. Tour à
tour, son visage se crispait et s'éclairait. Guhr dodelinait de la tête,
béatement, et les enfants ouvraient la bouche pour mieux entendre. L'aïeul
annonçait:
-- Rô va siffler le bruit des pays qu'on n'a jamais vus. Le doigt s'assagissait
sur le trou et l'adolescent fermait les yeux. C'était doux et lointain: il y
avait là des ruisseaux qui coulaient sur les pierres, du vent qui passait dans
les herbes et sans doute, sans doute des voix de femmes.
Les couseuses avaient collé leurs aiguilles entre leurs lèvres, les enfants
se serraient l'un contre l'autre, -- on eût dit une nichée de jeunes bêtes,
-- Vâ, la fillette rieuse, frottait sa joue contre son col blanc.
Rô était loin : dans une contrée tour à tour brumeuse et ensoleillée,
mais jamais les appels les plus aigus de son sifflet n'avaient percé le brouillard
de sa mémoire... Le doigt grelottait sur le trou. La mer était venue, comme
une immense flamme livide, ronger le pays... Les sons suppliaient en vain les parois
sourdes de la grotte. Timidement, les lèvres de l'adolescent lâchaient
l'os ensorcelé et il rouvrait les yeux.
[...]
Le feu s'affaissait et une flamme comme une grande langue s'étirait vers les
choses blanches qui pendaient au plafond de la grotte, afin de les ranimer, et, n'y
ayant point réussi, retombait. Un crâne d'ours apparu dans la pierre s'effaçait.
Les troglodytes reprenaient le travail des peaux qui sentaient mauvais et des os
pointus.
Dehors, le vent amoncelait la neige et venait siffler à son tour à l'ouverture
du couloir et soulever mystérieusement le morceau de tente qui la bouchait.
Guhr faisait sauter une braise rouge sur la paume de sa main et conjurait les esprits.
Le vent s'était retiré. L'ancêtre songeait au paysage blanc que trouait
un sapin isolé ou une crête de montagne, ou que gonflait la masse d'une
forêt. Plus rien ne vivait. Autrefois encore des bêtes galopaient sur les
limons durcis des plaines, gravissaient les sentiers des collines ou traversaient
le fleuve à la nage. Des hommes même passaient par bandes, inquiets ou
fureteurs. Mais sans doute la contrée resterait désormais déserte
et muette jusqu'au grand dégel qui viendrait dans la suite des temps.
La Parabole du franciscain , 1928.