La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

3. LA BELGIQUE ET LE ROMAN PRÉHISTORIQUE


3.4. Jean Tousseul

Dans «Rooh» comme dans «L'Exode», Jean Tousseul met en scène, sous une lumière apocalyptique, des artistes et intellectuels préhistoriques confrontés à la brutalité de leurs semblables ou à la sauvagerie des éléments. Rô, par exemple, figure centrale de «L'Exode», est le type même de ces personnages mal assortis à leurs semblables. Destiné à sauver la horde au prix de sa vie, il n'en demeure pas moins aux yeux de tous un étranger. Ainsi dans ce passage, où il semble assez bien accepté par la tribu, il reste cependant comme en marge du monde, d'autant plus mystérieux qu'il sait sculpter l'os et tirer de curieux sons d'une phalange de renne:

Le feu prenait son élan, montait droit jusqu'à la voûte et éclairait la grotte. Elle s'animait : des raies de pluie, des herbes blanches, des fruits, des peaux, des bijoux, des bêtes étranges, toutes sortes de choses gelées depuis le commencement des temps, qui ne bougeaient jamais dans l'obscurité, touchées par la lueur du foyer, vivaient soudain et changeaient de couleurs comme faisaient les étoiles.
Alors, dans l'ombre, identiques sous leurs fourrures de rennes, les troglodytes s'arrondissaient craintivement, les enfants retenaient leur souffle et si un nouveau-né se réveillait, pour qu'il se tût, la mère collait le petit paquet de peaux contre sa poitrine oppressée par l'angoisse. [...]
[Puis, on] se remettait au travail. Les doigts patients des femmes épilaient les peaux et les assouplissaient en les imbibant de matières grasses, ou elles les foulaient bruyamment en se ruant sur elles à tour de bras, tandis que Rô, l'adolescent frileux et fragile, Celui-Qui-N'était-Pas-d'Ici, enseignait aux enfants mâles comment on sculptait l'os. Il venait parfois se pencher sur le feu pour y réchauffer ses mains engourdies, râpées par la besogne et pâles comme son visage et ses yeux. Il avait l'air triste et doux.
[...] On l'avait trouvé un jour au bord du fleuve, après le passage de riches marchands qui ne revinrent jamais des plaines durcies du Nord. Le froid ? Les bêtes ? Les chasseurs ? Guhr l'avait recueilli et lui avait donné un nom d'homme des grottes. L'ancêtre disait encore en roulant entre ses doigts sa barbiche grise à double pointe: --Veux-tu nous siffler le bruit du vent, Rô ?
L'adolescent était venu se remettre en pleine lumière : il n'avait pas la face en losange des autres ni leur masque aplati. Il obéissait tout de suite, car il était timide et docile, et puis il aimait Guhr pour sa bonté, sa sagesse et son isolement. Rô soufflait donc dans une phalange de pied de renne et en faisait sortir, par un jeu adroit du doigt sur le trou, des sons très curieux : non seulement le sifflet du vent, mais des appels de bêtes et des cris d'oiseaux. Son visage pâle s'animait, ses yeux devenaient fixes, sa tête se penchait un peu, et il disait longuement sa chanson frénétique ou plaintive. Les troglodytes frissonnaient et se ramassaient sur eux-mêmes dans leurs fourrures. Rô ne cessait pas de jouer, aggravant ou éclaircissant les sons. Tour à tour, son visage se crispait et s'éclairait. Guhr dodelinait de la tête, béatement, et les enfants ouvraient la bouche pour mieux entendre. L'aïeul annonçait:
-- Rô va siffler le bruit des pays qu'on n'a jamais vus. Le doigt s'assagissait sur le trou et l'adolescent fermait les yeux. C'était doux et lointain: il y avait là des ruisseaux qui coulaient sur les pierres, du vent qui passait dans les herbes et sans doute, sans doute des voix de femmes.
Les couseuses avaient collé leurs aiguilles entre leurs lèvres, les enfants se serraient l'un contre l'autre, -- on eût dit une nichée de jeunes bêtes, -- Vâ, la fillette rieuse, frottait sa joue contre son col blanc.
Rô était loin : dans une contrée tour à tour brumeuse et ensoleillée, mais jamais les appels les plus aigus de son sifflet n'avaient percé le brouillard de sa mémoire... Le doigt grelottait sur le trou. La mer était venue, comme une immense flamme livide, ronger le pays... Les sons suppliaient en vain les parois sourdes de la grotte. Timidement, les lèvres de l'adolescent lâchaient l'os ensorcelé et il rouvrait les yeux.
[...]
Le feu s'affaissait et une flamme comme une grande langue s'étirait vers les choses blanches qui pendaient au plafond de la grotte, afin de les ranimer, et, n'y ayant point réussi, retombait. Un crâne d'ours apparu dans la pierre s'effaçait. Les troglodytes reprenaient le travail des peaux qui sentaient mauvais et des os pointus.
Dehors, le vent amoncelait la neige et venait siffler à son tour à l'ouverture du couloir et soulever mystérieusement le morceau de tente qui la bouchait. Guhr faisait sauter une braise rouge sur la paume de sa main et conjurait les esprits. Le vent s'était retiré. L'ancêtre songeait au paysage blanc que trouait un sapin isolé ou une crête de montagne, ou que gonflait la masse d'une forêt. Plus rien ne vivait. Autrefois encore des bêtes galopaient sur les limons durcis des plaines, gravissaient les sentiers des collines ou traversaient le fleuve à la nage. Des hommes même passaient par bandes, inquiets ou fureteurs. Mais sans doute la contrée resterait désormais déserte et muette jusqu'au grand dégel qui viendrait dans la suite des temps.

La Parabole du franciscain , 1928.


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