La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

3. LA BELGIQUE ET LE ROMAN PRÉHISTORIQUE


3.3. Pierre Goemaere

Le Pèlerin du soleil, roman fantastique et préhistorique paru en 1927, a pour héros Yram. Originaire de la Plaine, ce géant blond est destiné à conduire les Hommes du Fleuve vers le pays du soleil éternel. Il triomphera en chemin des fauves et du peuple de la forêt, mais aussi d'animaux extraordinaires, harpies et vampires. Auparavant néanmoins, il lui aura fallu prendre le commandement de la horde et affronter Krooh, dit l'Étouffeur, prétendant comme lui aux fonctions de chef:



La massue de l'Etranger volta et s'abattit, rencontrant en un choc effroyable le gourdin qu'opposait Krooh. Stupeur ! Avec le craquement de l'arbre que casse la foudre, l'arme de l'Étouffeur s'était brisée dans ses mains. Le colosse ne tenait plus qu'un débris et se trouvait désarmé, à la merci du rival. Alors, parce qu'il était de la race du Fleuve, Krooh rejeta le tronçon et croisant les bras, regarda la mort.
Le gourdin de l'Étranger ne faucha pas la tête de Krooh. L'homme blond cria : --Les Hommes du Fleuve lèvent la massue de hêtre ; le bras de l'Homme de la Plaine ne connaît que la massue de chêne. Krooh combat avec des jouets d'enfants ; l'Homme de la Plaine dédaigne les armes pour l'abattre !
Ainsi parlant, il rejeta son gourdin et s'offrit à l'adversaire, nu comme lui-même. Une stupéfaction traversa la Horde. Inexplicable erreur que le geste du géant ! N'avait-il point aperçu la puissance des bras ? Il pouvait tuer l'Étouffeur découvert et ne frappait pas ! Quelle faiblesse entachait donc sa valeur ?
Dans la lice, Krooh grognait, hérissé comme l'hyène. Il eût supporté la mort, mais il ne souffrait pas l'injure. Il avança, le mufle porté devant, les bras ballant sur les cuisses. Telle était sa hargne qu'il eût sans peine brisé une massue dans ses doigts. En face du géant, il s'arrêta, oscillant sur l'arc de ses cuisses. Soudain l'arc se détendit et ses bras s'enroulèrent au tronc de l'adversaire [...].
Hak ! hurla la Horde, comme le colosse resserrant l'étau et cambrant les reins, soulevait le géant sur son poitrail, lui faisant perdre pied afin d'annihiler plus sûrement sa défense. Hak ! c'était le cri des Chasseurs devant la proie acculée, c'était l'hallali, c'était la victoire... Les cris tombèrent tandis que se précisait la parade imprévue de l'étranger qui, les paumes collées sous le menton du Velu, lui rejetait la tête en arrière avec tant de vigueur que la nuque paraissait devoir se rompre. Crispé dans l'effort, Krooh donnait toute la puissance de son enlacement... Tout à coup, de sa gorge tendue à crever, un raclement sortit, et, ses pinces lâchant prise, il roula dans l'herbe, l'étreinte rompue.
Il n'avait pas plutôt touché le sol qu'il rebondissait sur ses pieds et que ses tentacules se plaquaient au corps de l'adversaire. Telle avait été sa promptitude qu'un nouvel hak salua la prouesse. Cette fois, afin de ne plus offrir de prise à la gorge, il collait son front sous le menton du géant. Ainsi enlacé, celui-ci fut contraint de relever la tête et de ployer quelque peu sur les reins, ce qu'attendait l'Étouffeur. D'évidence, l'Étranger fut perdu ; la Horde trépigna. Elle ricana devant la tentative de la victime : rejetant les mains en arrière, n'essayait-elle pas de rompre la chaîne par le travail des poignets ! Autant s'achamer à déraciner un arbre avec les seuls doigts ! Cependant, quoique l'effort dût être vain, on vit qu'il était athlétique, formidable. Hors des bras de l'Homme de la Plaine, les biceps saillissaient comme des lianes, et ces bras eux-mêmes apparaissaient puissants autant que des trompes de Mammouth. Soudain, l'Étouffeur grimaça. On le vit se contracter, au paroxysme de l'effort, tandis que les doigts de l'adversaire, mordant ses poignets comme des canines de loup, pénétraient dans sa chair, le forçant à détendre les phalanges, à dilater les paumes... Et voici qu'une seconde fois le Velu fut rejeté sur le sol, son étreinte déliée !
Il ne bondit plus comme tout à l'heure, mais se redressa péniblement. Il haletait, son corps fumait comme une haleine dans l'air froid. Une force était devant lui, supérieure, et qui dépassait les limites humaines. En face de l'homme aux yeux clairs qui dénouait, en se jouant, ses prises les plus rudes, il connut avec certitude que la mort était sur lui. Mais parce que sa bravoure était à la mesure de sa vigueur, il se rua encore. Il déchaînait sa force au hasard, sans plus de méthode, tel le Rhinocéros blessé qui fait payer sa vie avant de la donner. Il avait saisi l'Étranger à hauteur du bassin et le secouait furieusement pour le déraciner. Or, le géant dédaigna de combattre plus longtemps. Son poing tournoya et tomba, lourd comme la massue, sur le crâne de l'adversaire. Et le fils du Fleuve, les oreilles sonnantes, s'écroula sur l'herbe.

Le Pèlerin du soleil , 1927.


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