La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

3. LA BELGIQUE ET LE ROMAN PRÉHISTORIQUE


3.2. Grégoire Le Roy

Grégoire Le Roy s'intéresse volontiers aux civilisations disparues : il a notamment dépeint l'Atlantide dans «La Malédiction du soleil», nouvelle recueillie en 1913 dans Joe Trimborn. Mais il ne dédaigne pas non plus les problèmes soulevés par la question du «transformisme» ou par les découvertes préhistoriques. «L'Étrange Aventure de l'Abbé Levrai», qui figure également au sommaire de Joe Trimborn , conte ainsi les mésaventures d'un paléontologue, l'abbé Levrai, qui, tout comme les Chanteraine et Fleury-Moor de Maurice Renard, se trouve un jour, au coeur de Bornéo, confronté à une race de pithécanthropes voisine de celle découverte à Java par le Néerlandais Eugène Dubois:



[Tandis que l'abbé Levrai] enjambait des racines monstrueuses tordues et nouées comme des replis de serpent ; tandis qu'il écartait des fleurs dont le pollen embaumait ses mains, de quelle légèreté lui était son âme ! Il n'eut bientôt plus d'attention que pour le silence qui, dans ces forêts impraticables, est d'une nature très spéciale ; ce n'est pas le silence des plaines ou des montagnes où le moindre bruit s'étend infiniment dans l'espace ou rebondit et meurt ; c'est le silence vivant, grouillant des mille bruits imperceptibles qu'une faune innombrable et invisible produit par son travail de vie sourd et continu.
Un coup cependant, singulièrement régulier, tranchait sur l'ensemble, encore qu'étouffé par l'éloignement ; l'abbé avança, le coup devint plus distinct et, n'eût été l'invraisemblance d'une telle supposition, Levrai l'eût pris pour un bruit de marteau ou de cognée. C'était aussi l'appel de l'Inconnu, se répercutant au coeur du missionnaire et du savant. Allait-il se trouver en présence d'une peuplade ignorée ? Que serait cette première rencontre ? Et des visions de martyres saignèrent à ses yeux.
Les coups avaient brusquement cessé. L'abbé fit quelques pas prudents et discrets, attentif à ne pas troubler la nappe de silence qui s'étendait autour de lui. Et de nouveau il se trouva devant une clairière ; sans plus bouger, il chercha à voir. Personne ! Aurait-on fui à son approche ? Et malgré les visions de tantôt, la torture, la mort, il fut pris de regret. Les noms de gorille, orang-outang, tremblèrent sur ses lèvres.
Mais voilà que soudain ses yeux s'arrêtent, hébétés, sur une façon d'énorme nid fait de feuilles de pandanus et de branches entrelacées, une vraie hutte qui reposait sur les maîtresses branches d'un arbre et s'agrafait aux rameaux supérieurs en contournant tout le tronc. Õ ! les minutes d'angoisse !
L'angoisse du chasseur de fauves qui voit la tête du tigre surgir des jungles comme une grande fleur soudaine.
Les feuilles du nid s'écartèrent brutalement ; un bond formidable... et un être extraordinaire, mi- homme, mi-bête, se tenait, là, planté devant l'abbé ahuri. Moment tragique ! car le singe ou l'homme tenait à la main un gourdin terrible.
Leurs yeux se rencontrèrent et la colère éteignit ses flammes dans les yeux du grand singe quand celui-ci eut remarqué l'air humble, voire piteux, de l'abbé. De son côté, ce dernier s'apercevant de l'humeur graduellement radoucie de... l'homme et voulant se le rendre définitivement bienveillant, dit de sa voix la plus onctueusement sympathique, mais où perçait quand même une assez grosse émotion : --Bonjour, mon ami...
Il eût préféré quelque parole plus appropriée à la solennité de la rencontre, mais il n'avait pas trouvé.
Le singe, lui, poussa une sorte de grognement inarticulé où se devinait néanmoins une grande indulgence, apparemment pour l'attitude inoffensive et l'aspect penaud de son interlocuteur. L'abbé se disait déjà, à part lui, qu'il tenait là, à portée de la main, le fameux secret de l'histoire humaine, la vérité sur la création. L'émotion le gagnait ; le singe lui paraissait grand et beau, beau surtout d'une beauté morale, car, enfin, s'il eût voulu, d'un coup de gourdin, il aurait envoyé l'abbé rouler à dix pas.
Quelle honte de songer que l'homme eût agi de la sorte ! Il ne s'en trouva que plus ému, si bien que le brave anthropologiste l'aurait embrassé s'il l'avait osé ; il ne se risqua même pas à lui prendre la main.
Mais de tels moments ne pouvaient durer, quelque imposante et éternelle que parût aux yeux de Levrai cette première rencontre de l'homme avec son ancêtre. Encore une fois il eût désiré quelque chose de grand, d'inoubliable, la parole qui eût consacré ce moment unique dans l'Eternité ; il était trop ému pour être inspiré. -- Bonjour, mon ami ! répéta-t-il, dans un sourire. Le singe lui saisit affectueusement le bras et, l'attirant vers l'arbre, poussa un petit cri très doux. Sa compagne se montra.
Levrai, tout abbé qu'il était, ne put s'empêcher de lui trouver quelque agrément. Elle n'était point trop velue, -- son mari non plus du reste -- plus abondamment certes que ne le sont nos femmes ordinaires, même celles aux plus riches chevelures, aux sourcils les plus touffus, à la lèvre la plus ombrée, mais ce détail ne lui parut qu'un attrait de plus. L'abbé allait analyser avec plus d'attention encore quand il se rappela sa jeunesse et se vit soudain sur la pente de la convoitise, qui sait ? de l'adultère.

Joe Trimborn , 1913.


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