La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

3. LA BELGIQUE ET LE ROMAN PRÉHISTORIQUE


3.1. Ray Nyst

Notre-Père-des-Bois (1899) est le premier roman préhistorique de Ray Nyst. On y voit, comme chez Rosny, notre lointain ancêtre combattre une faune redoutable mais céder également à la sombre poésie de la nuit «carnivore»:



Une onde large et souple emplissait la vallée. Droit sur l'occident, elle ouvrait ses rochers couronnés de hautes forêts, dont les feuillages vibraient longuement, dans l'air sonore, et se tassaient en profondeurs bleues, à la courbe lointaine où le fleuve s'écartait des pourpres du soir.
Les clapotis, que font les grandes eaux heurtées contres les boues flasques des rives, s'adoucissaient, avec la tombée du vent ; tous les murmures semblaient disparaître de la terre, pour monter dans les feuillages ; les oiseaux, avaient des appels plaintifs, dans la plume molle des nids. Une étoile à l'orient.
Une seule, sur toute la voûte ; et sur l'infini, des blancheurs, où les autres, encore invisibles, allaient paraître, une à une, laissant tomber leurs rayons, comme de longs fils étincelants, sur le fleuve.
Toute la lumière d'un ciel sans nuages avait ruisselé sur l'occident ; une frange verte suivait les sinuosités massives de la frondaison lointaine ; lumière de tout un jour qui rayonnait encore ; vie éblouissante, lente à faire place aux ombres recueillies et pensives. L'heure du crépuscule est silencieuse parce que toute existence ne fait qu'y palpiter, dans l'attente du réveil, ou dans celle du sommeil ; c'est le moment où les formes animales pressentent la venue troublante et redoutable d'autres formes, qu'elles ignorent, qui vont passer, qui vont surgir, car l'humidité du soir en transporte l'odeur à leurs naseaux ; c'est l'heure terrible, où les doux herbivores sentent la nature les trahir, malgré leurs pieds agiles. Où sont les aurores qui font rentrer les fauves aux taillis ! Le monde, qui change de face, s'anime d'une faune nouvelle ; plus silencieuse et plus grave, orfévrant d'os blanchis le linceul des clairières.
La nuit va égorger ; demain, il y aura du sang nouveau sous la rosée des prairies et des halliers. C'est l'heure solennelle de la veillée dernière de beaucoup de vies ; l'heure attentive de la peur, où tout frissonne avec les feuilles.
Ce moment redoutable planait sur la vallée enfouie au sein des forêts du monde, quand une voix appela, dans le silence, avec une force sauvage.
Un ancêtre, à la fourrure d'ours et à la lance de pierre, sous l'entrée de la forêt qui couronnait les rocs, appelait, en amont du fleuve, avec des syllabes puissantes et dures, qu'il répétait.

Notre-Père-des-Bois, 1899.


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