La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

2. AUTOUR DE ROSNY


2.5. Maurice Renard

«Le Brouillard du 26 octobre», nouvelle publiée en 1913 dans Monsieur d'Outremort et autres histoires singulières, donne la parole à un botaniste, Chanteraine. Celui-ci, lors d'une promenade dans la campagne champenoise en compagnie d'un géologue, Fleury-Moor, se trouve enveloppé dans un curieux brouillard. Et voilà les deux hommes soudain transportés en pleine préhistoire, sur le seuil d'une caverne habitée par une tribu d'hommes-vampires. Comme chez Marcel Schwob, -- mais aussi comme bien souvent chez Rosny -- le fantastique prend le pas sur le roman préhistorique:



Nous vîmes enfin quelque chose remuer au coeur de l'obscurité, blanchir pas à pas et s'avancer vers la lumière [...].
«Un homme !» pensai-je.
--Un singe, murmura Fleury-Moor.»
C'était l'un et l'autre, et ce n'était ni l'un ni l'autre : un bipède dressé, d'une maigreur affreuse, avec un pauvre petit crâne tout rond, le nez camus, la mâchoire proéminente, des oreilles en feuille de choux et du poil sur toute la figure. À n'en pas douter, le pithécanthrope, l'ancêtre de l'homme était devant nous ! Le pithécanthrope tel qu'Eugène Dubois l'avait restitué d'après les ossements de Java ! Le pithecanthropus erectus du pliocène, ici, dans le miocène, en Europe, en Champagne ! vivant ! [...].
L'homme-singe s'arrêta sur le seuil du terrier cyclopéen. Il ouvrit ses yeux rapprochés, qu'il avait tenus mi-clos... Au grand soleil, ce qu'il avait de plus ébahissant vous apparut. Et je le donne en mille !... Écoutez : ce sauvage entre les sauvages, qu'on s'attendait à voir tout nu, était drapé dans une ample pèlerine de cuir souple, marron, lustré, dont les plis retombaient le long du corps, en symétrie, jusqu'aux talons !
--Un manteau ! s'effarait le géologue.
Civilisé, déjà ! Un orang qui sait s'habiller !... Au diable ce vêtement ! il nous empêche de contrôler l'anatomie externe du monsieur...
Le pithécanthrope fronça les sourcils d'une manière simiesque, puis tourna la tête à la façon d'un homme. Le tumulte prit fin dans la grotte.
--Il nous regarde, vous dis-je !
--On le dirait [...] ! concéda Fleury-Moor [...]. Il eut un sourire indéfinissable, et cria vers la bête humaine : -- Ohé ! grand-papa !
Et il se mit à rire, certainement pour me dérider. Je n'en avais pas envie ; je n'en eus pas licence. Notre aïeul étendit un bras démesuré soulevant la toge de cuir Sa bouche, ouverte, devenait une gueule armée de crocs. Une voix glapissante, un aboiement compliqué s'en échappait avec des coups de gosier qui faisaient sauter la gorge famélique, pareillement à celle des chanteurs italiens : «Hallouix, touix, touix ! Hirak-ah ! Râtoh ! Râtoh !» Quelque chose comme cela. Je me rappelle fort bien Râtoh ! qui, après tout, s'écrirait «râteau» sans inconvénient. Et, croyez-moi, c'était vraiment une curiosité, ce mot français, ce terme de jardinage, évocateur de mails et de boulingrins, de Versailles et de Trianon, sur les lèvres à peine ourlées du gorille adamique.
Or, à l'époque miocène, Râtoh ! voulait dire sans doute : «À moi, mes gars !» ou bien : «Rassemblement !» À cet appel, ou bien à cet ordre, une bande d'anthropoïdes fit irruption hors de la caverne, chaque côté de la palmeraie dégorgea sur la place une troupe de nos ascendants, et la crête du talus se garnit d'un cordon de sentinelles issues de la pinède. Une odeur ammoniacale de singerie nous prenait aux narines. Des hurlées ignobles comblaient le silence. Une population hostile et bestiale nous investissait, formant le cercle. Tous, comme le chef, étaient revêtus de capes plus ou moins brunes dont ils agitaient les pans avec furie.
Je voulus regagner les roches au bord de la mer... À tire-d'aile au-dessus des vagues accourait une nuée de ces grands alcyons, ou de ces grandes chauves-souris [que nous avions cru pouvoir identifier auparavant]... Sur ce point, nous allions savoir à quoi nous en tenir : albatros ou vampires, ils accouraient à la rescousse, et...
--Des hommes volants ! s'exclama Fleury-Moor. D'honneur ! c'étaient des hommes volants. Et le manteau brunâtre, la cape uniforme des primates qui nous entouraient, qu'était-ce ? On l'a déjà compris : de vastes ailes repliées.

Monsieur d'Outremort et autres histoires singulières , 1913.


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