La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

2. AUTOUR DE ROSNY


2.4.Herbert George Wells

«A Story of the Stone Age» (1897), recueilli en 1899 dans Tales of Space and Time, constitue l'un des rares essais que Wells a consacrés à la préhistoire. Si, comme dans Vamireh ou dans Eyrimah les luttes pour le pouvoir, les combats contre les fauves ou les enlèvements de vierges forment la trame du récit, c'est pour donner libre cours à un humour et une ironie plus proches des to- nalités du conte philosophique ou même de la fable que de celles des romans qu'écrit Rosny à la même époque . .. En voici pour preuve ce passage, où l'ours des cavernes et sa femelle se trouvent confrontés à un bien étrange animal, l'homme, représenté ici par le héros, Ugh-lomi, et sa compagne Eudena :



De toute sa vie respectable et pétrie de sagesse, Andoo, l'énorme ours des cavernes, qui vivait dans une grotte en haut de la gorge, n'avait jamais vu d'homme, jusqu'à ce qu'une nuit, alors qu'il descendait le long de la falaise en quête d'une proie, il vît, à mi-chemin, le rayonnement du feu d'Eudena par delà la corniche, et Eudena elle-même éclairée de rouge, et Ugh-lomi, qu'imitait sur la falaise blanche une ombre gigantesque, allant et venant, secouant sa crinière de cheveux et brandis- sant sa hache de pierre -- la première hache de pierre [...]. L'ours des cavernes dominait la gorge de très haut et voyait la scène de loin et de biais. Il fut si surpris qu'il resta figé sur le rebord, à humer cette odeur singulière de fougères en flammes, en se demandant si l'aurore ne se levait pas au mau - vais endroit.
C'était le seigneur des rochers et des grottes, c'était l'ours des cavernes, comme son frère moins puissant, le grizzly, était, en bas, le seigneur des hautes futaies, et comme le lion tacheté -- en ce temps, le lion était tacheté -- était le seigneur des fourrés d'épineux, des bouquets de roseaux et des vastes plaines. C'était le plus grand de tous les carnassiers. Il ne connaissait pas la peur : nul ne le chassait, nul ne le combattait, seul le rhinocéros le surpassait en force. Même le mammouth évitait son territoire. Cette invasion le laissait perplexe. Il remarqua que ces bêtes inconnues étaient bâties comme des singes, mais qu'elles avaient le poil rare comme des gorets. -- Singe et goret, dit l'ours des cavernes. Cela ne devrait pas être si mauvais. Mais cette chose rouge qui saute et cette chose noire qui, là-bas, l'accompagne dans ses sauts !... jamais de ma vie je n'en ai vu de pareilles [...].

L'ours s'approche des intrus. Mais ceux-ci le blessent et le mettent en fuite. Il se réfugie dans son antre, auprès de sa femelle.

Dans la grotte, cet après-midi là, la conversation languissait. L'ourse somnolait, boudeuse, dans son coin, car elle adorait le cochon et le singe, et Andoo s'occupait à se lécher la patte et à se barbouiller le museau pour apaiser la douleur cuisante de ses blessures. Puis il alla s'asseoir exactement à l'entrée de la grotte et, clignant de son oeil indemne sous le soleil déclinant, il se mit à réfléchir.
-- Jamais je n'ai eu aussi peur de ma vie, dit-il enfin. Voilà des bêtes tout à fait extraordinaires. M'attaquer, moi !
-- Elles ne me plaisent pas, dit l'ourse derrière lui, noyée dans l'obscurité. -- Une espèce aussi débile, jamais je n'en ai vu. Je n'ose imaginer ce que le monde va devenir. Des jambes malingres, décharnées... Je me demande bien comment ils peuvent avoir chaud l'hiver. -- Sans aucun doute ne le peuvent-ils pas, dit l'ourse. -- Il doit s'agir, je suppose, d'une sorte de singe dégénéré. -- C'est une mutation, dit l'ourse.
Une pause.
-- S'il a eu l'avantage, c'était purement accidentel, dit Andoo. Il faut bien que cela arrive de temps en temps.
-- Moi, je n'arrive pas à comprendre pourquoi tu as abandonné, dit l'ourse. Ils avaient déjà suffisamment discuté de ce sujet auparavant. Aussi Andoo, en ours d'expérience, garda un moment le silence. Puis il reprit la question sous un autre angle. -- Il a une sorte de griffe -- une longue griffe qu'il semble faire passer d'une patte à l'autre. Seulement une griffe. Voilà des créatures bien étranges. La chose brillante, aussi, qu'ils semblent avoir, pareille à ce rayonnement qui apparaît dans le ciel durant le jour -- sauf qu'elle saute partout... Vraiment, cela vaut la peine d'être vu ! C'est une chose qui a une racine aussi, comme l'herbe quand il fait du vent.
-- Est-ce que cela mord, demanda l'ourse. Si cela mord, ce ne peut être une plante. -- Non... je ne sais pas, dit Andoo. Mais c'est bizarre, de toute façon. -- Je me demande s'ils sont vraiment bons à manger, dit l'ourse. -- Ils en ont l'air, dit Andoo alléché, car l'ours des cavernes, comme l'ours polaire était un carnivore invétéré. Pour lui, pas de racines ni de miel.

Tales of Space and Time , 1899 (trad. Éric LYSØE).


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