La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

  16 

REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

2. AUTOUR DE ROSNY


2.3. Marcel Schwob

Dans «La Mort d'Odjigh», nouvelle dédiée à J.-H. Rosny et publiée en 1896 dans Le Roi au masque d'or, Marcel Schwob évoque une ère glaciaire durant laquelle «la race humaine sembl[e] près de mourir». Les tonalités décadentes, très sensibles dans ce texte, témoignent d'une époque où l'on imaginait volontiers que l'homme finirait par disparaître à la suite d'un refroidissement de la planète. Odjigh, le chasseur, se sent investi d'une mission sacrée. Il décide de remonter vers le Nord, en compagnie d'un loup, pour libérer les forces vitales d'un univers tout entier emprisonné sous les glaces. Les lignes qui suivent sont les dernières de la nouvelle:



Odjigh marchait avec une espérance confuse. Il avait pitié du monde des hommes, des animaux, et des plantes qui périssaient, et il se sentait fort pour lutter contre la cause du froid. Et, à la fin, sa route fut arrêtée par une immense barrière de glaces qui fermait la coupole sombre du ciel, comme une chaîne de montagnes à cime invisible. Les grands glaçons qui plongeaient dans la nappe solide de l'Océan étaient d'un vert limpide ; puis ils devenaient troubles dans leurs entassements ; et à mesure qu'ils s'élevaient, ils paraissaient d'un bleu opaque, semblable à la couleur du ciel dans les beaux jours d'autrefois : car ils étaient faits d'eau douce et de neige. Odjigh saisit sa hache de jade vert, et tailla des marches dans les escarpements. Il s'éleva ainsi lentement jusqu'à une hauteur prodigieuse, où il lui semblait que sa tête était enveloppée de nuages et que la terre s'était enfuie. Et sur le gradin, juste au-dessous de lui, le Loup était assis et attendait avec confiance.
Lorsqu'il crut être arrivé à la crête, il vit qu'elle était formée d'une muraille bleue verticale, étincelante, et qu'on ne pouvait aller au-delà. Mais il regarda derrière lui, et il vit la bête vivante affamée. La pitié du monde animé lui donna des forces. Il plongea sa hache de jade dans la muraille bleue, et creusa la glace. Les éclats volaient autour de lui, multicolores. Il creusa pendant des heures et des heures. Ses membres étaient jaunes et ridés par le froid. Sa poche de viande était flétrie depuis longtemps. Il avait mâché l'herbe odoriférante du calumet, pour tromper sa faim, et, soudain, mécréant des Puissances Supérieures, il avait lancé le calumet dans les profondeurs avec les deux pierres à faire du feu. Il creusait. Il entendit un grincement sec et cria : car il savait que ce bruit venait de la lame de sa hache de jade, que le froid excessif allait fendre. Alors il la souleva et, n'ayant plus rien pour la réchauffer, il l'enfonça puissamment dans sa cuisse droite. La hache verte se teignit de sang tiède. Et Odjigh creusa de nouveau la muraille bleue. Le loup, assis derrière lui, lécha en gémissant les gouttes rouges qui pleuvaient.
Et soudain la muraille polie se creva. Il y eut un immense souffle de chaleur, comme si les saisons chaudes étaient accumulées de l'autre côté à la barrière du ciel. La percée s'élargit et le souffle fort entoura Odjigh. Il entendit bruire toutes les petites pousses du Printemps, et il sentit flamber l'Été. Dans le grand courant qui le souleva il lui sembla que toutes les saisons rentraient dans le monde pour sauver la vie générale de la mort par les glaces. Le courant charriait les rayons blancs du soleil, et les pluies tièdes et les brises caressantes et les nuages chargés de fécondité. Et dans le souffle de la vie chaude les nuées noires s'amoncelèrent et engendrèrent le feu. Il y eut un long trait de flamme avec le fracas de la foudre, et la ligne éclatante frappa Odjigh au coeur, comme un glaive rouge. Il tomba contre la muraille polie, le dos tourné au monde vers lequel les Saisons rentraient dans le fleuve de la tempête, et le Loup affamé, montant timidement, les pattes appuyées sur ses épaules, se mit à lui ronger la nuque.

Le Roi au masque d'or , 1896.


retour au sommaire des documents annexes