La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

2. AUTOUR DE ROSNY


2.2.J.-H. 3Rosny

Vamireh marque les débuts de Rosny dans le roman préhistorique sticto sensu -- et, pour ainsi dire, l'acte de naissance véritable d'un genre que les nouvelles de Samuel-Henry Berthoud ou d'Élie Berthet ne font guère que préfigurer. S'il n'atteint pas les dimensions de La Guerre du feu, ce roman, entaché par une écriture trop visiblement «artiste», rassemble cependant déjà certains des éléments majeurs de l'art rosnyen. C'est ce dont témoigne cet extrait du premier chapitre, «La Nuit belliqueuse» , tout empreint de fascination pour les félins et les athlètes:



À la rive du fleuve, au rebord d'un roc solitaire, une silhouette sortit de la Caverne des Hommes. Elle se tint immobile, taciturne, [...] les yeux parfois levés vers l'Étoile du Levant. Quelque rêve vague, quelque ébauche d'esthétique astrale préoccupait le veilleur, moins rare chez ces ancêtres de l'Art qu'en maintes populations historiques. Une santé heureuse palpitait dans ses veines, l'haleine nocturne charmait son visage, il jouissait sans crainte des rumeurs et des calmes de la nature vierge, dans la pleine conscience de sa force.
Cependant, sous l'étoile Vénus, il transparut une lueur fine. Le boomerang de la Lune s'esquissa, des rais allèrent sur le fleuve et les arbres, parsemés d'ombres très longues. L'homme alors découpa sa forme de haut chasseur, les épaules couvertes du manteau d'Urus. Sa face pâle, peinte de lignes de minium, était large sous le crâne long et combatif. Sa sagaie à pointe de corne appendait de guinguois à sa taille, il tenait à la main droite l'énorme massue de bois de chêne [...]. L'homme, las d'immobilité, marcha le long du fleuve du pas élastique d'un poursuiveur de proie. À quinze cents coudées, il s'arrêta, au guet, la sagaie prête à hauteur du front. Il vint, sur le bord d'un bosquet d'érables, une silhouette agile, un grand cerf élaphe à dix cors [...]. [Une] demi-minute après, un léopard surgit d'arrière le roc des Troglodytes, lancé en foudre, en bonds immenses. L'homme alors apprêta la sagaie et la massue, attentif, les narines au vent, les nerfs en tumulte. Le léopard passa comme une écume sur le fleuve, effacé bientôt dans les perspectives. L'oreille délicate du chasseur perçut plusieurs minutes encore sa course sur la terre molle [...].
Un bruit de galop, vague d'abord, se rapprochait, se précisait. Le cerf élaphe reparut, aussi rapide mais moins précis dans sa fuite droite, en sueur, le souffle bref et trop sonore. À cinquante pas, le léopard sans lassitude, plein de grâce, déjà victorieux.
L'homme s'étonnait, ennuyé de la prompte victoire du carnassier, avec une envie croissante d'intervenir, lorsque survint une péripétie redoutable. C'était, là-bas, à l'orée des érables, en plein dans la lueur lunaire, une silhouette massive, en qui, au profond rugissement, au bond de vingt coudées, à la lourde crinière, l'homme reconnut la bête presque souveraine: le Lion. Le pauvre cerf élaphe, fou d'épouvante, fit un crochet brusque et gauche, se replia, soudain se trouva sous les griffes tranchantes du léopard.
Une lutte brève, farouche, le sanglot du cerf agonisant et le léopard se tenait immobile, effaré: le lion approchait à pas tranquilles. À trente pas, il fit halte, avec un rauquement, sans se raser encore. Le léopard quaternaire, de taille haute, hésita, furieux de l'effort fait en vain, songeant à risquer la bataille. Mais la voix du dominateur, plus haute, trembla sur la vallée, sonnant l'attaque, et le léopard céda, s'en fut sans hâte, avec un miaulement de rage et d'humiliation, la tête fléchie vers le tyran. Déjà l'autre déchirait l'élaphe, dévorait par larges pièces cette proie volée, sans souci du vaincu qui continuait la retraite en explorant les pénombres de ses yeux d'or-émeraude. L'homme, rendu prudent par le voisinage du lion, s'abritait scrupuleusement dans sa retraite feuillue, mais sans terreur, prêt à toute aventure.
Après quelques instants de dévoration furieuse, le fauve s'interrompit : du trouble, du doute parurent dans toute son attitude, dans le frisson de la crinière, sa scrutation angoisseuse. Soudain comme convaincu, il saisit l'élaphe vivement, le jeta sur son épaule et se mit en course. Il avait franchi quatre cents coudées, lorsque émergea, presque à l'orée où naguère lui-même était apparu, une bête monstrueuse. Intermédiaire d'allure et de forme entre le tigre et le lion, mais plus colossale, souveraine des forêts et des savanes, elle symbolisa la Force, là debout sous les lueurs vaporeuses. L'homme trembla, ému au plus profond de ses entrailles [...]. Ce fut une trêve, un arrêt similaire à celui de tantôt, alors que le léopard tenait la proie. Tout autour, le silence, l'heure annonciatrice, l'heure où les nocturnes vont s'endormir et les diurnes revivre à la lumière. Une lueur de songe, de cimes d'arbres noyées dans des laines pâles, des bandes de gramens tremblotant de toutes leurs lancettes à l'haleine hésitante du Couchant, et, sur tout le pourtour, le vague, le confus, l'embuscade de la nature faite de frontières arborescentes, de détroits, de bandes soyeuses de ciel.
En haut, les veilleuses stellaires, le psaume de la Vie éternelle. Sur un tertre, le Felis Spelæa découpé sur les rais lunaires, son haut profil de dominateur, sa crinière retombant sur un pelage tavelé de panthère, son front plan et ses mâchoires proéminentes, jadis roi de l'Europe chelléenne, maintenant au déclin, réduit à des bandes étroites de territoire. Plus bas le lion, le souffle rauque, les flancs en tumulte, sa griffe lourde posée sur l'élaphe, hésitant devant le colosse comme naguère le léopard devant lui, une phosphorescence de crainte et de colère entremêlées dans ses prunelles. Dans la pénombre, déjà harmonisé au drame, I'Homme.

Vamireh , 1892.


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