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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
1. AVANT ROSNY
| En 1876, Élie Berthet donne, avec Le Monde inconnu, trois longues nouvelles préhistoriques: «Les Parisiens à l'âge de la pierre», «La Cité lacustre», «La Fondation de Paris». Les lignes ci - dessous sont extraites du premier de ces textes: |
Le soleil se couchait à la fin d'une journée brumeuse. Quoique l'on
fût au mois d'août, l'air était froid ; le feuillage de la forêt
avait ces teintes rouilleuses qui n'apparaissent actuellement que vers la fin de
l'automne. Le climat parisien ressemblait alors à celui de la Suède et
de la Norvège, car on était très proche de cette période géologique,
appelée période glaciaire , pendant laquelle le sort de la race
humaine devint si énigmatique. À cette époque, en effet, la terre
se refroidit sans cause connue ; l'Europe se couvrit d'immenses glaciers auxquels
on doit le transport de ces roches isolées, que l'on nomme aujourd'hui «blocs
erratiques». On retrouve dans les couches du terrain quaternaire, sous la latitude
de Paris, des mousses qui ne croissent plus de nos jours que dans le Groënland
; et nous avons vu que, parmi les animaux vivant sur le sol parisien, étaient
le renne, puis le rhinocéros à narines cloisonnées et le mammouth.
Or, le renne habite encore la Laponie, et les deux autres espèces ont occupé
en dernier lieu, avant leur disparition de la surface du globe, les déserts
neigeux voisins du pôle nord.
Au moment où nous sommes, il y avait à mi-côte de [la] butte Montmartre
[...] une grotte assez profonde, dont l'entrée était protégée
par d'énormes pierres formant une construction cyclopéenne et ne laissant
qu'un étroit passage. Les alentours ne présentaient aucune trace de culture.
La montagne, comme la plaine, était couverte par la forêt vierge. C'était
à peine si quelques sentiers, tracés par les bêtes fauves, permettaient
de se glisser dans le fourré presque impénétrable . Les abords de
cette grotte étaient encombrés d'ossements brisés de toute dimension.
Cependant, si elle avait été creusée en premier lieu par quelque grand
animal fouisseur, elle ne pouvait être habitée par lui à cette heure,
la construction qui en protégeait l'entrée étant évidemment,
malgré sa grossièreté, une oeuvre humaine ; et d'ailleurs, à
travers les roches superposées, filtrait de la fumée, signe indubitable
de la présence de l'homme.
En effet, si nous pénétrons dans la caverne, nous nous trouverons en face
d'une famille parisienne à cette époque reculée.
Il n'arrivait plus qu'une lueur crépusculaire par l'ouverture de la grotte,
et le feu du foyer ne donnait aucune flamme. Toutefois, on pouvait encore s'assurer
que la famille se composait de cinq personnes, le père, la mère, une fille
aînée de dix-sept ou dix-huit ans, et deux jeunes garçons, l'un de
douze ans, l'autre de dix à peu près.
[...]
La mère et la fille étaient assises par terre [...], et tandis que la vieille
éraflait, avec un racloir en silex, une peau encore fraîche, la jeune cousait,
au moyen d'une aiguille en os et du nerf d'un animal, un solide vêtement destiné
à l'un de ses frères. Leurs vêtements à elles-mêmes ne différaient
guère pour la forme de ceux du mari et des jeunes garçons ; c'étaient
toujours des tuniques de peaux, et la mère, avec ses cheveux épars sur
son visage ridé, avec ses yeux rougis par la fumée, avec son cou flasque
comme un goître, avec sa robe en cuir d'aurochs toute souillée de graisse
et de sang desséché, formait le plus repoussant échantillon du sexe
féminin dans ces temps antiques. En revanche, la fille, grâce à sa
jeunesse, avait une sorte de beauté... relative. Sans doute, ses traits conservaient
les signes indélébiles de sa race, les mâchoires saillantes, les grosses
lèvres, le nez écrasé, les yeux petits et le front bas ; mais elle
ne manquait pas de fraîcheur, et l'on distinguait dans sa personne les premières
traces de cette coquetterie, qui devait se développer si prodigieusement plus
tard chez ses arrière-descendantes, les Parisiennes. Ainsi, ses cheveux, noirs
et fort longs, réunis par une attache de cuir, formaient une queue à la
mode chinoise. Elle n'avait pas eu le génie de les tordre en tresses ou de les
relever en couronne sur sa tête ; néanmoins, cette longue natte, ondulant
tantôt sur l'épaule droite, tantôt sur l'épaule gauche, n'offrait
rien de disgracieux. De plus, la coquette des cavernes portait deux colliers faits,
l'un avec des dents de loup polies par le frottement, l'autre avec des coquillages.
Autour de ses bras s'enroulaient plusieurs bracelets en coquillages, et même
en fruits rouges, cueillis nouvellement dans les halliers des environs. Mais ce qui
pouvait plaire surtout dans cette figure bizarre, c'était l'air de gaieté
railleuse qui la caractérisait, et la tendance de ses lèvres lippues à
sourire pour montrer de superbes dents d'ivoire.
Le Monde inconnu , 1876.