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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
1. AVANT ROSNY
| Après avoir retracé les péripéties de fouilles paléontologiques dans Les Aventures des os d'un géant, Samuel-Henry Berthoud donne en 1865, au chapitre IV de L'Homme depuis cinq mille ans, l'un des plus anciens récits préhistoriques de la littérature. On trouvera ici le début de ce texte, intitulé «Les Premiers Habitants de Paris»: |
Il y a quatre mille ans, d'immenses forêts couvraient le sol qu'occupe aujourd'hui
l'emplacement de Paris et des bourgs qui l'avoisinent : Bondy, Ville-d'Avray, Marly,
Bellevue, Meudon, Chaville.
À l'époque où commence mon récit, ces forêts, à l'aspect
d'autant plus sinistre que l'hiver les avait dépouillées de leur feuilles,
se composaient surtout de chênes, d'ormes, de fresnes, de saules, de pins et
de sapins dont les troncs gigantesques, tantôt debout et puissants, tantôt
minés par les années, se dressaient dans les airs ou jonchaient la terre
de leurs débris, au milieu d'un inextricable amas de buissons, de ronces et
de plantes sauvages. Enfin la neige étendait partout son linceul glacé.
Quant au fleuve qui traversait ces bois, un froid de sept à huit degrés
en consolidait la surface et ajoutait encore par son immobilité à l'aspect
lugubre de la contrée. Des ours, des lions, des tigres, des hyènes, des
blaireaux, des taureaux, des aurochs, des béliers, des rennes, des daims, des
antilopes, des chiens sauvages, des loups, des sangliers, des chevaux, des lièvres
et des lapins troublaient seuls le silence qui régnait partout : les uns en
fuvant devant des hordes d'ennemis ; les autres en poursuivant et en dévorant
leurs victimes au-dessus desquelles planaient dans les airs des oiseaux de proie
pour prendre leur part du carnage. La demi-obscurité qui enveloppait encore
la nature se dissipait peu à peu, et le soleil commençait à se montrer
à l'horizon quand une troupe d'une centaine d'hommes environ apparut au bord
de la Seine, en face de l'îlot qui porte aujourd'hui le nom de Cité.
Ces hommes suivaient depuis plus d'un mois la rive du fleuve : ils s'arrêtèrent
sur l'ordre que leur en donna un vieillard qui semblait leur chef.
Tandis que les femmes et les enfants récoltaient des branches mortes, et en
faisaient un bûcher qu'ils allumaient en frottant avec vivacité un morceau
de bois tendre dans le trou d'un morceau de bois dur, creusé, et que chacun
d'eux portait attaché à son cou par un cordon de peau, le vieillard rassembla
autour de lui ses compagnons et leur adressa quelques paroles dans une langue rude
et gulturale.
C'était un spectacle étrange et qui ne manquait pourtant point d'une sauvage
majesté, que ce conseil tenu par des hommes la plupart de petite taille, il
est vrai, mais aux formes robustes et trapues, et vêtus de peaux d'ours ou de
rennes grossièrement préparées. Leur chevelure rousse tombait sur
leurs épaules dans toute sa longueur ; leur barbe recouvrait leur poitrine ;
ils tenaient à la main soit des massues, soit des lassos, faits d'une grosse
pierre trouée, attachée à une longue courroie de cuir, soit des lances
en silex, emmanchées dans un bâton fendu, soit des haches en pierre fixées
à un os de corne à l'aide de bandelettes de cuir appliquées fraîches,
puis desséchées et racornies au soleil, comme les indigènes en fabriquent
encore dans certaines parties de l'Amérique du Nord. Les femmes, vêtues
également de peaux, mais de peaux plus souples, laissaient, comme leurs maris,
tomber leur chevelure dorée sur leurs épaules. Des colliers en éponges
marines pétrifiées, et en dents de loups et de boeufs, disposées avec
une sorte de goût, rappelaient les parures que recherchent encore aujourd'hui
les filles d'Afrique, de la Polynésie et du Nouveau-Monde. Elles portaient des
chaussures grossières en peaux nouées autour de leur jambes fines et de
leurs pieds d'une petitesse remarquable ; enfin le regard mélancolique de leur
grand oeil bleu tempérait le caractère sauvage que donnaient à leur
visage d'un ovale régulier le hâle, les privations et les fatigues [...].
[Tous se mirent] à traverser le fleuve sur la glace. Les hommes marchaient en
tête, les femmes et les enfants venaient ensuite ; enfin, quelques guerriers,
leur lance au poing, formaient l'arrière - garde.
Arrivés dans l'île de la Cité, les femmes s'y arrêtèrent
et y établirent une sorte de campement, tandis que leurs maris exploraient les
alentours. Ils revinrent bientôt annoncer à leur chef qu'ils avaient trouvé
une grotte, mais qu'elle servait de repaire à des ours ou à des loups,
à en juger du moins par les ossements répandus à l'entour. Aussitôt
on reprit les armes, on alluma des branches d'arbres, et l'assaut de la grotte commença.
Les uns jetèrent des brandons par un trou étroit qui s'ouvrait presque
au niveau du sol, tandis que les autres escaladaient les hauteurs de la caverne et
cherchaient s'il ne s'y trouvait point quelque fente qui leur permît de continuer
l'attaque de ce côté. Ils ne tardèrent point à découvrir
une large fissure à travers laquelle ils lancèrent également des fascines
en feu. À peine ce double siège commença-t-il que des hurlements sortirent
de l'antre, et qu'un ours gigantesque montra sa grosse tête par l'ouverture
d'en bas qui ne lui permettait que de sortir en rampant. Une lourde pierre, lancée
par un des assaillants, le frappa au front et avant que, blessé et sanglant,
il pût reculer, vingt lances le percèrent et le mirent hors de combat.
À l'aide d'un de ces lassos je vous parlais tout à l'heure, on tira l'animal
hors de la grotte l'animal rugissant et on acheva de le tuer.
L'Homme depuis 5000 ans , 1865..
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