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REGARDS SUR L'HUMANITÉ PRIMITIVE
(TEXTES LITTÉRAIRES)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
1. AVANT ROSNY
| Axel, le narrateur du Voyage au centre de la Terre (1864), et son oncle Otto Lidenbrock découvrent dans les profondeurs souterraines des formes de vie préhistorique parfaitement conservées. Tout en faisant partager au lecteur l'émerveillement de ses héros, Jules Verne saisit alors l'occasion pour multiplier les allusions aux travaux des préhistoriens de l'époque: |
Soudain, je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle. La lumière diffuse
permettait d'apercevoir les moindres objets dans la profondeur des taillis. J'avais
cru voir... Non ! réellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter
sous les arbres ! En effet, c'étaient des animaux gigantesques, tout un troupeau
de mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, et semblables à ceux dont les
restes furent découverts en 1801 dans les marais de l'Ohio ! J'apercevais ces
grands éléphants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une
légion de serpents. J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont
l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arrachées
par masses considérables s'engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres.
Ce rêve où j'avais vu renaître tout ce monde des temps anté-historiques,
des époques ternaire et quaternaire, se réalisait donc enfin ! Et nous
étions là, seuls, dans les entrailles du globe, à la merci de ses
farouches habitants !
Mon oncle regardait.
«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en avant, en avant
! --Non ! m'écriai-je, non ! Nous sommes sans armes ! Que ferions-nous au milieu
de ce troupeau de quadrupèdes géants ? Venez, mon oncle, venez ! Nulle
créature humaine ne peut braver impunément la colère de ces monstres.
--Nulle créature humaine ! répondit mon oncle, en baissant la voix. Tu
te trompes, Axel ! Regarde, regarde là-bas ! Il me semble que j'aperçois
un être vivant ! un être semblable à nous ! un homme !»
Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser l'incrédulité
jusqu'à ses dernières limites. Mais, quoique j'en eus, il fallut bien me
rendre à l'évidence. En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé
au tronc d'un kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées
souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de mastodontes
!
Immanis pecoris custos, immanior ipse !
Oui ! immanior ipse ! [C']était un géant, capable de commander
à ces monstres. Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête grosse comme
la tête d'un buffle, disparaissait dans les broussailles d'une chevelure inculte.
On eût dit une véritable crinière, semblable à celle de l'éléphant
des premiers âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne
houlette de ce berger antédiluvien. Nous étions restés immobiles,
stupéfaits. Mais nous pouvions être aperçus. Il fallait fuir. «Venez,
venez», m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la première
fois se laissa faire ! Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue
de ce redoutable ennemi. Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que
le calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés depuis
cette étrange et surnaturelle rencontre, que penser, que croire ? Non ! c'est
impossible ! Nos sens ont été abusés, nos yeux n'ont pas vu ce qu'ils
voyaient ! Nulle créature humaine n'existe dans ce monde subterrestre ! Nulle
génération d'hommes n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans
se soucier des habitants de sa surface, sans communication avec eux ! C'est insensé,
profondément insensé !
J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la structure se rapproche
de la structure humaine, de quelque singe des premières époques géologiques,
de quelque protopithèque, de quelque mésopithèque semblable à
celui que découvrit M. Lartet dans le gîte ossifère de Sansan ! Mais
celui-ci dépassait par sa taille toutes les mesures données par la paléontologie
moderne ! N'importe ! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il soit ! Mais
un homme, un homme vivant, et avec lui toute une génération enfouie dans
les entrailles de la terre ! Jamais !
Voyage au centre de la Terre , 1864.
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