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VISIONS DU FEU ET DE LA PRÉHISTOIRE
(TEXTES DE NATURE SCIENTIFIQUE)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
2. LE FEU
| Le philosophe Gaston Bachelard consacre au «Feu sexualisé» tout un chapitre de sa Psychanalyse du feu (1949). Ce passage, à propos de l'alchimie, révèle à quel point l'image du foyer a marqué non seulement les mentalités préhistoriques mais encore l'imaginaire de l'homme moderne : |
Nous avons essayé de montrer, dans un ouvrage précédent, que toute
l'Alchimie était traversée par une immense rêverie sexuelle, par une
rêverie de richesse et de rajeunissement, par une rêverie de puissance.
Nous voudrions démontrer ici que cette rêverie sexuelle est une
rêverie du foyer. On pourrait même dire que l'alchimie réalise
purement et simplement les caractères sexuels de la rêverie du foyer.
Loin d'être une description des phénomènes objectifs, elle
est une tentative d'inscription de l'amour humain au coeur des choses.
[...]
On a déjà fait observer maintes fois que plusieurs fourneaux et cornues
avaient des formes sexuelles indéniables. Des auteurs en font explicitement
la remarque. Nicolas de Locques, «médecin spagyrique de sa Majesté»
écrit en 1655 : «Pour blanchir, digérer, épaissir comme en la
préparation et confection des Magistères, [les alchimistes prennent un
récipient] à la forme des Mamelles, ou à la forme des Testicules pour
l'élaboration de la semence masculine et féminine dans l'Animal, et le
nomment Pélican» [...].
La technique, ou plutôt la philosophie du feu dans l'alchimie, est d'ailleurs
dominée par des spécifications sexuelles très nettes. D'après
un auteur anonyme écrivant à la fin du XVIIe siècle : Il y a «trois
sortes de feux, le naturel, l'innaturel et le feu contre nature. Le naturel est le
feu masculin, le principal agent, mais pour l'avoir il faut que l'Artiste emploie
tous ses soins et toute son étude, car il est tellement languissant dans les
métaux et si fort concentré en eux, que sans un travail opiniâtre
on ne peut le mettre en action. Le feu innaturel est le feu féminin, et le dissolvant
universel, nourrissant les corps et couvrant de ses ailes la nudité de la Nature,
il n'y a pas moins de peine à l'avoir que le précédent. Celui-ci paraît
sous la forme d'une fumée blanche et il arrive très souvent que sous cette
forme il s'évanouit par la négligence des Artistes. Il est presque incompréhensible,
quoique, par la sublimation physique, il apparaisse corporel et resplendissant. Le
feu contre nature est celui qui corrompt le composé et qui le premier a la puissance
de dissoudre ce que la Nature avait fortement lié» [...].
Du point de vue calorifique, la distinction sexuelle est très nettement complémentaire.
Le principe féminin des choses est un principe de surface et d'enveloppe, un
giron, un refuge, une tiédeur. Le principe masculin est un principe de centre,
un centre de puissance, actif et soudain comme l'étincelle et la volonté
La chaleur féminine attaque les choses du dehors. Le feu masculin les attaque
du dedans, au coeur de l'essence. Tel est le sens profond de la rêverie alchimique.
D'ailleurs pour bien comprendre cette sexualisation des feux alchimiques et la valorisation
nettement prédominante du feu masculin en action dans la semence, il ne faut
pas oublier que l'alchimie est uniquement une science d'hommes, de célibataires,
d'hommes sans femme, d'initiés retranchés de la communion humaine au profit
d'une société masculine. Elle ne reçoit pas directement les influences
de la rêverie féminine. Sa doctrine du feu est donc fortement polarisée
par des désirs inassouvis. Ce feu intime et mâle, objet de méditation
de l'homme isolé, est naturellement le feu le plus puissant. En particulier,
c'est lui qui peut «ouvrir les corps». Un auteur anonyme écrivant
au début du XVIIIe siècle présente très nettement cette valorisation
du feu enfermé dans la matière. «L'art imitant la Nature, ouvre un
corps par le feu, mais avec un bien plus fort que le Feu du feu des feux clos.»
Le surfeu préfigure le surhomme. Réciproquement, le surhomme, dans sa forme
irrationnelle, rêvé comme une revendication d'une puissance uniquement
subjective, n'est guère qu'un surfeu. Cette «ouverture» des corps,
cette possession des corps par le dedans, cette possession totale, est parfois
un acte sexuel manifeste. Elle se fait, comme le disent certains alchimistes, avec
la Verge du Feu. Les expressions similaires et les figures qui abondent dans certains
livres d'alchimie ne laissent aucun doute sur le sens de cette possession. Quand
le feu accomplit des fonctions obscures, on devrait s'étonner que les images
sexuelles restent si claires. En fait, la persistance de ces images, dans des domaines
où la symbolisation directe reste trouble, prouve l'origine sexuelle des idées
sur le feu. Il suffira, pour sen rendre compte, de lire dans les livres d'alchimie
le long récit du mariage du Feu et de la Terre. On pourra expliquer ce
mariage à trois points de vue : dans sa signification matérielle, comme
le font toujours les historiens de la chimie ; dans sa signification poétique,
comme le font toujours les critiques littéraires ; dans sa signification originelle
et inconsciente comme nous le proposons ici. Juxtaposons sur un point précis
les trois explications : Prenons les vers alchimiques souvent cités :
Si le fixe tu sais dissoudre
Et le dissous faire voler
Puis le volant fixer en poudre
Tu as de quoi te consoler.
On trouvera sans peine des exemples chimiques qui illustreront le phénomène
d'une terre dissoute qui est ensuite sublimée en distillant la dissolution.
Si l'on «coupe alors les ailes de l'esprit», si l'on sublime, on aura un
sel pur, le ciel du mixte terrestre . On aura effectué un mariage matériel
de la terre et du ciel. Suivant la belle et pesante expression, voilà «l'Uranogée
ou le Ciel terrifié».
[...]
[Le] feu sexualisé est par excellence le trait d'union de tous les symboles.
Il unit la matière et l'esprit, le vice et la vertu. Il idéalise les connaissances
matérialistes ; il matérialise les connaissances idéalistes. Il est
le principe d'une ambiguïté essentielle qui n'est pas sans charme mais
qu'il faut sans cesse avouer, sans cesse psychanalyser dans deux utilisations contraires
: contre les matérialistes et contre les idéalistes [...]. La raison d'une
dualité si profonde, c'est que le feu est en nous et hors de nous, invisible
et éclatant, esprit et fumée.
La Psychanalyse du feu , 1949.
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