La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

 

VISIONS DU FEU ET DE LA PRÉHISTOIRE
(TEXTES DE NATURE SCIENTIFIQUE)

Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

2. LE FEU


2.3. James G. Frazer

Spécialiste du folklore et de l'histoire des religions, James G. Frazer a consacré en 1930 un ouvrage aux Mythes sur l'origines du feu . Les deux extraits reproduits ci-dessous montrent en quoi le feu, lié à l'acte sexuel, se trouve associé aux femmes dans de nombreuses légendes:

Selon une tradition qui existe chez les Kakadu de l'Australie septentrionale, deux hommes, deux demi-frères, tous deux nommés Nimbiamaiianogo, partirent à la chasse avec deux femmes, leurs mères. Les hommes attrapèrent des canards et des pluviers-aux-ailes-en-éperon, tandis que les femmes récoltèrent en abondance dans les étangs des racines de lys et des graines. Or, à cette époque, les hommes n'avaient pas de feu et ne savaient pas en faire, mais les femmes le savaient. Tandis que les hommes étaient partis chasser dans la brousse, les femmes firent cuire leur nourriture et la mangèrent toutes seules. Juste comme elles finissaient leur repas elles virent au loin revenir les hommes. Comme elles ne voulaient pas que les hommes eussent connaissance du feu, elles ramassèrent hâtivement les cendres qui étaient encore allumées et les dissimulèrent dans leur vulve pour que les hommes ne pussent les voir. Quand les hommes arrivèrent ils dirent : «Où est le feu ?» Mais les femmes répliquèrent : «Il n'y a pas de feu.» Il se produisit alors une grande dispute et beaucoup de bruit. Les femmes donnèrent enfin aux hommes quelques-unes des racines de lys qu'elles avaient ramassées, et cuites. Quand ils eurent mangé beaucoup de viande et de racines de lys ils s'endormirent tous pour longtemps. Une fois encore, à leur réveil, les hommes allèrent chasser et les femmes firent cuire leur nourriture. Le temps était très chaud et tout le reste des oiseaux tués par les hommes était maintenant gâté. Les hommes apportèrent de nouvelles provisions et de nouveau, pendant qu'ils étaient encore au loin, ils virent brûler un feu brillant dans le camp des femmes. Un pluvier-à-l'aile-en-éperon s'envola et avertit les femmes que les hommes revenaient. Une fois encore les femmes cachèrent le feu et les cendres au même endroit qu'auparavant, et de nouveau les hommes demandèrent où était le feu, mais les femmes soutinrent vigoureusement qu'elles n'en avaient pas du tout. Les hommes dirent : «Nous en avons vu», mais les femmes répondirent : «Non, vous vous moquez de nous, nous n'avons pas de feu.» Les hommes répliquèrent : «Nous avons vu un grand feu, si vous n'avez pas de feu, comment cuisez-vous votre nourriture ? Est-ce le soleil qui l'a cuite ? si le soleil cuit vos lys, comment ne cuit-il pas nos canards ? et ne les empêche-t-il pas de se gâter ?» Il n'y avait pas de réplique à cela. Ils s'endormirent tous. À leur réveil les hommes déterrèrent la souche d'un arbre à bois de fer, et en tirèrent la résine. Alors ils prirent deux bâtons et découvrirent qu'ils pouvaient faire du feu en les frottant l'un contre l'autre. Mais pour punir les femmes des mensonges qu'elles avaient faits au sujet du feu, ils résolurent de les changer en crocodiles et de les payer ainsi de leurs tromperies. Ils modelèrent donc la résine de l'arbre à bois de fer en forme de têtes de crocodiles et les plaçant sur leurs têtes ils plongèrent dans un étang ; et quand les femmes vinrent à l'étang pour pêcher, les hommes-crocodiles les entraînèrent sous l'eau et les tuèrent. Quand tout fut achevé, les hommes crocodiles tirèrent les femmes sur la rive et leur dirent : «Levez-vous, marchez, pourquoi nous racontez-vous des histoires au sujet du feu ?» Mais les femmes mortes ne firent pas de réponse. Pendant un moment les hommes gardèrent leur tête de crocodile, tandis que leurs bras et leurs jambes étaient toujours humains. Mais plus tard ils furent changés en vrais crocodiles et ce furent les premiers de l'espèce, car jusque là il n'y avait pas eu d'êtres semblables. [...]
[L']idée que le feu jaillit du corps d'une femme et en particulier de ses organes génitaux trouve une explication certaine dans l'analogie que [...] beaucoup de primitifs voient entre le fonctionnement du foret-à-feu d'une part, et les rapports des sexes de l'autre. Dans tous les cas de ce genre le bâton horizontal que perfore le foret-à-feu est considéré comme femelle, tandis que le bâton vertical, le foret-à-feu lui-même, est considéré comme mâle, si bien qu'étant donnée cette analogie on peut dire que le feu jailli du foret-à-feu sort du corps d'une femme et en particulier de ses organes génitaux, qui sont ici représentés par le creux dans lequel tourne le foret-à-feu. Cette analogie est visiblement admise et mise en action dans les rites d'après lesquels le prêtre du feu brahmane ( Agnihotra ) et sa femme allument à eux deux le feu sacré avec le foret-à-feu. La nuit qui précède l'allumage du feu, le plongeur ou partie supérieure du foret-à-feu ( arani ) est confié au prêtre et la partie inférieure à sa femme, et l'homme et la femme dorment la nuit avec ces éléments. «L'opération de l'allumage du feu symbolisant l'accouplement.» Le matin suivant, ils allument ensemble le feu sacré ; l'homme tient fermement le plongeur pour que sa pointe ne puisse quitter le creux de la planche d'en bas, tandis que sa femme le fait tourner en tirant la corde qui l'entoure jusqu'à ce que du feu se produise et qu'il se communique à l'amadou. Le mari et la femme sont assujettis à des tabous spéciaux tandis qu'ils se livrent à l'accomplissement de ce devoir sacré.
La même analogie peut sans doute expliquer pourquoi dans les mythes on représente souvent les femmes comme possédant le feu avant les hommes. Car le feu qui sort de la planche par rotation est naturellement considéré par les sauvages comme existant dans la planche avant que l'allume-feu l'en ait fait jaillir, ou bien en langage mythique comme inhérent à la femme, avant d'en être tiré par le mâle ; le primitif imagine de même que le feu est accumulé dans des arbres du bois desquels le frottement le fait jaillir. Il peut donc paraître naturel pour un esprit primitif que les femmes aient possédé le feu avant les hommes.

Mythes sur l'origine du feu , 1930 (trad. M. DRUCKER).


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