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VISIONS DU FEU ET DE LA PRÉHISTOIRE
(TEXTES DE NATURE SCIENTIFIQUE)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
2. LE FEU
| En 1980, dans un ouvrage de vulgarisation scientifique intitulé Naissance de l'homme, Robert Clarke fait le point des connaissances préhistoriques et montre en particulier comment «le Pithécanthrope invente le feu»: |
La ressemblance entre tous [les] Pithécanthropes, malgré les distances
géographiques qui les ont séparés et la très longue période
pendant laquelle ils ont vécu, rien ne la caractérise mieux que l'apparition
du feu. Événement considérable dans l'histoire de l'homme. Invention
qui va le différencier de l'animal davantage encore que l'outil, et qui a dû
lui donner le sentiment nouveau, essentiel, qu'il peut désormais disposer d'une
liberté nouvelle, ainsi que d'une action plus forte sur son environnement. Le
feu permet à l'homme d'échapper, peu à peu, à quelques-unes de
ses grandes peurs ancestrales.
Comment se fait-il que l'homme, de toutes les espèces animales, ait été
le seul à franchir cette étape décisive, à s'affranchir de cette
crainte du feu, si profondément enracinée dans l'instinct de tous les autres
êtres vivants ? Apprivoiser, puis utiliser cette chose brûlante, effrayante,
vivante et précaire qu'est la flamme, a demandé probablement d'innombrables
tentatives, étagées sur des dizaines de milliers d'années. Nous ne
savons pas les reconstituer. Nous ne saurons jamais combien il fallut d'hésitations,
d'espoirs déçus, de drames aussi, sans doute, nés de l'incendie, avant
que l'homme domestique le feu.
Si les premières traces de foyers retrouvés datent d'environ 500 000 ans.
personne ne peut affirmer que ce sont les plus anciennes. Il se peut que l'homme
ait été attiré, bien plus tôt, par la foudre, par exemple, qui
enflammait la savane. En Afrique, elle a pu lui signaler les orages, générateurs
d'une eau rare et précieuse. La soif a pu avoir raison, à la longue, de
la peur du feu. Il a fallu, ensuite, que l'homme apprenne à conserver vivantes
les flammèches volées à l'incendie de brousse, allumé par l'orage.
Qu'il ose prendre avec lui et emporter vers son camp des brindilles enflammées
ou des braises rouges, plus faciles à transporter. Personne ne saura jamais
raconter cette belle histoire du feu qui va désormais se développer. C'est
celle qui permettra. plus tard, aux hommes d'acquérir l'art de la poterie et
les techniques du métal. Sa première étape, qui a peut-être suivi
de très près celle du vol de quelques morceaux de bois naturellement enflammés,
fut la création du feu. À quelle époque l'homme a-t-il compris qu'en
frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, ou deux silex, près d'un
peu de mousse sèche, il pouvait fabriquer à volonté le feu ? L'opération
n'est pas aisée : il suffit d'essayer pour s'en convaincre. Elle paraît
simple, mais pour réussir, elle réclame, en réalité, une très
grande habitude. Ce fut, en tout cas, l'une des inventions capitales qui ont transformé
le destin de l'humanité. [...]
L'arrivée du feu a été un extraordinaire élément de réconfort,
dans l'univers hostile du Pithécanthrope. Il n'avait, pour lutter contre le
froid, que ses vêtements de peaux de bêtes. Il devait combattre sur tous
les fronts : celui de l'environnement et celui de ses ennemis naturels, les fauves,
auxquels il disputait territoire de chasse et gibier. Il subissait, sans pouvoir
agir contre elles, les catastrophes naturelles, sécheresse ou glaciation, pluies
diluviennes ou vents glacés. Dans cet univers souvent hostile, le feu a été
une source de chaleur, de joie, de sécurité. Le moyen d'effrayer les prédateurs.
D'assurer, par conséquent, la tranquillité des femmes, des enfants et des
vieillards qui restaient au camp, tandis que les chasseurs partaient à l'affût.
En même temps, le feu est une manière décisive pour l'homme de s'affirmer,
face à l'animal. Après l'outil, c'est le second élément qui lui
donne le sentiment d'être autre. A-t-il ressenti cette notion, capitale, qu'il
était le seul être au monde à s'être affranchi de cette peur
du feu, à l'avoir retournée, comme une arme, vers ses ennemis ? Même
s'il n'en a pas eu conscience, cette transformation a certainement marqué son
comportement et accéléré son évolution. D'autant que le feu a
été aussi un élément d'organisation sociale. Volé à
l'orage, il devait être conservé avec des soins jaloux. Certains membres
de la tribu ont dû être spécialement chargés de cette tâche
: les premières vestales ont, au moins, 500 000 ans. L'apparition du «foyer»
fut un élément de socialisation capital. Il a fait naître tout un
ensemble de comportements originaux, de rapports inédits entre les membres de
la tribu, dont certains sont restés jusqu'à nous. Le foyer est devenu le
lieu de rassemblement privilégié, où l'on se retrouve, où l'on
parle, où l'on raconte, où l'on apprend. Avec l'apparition du feu, la vie
s'organise de façon différente, plus stable, plus complexe, plus spécialisée.
Cet élément sécurisant, cette preuve vivante de la suprématie
des hommes sur le monde hostile alentour, a été un élément de
chaleur humaine qui a dû aider à constituer plus solidement les groupes
humains à tous les niveaux : celui de la famille comme celui du groupe. Le feu
a puissamment joué pour faire de l'homme un animal social.
A-t-il été davantage encore ? Il est possible que le feu ait aidé
le langage articulé à s'affirmer. L'examen des crânes de Pithécanthropes
montre qu'ils possédaient les circonvolutions du cerveau où se trouve ce
qu'on appelle le «centre du langage». Sans doute n'avaient-ils pas la langue
aussi déliée que la nôtre. Ils étaient probablement tout juste
en train de se différencier des animaux qui poussent des cris inarticulés
et de s'engager dans la voie du langage véritable.
Naissance de l'homme , 1980.
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