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VISIONS DU FEU ET DE LA PRÉHISTOIRE
(TEXTES DE NATURE SCIENTIFIQUE)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
2. LE FEU
| L'Homme primitif dresse à l'intention de la jeunesse de 1870 un bilan assez complet des connaissances de l'époque en matière de préhistoire. Peut-être Rosny, alors âgé d'une quinzaine d'années, découvrit-il la vie des hommes primitifs dans des ouvrages de ce genre. On peut voir en tout cas ci-dessous comment l'auteur, Louis Figuier, imagine à partir d'informations essentiellement ethnographiques les méthodes suivant lesquelles nos lointains ancêtres parvinrent à se procurer le feu: |
Le premier pas important que fit l'homme dans la voie du progrès, fut la
conquête du feu. Selon toutes probabilités, il en eut connaissance accidentellement,
soit qu'il eut recueilli des matières qui s'étaient embrasées au soleil,
soit qu'en frappant deux silex l'un contre l'autre il eût mis le feu, sans le
vouloir, à quelque substance très inflammable.
Pour se procurer du feu, l'homme des temps quaternaires employait les moyens dont
faisaient usage les indigènes de l'Amérique, lorsque Christophe Colomb
les trouva, pour 1a première fois, sur les rivages du nouveau monde, moyens
que les peuples sauvages qui subsistent de nos jours mettent encore en oeuvre. Il
frottait deux morceaux de bois secs l'un contre l'autre, ou bien il tournait avec
rapidité un pieu aiguise en pointe dans un trou pratique dans un tronc d'arbre
bien sec [...]. Comme il existe chez les sauvages actuels quelques mécanismes
élémentaires propres à accélérer la production du feu, il
est à croire que ces mêmes moyens furent mis en oeuvre dès les premiers
temps de l'humanité. Il faut un temps considérable pour faire enflammer
deux morceaux de bois sec et dur, en les frottant l'un contre l'autre. Mais si l'on
fait usage de l'archet , c'est-à-dire si l'on se sert de la corde d'un
arc fixé solidement sur un manche, pour faire pivoter rapidement une tige de
bois cylindrique terminée en pointe, et entrant dans une légère cavité
pratiquée sur une planchette, on arrive à enflammer la planchette en quelques
instants. Nous croyons que l'archet appliqué à produire du feu dut être
mis en usage par l'homme qui vivait à l'époque du mammouth et des autres
animaux dont les espèces sont aujourd'hui éteintes. Ce premier rudiment
de la combustion étant obtenu, pour servir, pendant le jour, au chauffage et
à la cuisson des aliments, et à l'éclairage pendant les soirées,
comment pouvait-il être entretenu ? Les bois des arbres du pays, ceux qu'amenèrent
les courants des rivières ou de la mer, les huiles minérales inflammables,
les résines empruntées aux arbres conifères, les graisses et le lard
extraits des animaux sauvages, l'huile tirée des grands cétacés, tous
ces agents divers durent servir à entretenir la combustion, soit pour le chauffage,
soit pour l'éclairage. Les Esquimaux de nos jours n'ont d'autre combustible
pour chauffer leurs huttes et pour les éclairer pendant les longues nuits de
leur sombre climat que l'huile de phoque, qui, brûlée dans une lampe avec
une courte mèche, sert tout à la fois à cuire les aliments, à
chauffer la cabane et à l'éclairer. Aujourd'hui encore, dans la Forêt-Noire
(duché de Bade), on remplace quelquefois les chandelles par de longs copeaux
de hêtre bien sec, que l'on fixe horizontalement par un bout, entre les branches
d'une petite fourche, pour les allumer à l'autre extrémité. Et cette
lampe économique n'est pas à dédaigner.
On connaît encore le moyen original dont font usage, pour s'éclairer et
se chauffer, les habitants des îles Feroé, dans les mers septentrionales
de l'Europe. Ce moyen consiste à profiter de l'état graisseux d'un pingouin
pour convertir son corps en une véritable lampe. Il suffit de vider l'oiseau,
et d'introduire dans son bec une mèche, qu'on allume et qui fait fonctionner
cette véritable bougie animale jusqu'au dernier morceau de l'oiseau graisseux.
Les pingouins servent encore, chez les indigènes des îles Feroé, de
bûches naturelles pour entretenir le feu et faire cuire d'autres pingouins.
Quel que fût le moyen dont firent usage les premiers hommes pour se procurer
du feu,-- simple friction de deux fragments de bois sec l'un contre l'autre, longuement
répétée, -- archet, ou simple pieu tournant rapidement par l'action
de la main, sans aucun mécanisme, -- il est certain que la conquête du
feu doit figurer parmi les plus belles et les plus précieuses découvertes
de l'humanité. Avec le feu disparut l'ennui des longues soirées. Avec le
feu s'évanouirent les ténèbres des antres et cavernes où l'homme
cherchait sa retraite. Avec le feu, les climats les plus rigoureux devenaient habitables,
et l'eau qui imprégnait le corps de l'homme ou ses vêtements grossiers,
composés de peaux d'ours ou de ruminants à longs poils, pouvait s'évaporer.
Avec le feu, le danger des bêtes féroces diminuait.
L'Homme primitif , 1870.
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