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VISIONS DU FEU ET DE LA PRÉHISTOIRE
(TEXTES DE NATURE SCIENTIFIQUE)
Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné
1. LA PRÉHISTOIRE
| Ray Nyst est surtout connu pour ses fictions préhistoriques. Mais le souci constant d'éduquer son lecteur lui donna l'idée de faire précéder son roman La Caverne, publié en 1909 -- l'année même de La Guerre du feu --, d'une notice de plus de cent pages destinée à mettre en avant à la fois ses intentions de romancier et la qualité de sa documentation: |
Les sciences naturelles aujourd'hui ont mis à la disposition de la littérature
un type nouveau, l'homme primitif. Elles ont aussi fourni le décor somptueux
de fleurs et d'animaux des nombreuses époques disparues, riches en beautés,
qui successivement déroulèrent autour de ce héros des panoramas différents.
Ces progrès de la science ont ouvert au roman un champ inédit, plein de
surprises, où sont déjà présents le génie, l'héroïsme
et l'amour. L'homme primitif crée, lutte, aime dans l'ombre des forêts
vierges. Plus miraculeux, plus mystérieux que nous Mais dans cette voie tout
est à faire pour l'écrivain ; il n'y a quasi ni oeuvres... ni lecteurs.
Un dialogue, comme j'en pourrais citer beaucoup d'autres, résume assez exactement
l'état universel des esprits sur ce point.
Un professeur norvégien, de l'Université de Christiania, interrogé
sur l'intérêt que l'on accorde en Norvège à la question de l'homme
préhistorique, me répondait que les esprits cultivés de la société
scandinave s'intéressent vivement à la préhistoire. À la satisfaction
que me causa cette réponse le professeur devina mes projets littéraires
: «Je dois vous avouer franchement, dit-il, que nous sommes accoutumés
de regarder cette question comme exclusivement scientifique, et l'accueil est incertain,
que l'on pourra faire chez nous à une version pittoresque, mouvementée,
un roman». Par tous pays on peut dire qu'il en est à peu près de même.
«Préhistoire» n'évoque guère dans l'esprit du public, celui
qui lit, que l'image de pièces inertes, squelettes, crânes, silex, méthodiquement
classés et étiquetés dans les vitrines des musées. On sait vaguement
qu'il s'agit d'un ancêtre qui aurait vécu il y a des centaines de milliers
d'années. Et que cet ancêtre n'avait ni couteaux damasquinés, ni fusils
curieux, dont les exemplaires retrouvés peuvent sauver une peuplade de l'oubli.
Notre homme ne connaissait que les cailloux pour armes ; les tailler était toute
son industrie ; c'était néant dans son ménage et dans son coeur et
dans sa tête. Eh bien, non ! Ce néant, malheureusement inspiré à
l'esprit public par les collections de silex, si grises et si muettes dans les vitrines
des musées, et devant lesquelles le visiteur passe en disant avec indifférence
que ce sont des «cailloux», ce néant n'est qu'apparence. Ces silex,
ces ossements, en disent aussi long que des armes curieuses ou des écrits, à
qui veut les comprendre ; et ils permettent à celui qu'inspire un amour passionné
de la nature, particulièrement grandiose des temps passés de dépeindre
la vie préhistorique avec ses éclatantes couleurs. [...]
Ce qui éloigne du roman préhistorique les lecteurs, ce sont surtout les
idées fausses qui ont cours sur les hommes et les choses de la préhistoire.
Les esprits libres eux-mêmes ne sont pas sans préjugé ; l'homme-singe,
à cette phase de son évolution, était digne de la ménagerie et
sa vie peu humaine, trop simienne, devait être dépourvue des traits saillants
qui donnent aux individus une figure intéressante dans l'Histoire, dit-on. Cette
vie, en réalité, a manqué de poètes pour l'exalter et par là
n'a pas encore pris de relief homérique dans l'esprit public ; l'honorable et
vaillant singe qui fut à la peine durant des milliers d'années, n'a encore
ni sa mémoire ni ses travaux fabuleux chantés et honorés nulle part.
On pourrait objecter à la rigueur que ces honneurs, au contraire, sont déjà
bien anciens : la mythologie, dira-t-on, a porté jadis jusqu'à la divinisation
les images des premiers héros... Peut-être ; mais elle les transfigura
tellement que tout est à recommencer, avec un esprit neuf. J'ai dit honorable,
car certes l'homme ne connut jamais sous l'antique forme simienne les félonies
et les crimes qui ont illustré ton histoire et la mienne, lecteur ; et j'ai
dit vaillant, car certes le berceau sur lequel veilla ton père, pendant ton
âge de nourrisson, ne lui donna jamais autant de tracas que le père simien
en connut pour ses petits autour du berceau des forêts. Et j'ajoute que c'est
encore lui, singe dédaigné, et non toi homme honoré, qui, le premier,
inventa les arts et métiers dans la forêt préhistorique. Il fut le
moment le plus génial de l'humanité, quand rien n'existait des industries
ni des arts, avant qu'il en tirât du néant la féconde nouveauté.
La Caverne , 1909.
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