La Guerre du Feu Contextes

La Guerre du feu: Documents annexes

 



VISIONS DU FEU ET DE LA PRÉHISTOIRE

(TEXTES DE NATURE SCIENTIFIQUE)



Extraits choisis et commentés par Éric LYSØE
illustrant La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné

1. LA PRÉHISTOIRE


1.2. Rosny Aîné

Avec Les Origines (1895), Rosny quitte le terrain de la fiction pour aborder celui de la vulgarisation scientifique. Il n'en révèle pas moins une conception toute personnelle de la préhistoire à travers les dimensions qu'il fait prendre à sa reconstitution des âges primitifs. C'est en tout cas ce dont témoignent les lignes suivantes, citées d'après la réédition de l'ouvrage en 1923 :

Dans quelle ténébreuse forêt tertiaire, sur quelle savane vierge, ou sur quel rivage lacustre, et à quel millénaire mystérieux de l'évolution, la bête qui devenait homme alluma-t-elle les premiers foyers ? Quand tailla-t-elle le premier outil et quand encore créa-t-elle le Verbe, les premières syllabes qui devaient vaincre les forces sauvages ? Les Âges, consultés dans les entrailles de la Terre, n'ont point encore répondu et sans doute ne feront jamais de réponse précise, à vingt mille siècles près. Nous savons seulement qu'à la deuxième étape du quaternaire, à l'époque dite du Moustier, l'outil et le feu, et sans doute le langage, atteignaient un développement déjà supérieur à celui des races les plus misérables qui agonisent de nos jours sous la conquête implacable du blanc. Il est dès lors inévitable que l'homme primitif remonte jusqu'au tertiaire, et que déjà l'intelligence de notre espèce ait dominé celle du reste de l'Animalité, il y a trois cent mille, cinq cent mille ans, peut-être un million d'années. Nos antiques précurseurs, à peine au-dessus du niveau des grands singes actuels, allumèrent le brasier des nuits froides et pleines d'embûches, alors que l'épouvantable machærodus chassait encore dans les mêmes pâtures où vivait le mastodonte, l'éléphant méridional, le rhinocéros tertiaire, l'hipparion. L'homme, sans doute, offrait déjà des variétés sensibles--doué ici de la force du gorille, et d'une puissante stature, là plus frêle, plus dépendant de la ruse -- résumant enfin des caractères dont devaient sortir les mille diversités de l'heure actuelle. Mais de forte taille ou petit comme l'Esquimau, c'était un faible animal auprès de fauves qui eussent anéanti nos tigres d'un coup de griffe, d'herbivores dont le mammouth et l'éléphant ne sont que des descendants amoindris. On se figure avec un frisson de pitié quelque petite troupe humaine, au temps des silex de Thenay, sur notre terre d'Europe, campée à la lisière d'une forêt, près d'un fleuve, devant la plaine entrecoupée de marécages. Les animaux pullulent dans les bois, les herbes et les eaux. La terrible création s'est multipliée. Les troupeaux d'herbivores rôdent nombreux, sous la conduite de mâles farouches. Il n'y a encore aucune métaphysique du Bien ni du Mal, aucune pitié raisonnée, aucun code de morale. Les hommes de la lisière sont presque au niveau du pachyderme qui vient boire aux flots profonds, et peut-être, au total, sont-ils plus féroces. La dévoration immense du faible par le fort, du stupide par le rusé, du solitaire par la troupe, s'accomplit sans une réflexion sur la cruauté des lois naturelles. La beauté du monde -- ou ce que nous nommons ainsi -- se mêle dans une immense harmonie de croissance et de meurtre, de souffrance et de joie, d'amour et de chasse. L'instinct règne en maître, et pourtant les êtres ne sont point plus malheureux qu'il ne le seront mille siècles plus tard. La race humaine ne les a pas encore enserrés dans ses mailles, comme dans des rets vivants. La tuerie de brute à brute, rapide et bornée aux besoins, est innocente et douce comme un vagissement d'enfant auprès de ce que sera l'effroyable massacre de bêtes et d'hommes inférieurs, lorsque la Conscience sera née, lorsque les Codes de morale auront enseigné le respect de la souffrance. Hélas ! plus l'homme sera supérieur, plus haut sera son idéal, plus douces seront ses doctrines, et plus extravagamment il violentera ses frères inférieurs, plus implacablement il sera le bourreau de toute la création, plus vite il balaiera sur la planète tous ceux dont la dépouille pourra lui profiter, plus froidement il condamnera à mort ceux de ses semblables qui n'auront pas atteint son développement.
Il est donc faux, en un sens, de dire qu'en ces temps primitifs, la férocité et l'horreur régnaient davantage que de nos jours parmi les êtres [...]. Avant la Conscience, avant la pitié raisonnée, il y eut des douceurs de vie. La maternité, la solidarité, étaient venues depuis des centaines de millénaires, formant la famille et le troupeau. L'être trouvait plaisir à se joindre à l'être -- et nous oserons prétendre qu'une rêverie confuse agitait les bêtes supérieures. Ils n'ont point regardé les animaux ceux qui leur nient un sens du bonheur en dehors de la fécondation, de l'amour maternel et de la nourriture. Ils ne se souviennent pas de leur enfance ceux qui méconnaissent la poésie des sauvages.

Les Origines , éd. 1923.


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