J.-H. Rosny Aîné


Les Xipéhuz


Documents complémentaires 1

 

E. A. Poe, L'Eau de Tsalal

 

Dans les Aventures d'Arthur Gordon Pym (Narrative of Arthur Gordon Pym), Edgar Allan Poe imagine d'autres formes de vie, d'autres états de la matière et définit l'essentiel des procédés caractéristiques de la science-fiction moderne. L'évocation qu'il fait de l'île de Tsalal et plus encore peut-être celle de son eau étrange met ainsi en place une double stratégie descriptive qui consiste tout à la fois à banaliser et à singulariser l'extraordinaire.

    Comme le révèle l'extrait suivant, on trouve des procédés qui tentent de ramener l'étrange à des phénomènes familiers. Ce sont:

  1. la rationalisation
  2. la comparaison
  3. et la transposition

    On rencontre par ailleurs des procédés qui affirment le caractère radicalement inouï de l'objet décrit. Ce sont:

  4. l'anormalisation
  5. l'approximation
  6. l'inénarrabilité
  7. les contradictions
  8. la diversification

Ces procédures, analysé par Éric Lysøe dans Les Kermesses de l'étrange (p. 396-400), se retrouvent chez Rosny dans la peinture qui est faite des créatures extra-humaines (voir ibid., p. 400-9).


Les cours d'eau, quelque prodigieux que cela puisse paraître , avaient si peu de rapport avec ceux des autres climats , que nous hésitions à y goûter, et que nous avions même de la peine à nous persuader que leurs qualités étaient purement naturelles . À un petit ruisseau qui coupait notre chemin (le premier que nous rencontrâmes), Too-wit et sa suite firent halte pour boire. En raison du caractère singulier de cette eau nous refusâmes d'y goûter, supposant qu'elle était corrompue ; et ce ne fut qu'un peu plus tard que nous parvînmes à comprendre que telle était la physionomie de tous les cours d'eau dans tout cet archipel. Je ne sais vraiment comment m'y prendre pour donner une idée nette de la nature de ce liquide, et je ne puis le faire sans employer beaucoup de mots . Bien que cette eau coulât avec rapidité sur toutes les pentes, comme aurait fait toute eau ordinaire , cependant elle n'avait jamais, excepté dans le cas de chute et de cascade, l'apparence habituelle de la limpidité. Néanmoins je dois dire qu'elle était aussi limpide qu'aucune eau calcaire existante, et la différence n'existait que dans l'apparence. A première vue , et particulièrement dans les cas où la déclivité était peu sensible, elle ressemblait un peu , quant à la consistance, à une épaisse dissolution de gomme arabique dans l'eau commune . Mais cela n'était que la moins remarquable de ses extraordinaires qualités. Elle n'était pas incolore; elle n'était pas non plus d'une couleur uniforme quelconque , et tout en coulant elle offrait à l'¦il toutes les variétés possible de la pourpre comme des chatoiement et des reflets de soie changeante . Pour dire la vérité, cette variation dans la nuance s'effectuait d'une manière qui produisit dans nos esprits un étonnement aussi profond que les miroirs avaient fait sur l'esprit de Too-wit . En puisant de cette eau plein un bassin quelconque, et en la laissant se rasseoir et prendre son niveau, nous remarquions que toute la masse de liquide était faite d'un certain nombre de veines distinctes, chacune d'une couleur particulière ; que ces veines ne se mêlaient pas; et que leur cohésion était parfaite relativement aux molécules dont elles étaient formées, et imparfaite relativement aux veines voisines. En faisant passer la pointe d'un couteau à travers les tranches, l'eau se refermait subitement derrière la pointe, et quand on la retirait toutes les traces du passage de la lame étaient immédiatement oblitérées. Mais, si la lame intersectait soigneusement deux veines, une séparation parfaite s'opérait, que la puissance de cohésion ne rectifiait pas immédiatement . Les phénomènes de cette eau formèrent le premier anneau défini de cette vaste chaîne de miracles apparents dont je devais être à la longue entouré.

Edgar Allan Poe, Aventures d'Arthur Gordon Pym (1837), trad. Baudelaire, 1857.


 

 

 

 

Rosny aîné

Documents complémentaires 2

Maupassant, Les Apparitions du Horla

 

 

g contradictions

 

 

d anormalisation

c transposition*

b comparaison

a rationalisation

e approximation

g contradictions

 

* cf. l'eau, et l'eau d'un miroir.

Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. On y voyait comme en plein jour, getg je ne me vis pas dans la glace! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Je n'étais pas dedans, et j'étais en face, gcependantg. Je la regardais avec des yeux affolés. Je n'osais pas aller vers elle, sentant bien qu'il était entre nous, lui, dl'Invisibled, et qu'il me cachait.

Oh ! comme j'eus peur! Et voilà que je commençai à m'apercevoir dans une cbrume au fond du miroirc, dans une brume bcomme à travers de l'eaub; et il me semblait que acette eau glissait de gauche à droite, lentement, me rendant plus précis de seconde en secondea . C'était b/ecomme la fin d'une éclipseb/e . Ce qui me cachait n'avait pas de contours, mais eune sortee de gtransparence opaqueg s'éclaircissant peu à peu.

 

Maupassant, La Lettre d'un fou, 1885.

 

 

Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. Et bien... on y voyait comme en plein jour... et je ne me vis pas dans la glace! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Mon image n'était pas dedans... Et j'étais en face... Je voyais le grand verre limpide du haut en bas ! Et je regardais cela avec des yeux affolés, et je n'osais plus avancer, sentant bien qu'il se trouvait entre nous, lui, et qu'il m'échapperait encore, mais que son corps imperceptible avait absorbé mon reflet.

Oh ! comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir dans une brume au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement, rendant plus précise mon image de seconde en seconde. C'était comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque s'éclaircissant peu à peu.

 

Maupassant, Le Horla, 1886.

 

Je me dressai, les mains tendues en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh ! bien ?... on y voyait comme en plein jour... et je ne me vis pas dans la glace! Elle était vide, claire, pleine de lumière ! Mon image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi ! Je voyais le grand verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés ; et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait dévoré mon reflet.

Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir dans une brume au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement, rendant plus précise mon image de seconde en seconde. C'était comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque s'éclaircissant peu à peu.

Maupassant, Le Horla, 1887.

ML> raissait point posséder de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque s'éclaircissant peu à peu.

Maupassant, Le Horla, 1887.