Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

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La Pensée sauvage


'une des grandes forces de La Guerre du feu consiste d'ailleurs à rajeunir singulièrement le lecteur moderne, en lui faisant partager la vision de ce primitif débordant de ressources. Car Rosny cherche visiblement à pénétrer la pensée sauvage. Il invente des façons de compter en « doigts » ou en « rameaux » (I, 1 et II, 1). Il retrace l'éveil du sentiment religieux, en imaginant d'obscurs rites à la lune ou en transcrivant les idées qu'entretiennent les héros à propos de la nature ou des animaux. À chaque fois, un style indirect libre à peine sensible ou le simple recours au présent historique permettent d'estomper les barrières édifiées au fil des siècles entre l'humanité d'hier et celle d'aujourd'hui:

Agglomérés en conseil de chasse, [les loups] échangèrent des rumeurs, des gestes [...]. Les vieux appelaient l'attention, surtout un grand loup au pelage blême, aux dents d'ocre: on l'écoutait, on le regardait, on le flairait avec déférence. Naoh ne doutait pas qu'ils eussent un langage (I, 4).

Cependant le Soleil et l'Eau mêlent leur vie brillante. L'Eau est immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme la feuille du nymphéa. Mais la lumière du Soleil est plus grande que l'Eau elle-même [...]. Dans sa fièvre, Naoh [...] s'étonne de la lumière si vaste venue d'un feu si petit (III, 2).

Ailleurs, des tournures à l'antique donnent une patine singulière au discours et, là encore, rapprochent le lecteur des protagonistes. Les superlatifs bibliques -- «les siècles des siècles» (I, 2), «le chef des chefs» (ibid.) -- succèdent à des formulations qui visent manifestement à faire résonner une voix millénaire:

En ce temps, le Mammouth circulait invincible [...]
Il advint que le chef des aurochs et ceux des mammouths approchèrent en même temps le bord des eaux (ibid.).

Mais le plus surprenant est peut-être la façon qu'a Rosny de détourner l'écriture artiste chère aux disciples des Goncourt. Dans La Guerre du feu en effet, le romancier ne s'est pas encore entièrement débarrassé des procédés de style en vogue à la fin du XIXe siècle. S'ils sont moins nombreux que dans Vamireh ou Eyrimah, les termes rares, les périphrases recherchées n'ont cependant pas entièrement disparu. Ici un ours « coër[ce] ses énergies » (I, 3), là des pierres se dressent « à l'opposite du vent » (I, 4). En règle générale toutefois, ces effets permettent à l'auteur d'introduire dans la narration un flou référentiel, qui renvoie à une perception du monde plus grossière que celle de l'homme moderne, et donne ainsi l'illusion d'un style « préhistorique ». Le crépuscule devient « l'heure rouge » (ibid.) et la lune « le croissant » qui « blanchi[t] le fond du ciel » (II, 2). Dès lors, le lecteur se trouve nécessairement conduit à identifier ses pensées à celles du personnage, surtout quand se conjuguent plusieurs des procédés mentionnés ci-dessus:

Or, le soleil s'ensanglanta dans le vaste Occident, puis il alluma les nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur de balisier, jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur une rive d'automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve: ce fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des contrées incommensurables comme les crépuscules d'été ; mais il y eut des lacs, des îles et des cavernes pétris de la lueur des magnolias, des glaïeuls et des églantines, dont l'éclat touchait l'âme sauvage de Naoh.Il se demanda qui donc allumait ces étendues innombrables, quels hommes et quelles bêtes vivaient derrière la montagne du Ciel (II, 7).

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C'est peut-être d'ailleurs par cette dimension que la grande fresque épique de Rosny continue à fasciner le lecteur contemporain. Certes, et bien qu'elle trouve son origine dans l'inspiration décadente, la rêverie que poursuit l'auteur autour des principes implacables de l'évolution explique sans doute le succès de La Guerre du feu. Elle préfigure en effet quelques unes des interrogations de cette fin de XXe siècle, où les sociétés développées ont peu à peu pris leur distance vis-à-vis du mythe du progrès. Mais l'écho que rencontre de la sorte le roman est d'autant plus fort qu'il éveille en chacun d'étranges résonances. Car, par la force du style et la richesse de l'imaginaire, l'aventure de Naoh s'adresse avant tout à notre âme d'enfant. Le monde préhistorique de Rosny est sans doute moins celui des paléontologues et des archéologues que « le vert paradis des amours enfantines » dont parle Baudelaire. Il est l'occasion de revivre les terreurs et les triomphes de l'enfance, de suivre un héros qui, malgré sa stature, tient plus de David que de Goliath, et doit affronter tous les ogres de la nuit, tous les géants de la forêt des origines: ours et félins guerriers, mammouths tendrement maternels.

La médaille a toutefois son revers. Cet aspect de l'oeuvre a également conduit, en effet, à entretenir autour de La Guerre du feu, une curieuse méprise: celle qui consiste à classer le roman dans la littérature pour la jeunesse. La confusion, sensible dès l'origine puisque le roman paraît en feuilleton dans Je sais tout, s'est d'autant plus facilement répandue qu'en France, la veine préhistorique a été surtout exploitée par les écrivains spécialisés dans les publications pour l'enfance. Samuel-Henry Berthoud, Jules Verne ou Ernest d'Hervilly précèdent l'auteur de Vamireh, et durant l'entre-deux-guerres, c'est dans La Semaine de Suzette ou dans Pierrot, que paraissent les nombreux feuilletons ou contes préhistoriques de Léon Lambry. Rosny lui-même, après avoir confié Vamireh et Eyrimah à La Revue hebdomadaire, sera souvent conduit à se partager entre la presse enfantine et les éditions populaires. À la charnière du XIXe et du XXe siècle, le monde de l'édition française, dans ce qu'il a de plus prestigieux, s'ouvre donc difficilement au roman préhistorique. L'homme primitif par conséquent retient assez peu l'attention des romanciers de renom. Seules deux nouvelles font exception à la règle, « La Mort d'Odjigh » que Marcel Schwob fait paraître en 1896 dans Le Roi au masque d'or et « Le Brouillard du 26 octobre » de Maurice Renard, publié en 1913 dans Monsieur d'Outremort et autres histoires singulières. Encore le second de ces textes n'appartient-il pas réellement à la veine préhistorique stricto sensu. Contant la rencontre inopinée de l'homme moderne et du primitif, il développe plutôt le thème des civilisations oubliées, comme le fait d'ailleurs Jules Verne, dans son Voyage au centre de la Terre, ou l'auteur de La Guerre du feu lui-même dans plusieurs romans ou nouvelles(43). En se limitant aux contemporains de Rosny, la moisson n'est donc pas particulièrement abondante en France. Et elle ne l'est pas beaucoup plus en Grande Bretagne où, à l'exception de quelques auteurs méconnus, Austin Bierbower ou Stanley Waterloo, la veine préhistorique n'a guère tenté qu'Herbert George Wells, et seulement à l'occasion de deux nouvelles, parues l'une en 1897, «A Story of the Stone Age»(44), l'autre en 1921, «The Grisly Folk»(45). Curieusement, c'est en Belgique que se rencontrent finalement en plus grand nombre les disciples et imitateurs directs de Rosny: Ray Nyst tout d'abord avec Notre-Père-des-Bois(45) dès 1899, puis bientôt La Forêt nuptiale(47) et La Caverne(48), Jean Tousseul, un peu plus tard, avec «Rooh»(49) ou «L'Exode»(50), et surtout Pierre Goemaere avec Le Pèlerin du soleil(51) et Henri-Jacques Proumen avec Ève, proie des hommes(52).

Sans invoquer pour autant la désuète « théorie des climats », il semble qu'on puisse mieux comprendre à la fois cette confusion entretenue autour de l'oeuvre et cette attention particulière aux auteurs belges à la lumière d'un élément biographique que les dictionnaires, en présentant l'auteur de La Guerre du feu comme un « écrivain français né à Bruxelles », tendent généralement à négliger. Car le romancier avant de s'intégrer parfaitement à la vie littéraire parisienne a passé une trentaine d'années à l'écart de la capitale. Il a pu cultiver ainsi une différence qui semble l'avoir empêché, certes à des degrés divers, mais de façon néanmoins sensible, de se couler toujours parfaitement dans les moules et catégories des lettres françaises.

Il est clair en tout cas qu'il appartient de plein droit à la Belgique. S'il fait volontiers état d'un père lillois dans ses textes autobiographiques, c'est pour des raisons essentiellement stratégiques: un membre du jury Goncourt, distingué qui plus est par la Légion d'honneur a peu intérêt, à l'époque, à mettre en avant des origines étrangères, et encore moins lorsque celles-ci fleurent un peu le scandale. Or, non seulement le père de Rosny, Joseph Constant Adrien Boex, est belge, mais encore doit-il cette nationalité à sa qualité d'enfant naturel. Fils d'une jeune Néerlandaise, Constance Victoire Boex, venant de Bréda, il est né de père inconnu. Déclaré par le chirurgien accoucheur, il n'a jamais été reconnu officiellement par sa mère, ce qui en fait au regard de la loi un citoyen belge(53). Les fils qu'il eut avec Irmine Tubicx, son épouse, bruxelloise elle aussi, ne peuvent donc qu'être belges . Et ce n'est sans doute pas le moindre mérite d'un pays dont on parle trop souvent avec le sourire que d'avoir, avec Joseph Henri et Séraphin Justin Boex, donné le jour aux frères Rosny, et d'avoir avec eux tout à la fois inventé la science-fiction moderne et élevé le roman préhistorique au rang de l'épopée universelle...

 

 

Éric LYSØE

janvier 1994

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