Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

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Un rêve d'équilibre


insi, aucun des modèles de développement qu'offrent le mammouth ou le félin n'est pleinement satisfaisant. La sélection naturelle qui semble privilégier la voie carnassière conduira certainement l'homme à s'effacer un jour devant une race plus sanguinaire que lui(39). Mais suivre l'exemple du pachyderme n'aura pas mieux servi le destin des Wah. Tenter d'échapper à l'évolution ne constitue même pas une solution. Le sort des Hommes-au-Poil-Bleu, qui, demeurés à l'état de singes, « ne connaiss[ent] pas la guerre [...], ne mang[ent] pas de chair et viv[ent] sans traditions » (III, 7) n'est pas plus enviable que celui des autres... On imaginerait difficilement une peinture plus pessimiste de l'histoire humaine, si Rosny ne la nuançait par une ultime extension de son champ de vision, à travers le rêve d'une dernière alliance, passagère sans doute, mais néanmoins exaltante. Car l'écrivain fait de l'homme préhistorique un compromis que réalisent, l'espace d'un instant, les deux voies de l'évolution, le produit d'un univers qui s'est tout entier réparti entre des valeurs masculines et féminines apparemment incompatibles, en un mot, le fils du félin et du mammouth.

En effet, l'aventure de Naoh, en ce qu'elle permet l'association de races plus ou moins viriles, n'est pas le seul élément à introduire dans le roman une symbolique sexuelle. La nuit, ainsi, représente certes les ténèbres de l'ignorance, mais aussi la matière première de la vie, la matrice primordiale que viendra féconder le feu(40). Au début de la seconde partie, elle se combine avec l'eau et la lumière de la lune, pour devenir l'emblème d'une féminité tout à la fois mystérieuse et exaltante. Elle prépare ainsi l'entrée en scène du mammouth non seulement comme animal de l'alliance, mais encore comme représentant inattendu de valeurs toutes maternelles(41). Car le pachyderme, intimement lié à la nature, constitue bien une sorte de totem féminin. Son nom(42) évoque à la fois le sein nourricier (« mamma ») et les surnoms que l'enfant donne à sa mère (« maman », « mummy », etc.). Aussi révèle-t-il à l'égard de Naoh un comportement plein d'attention, voire de tendresse, et trouve son équivalent à l'échelle humaine dans cette tribu des Wah, dont on a pu voir qu'elle était essentiellement féminoïde.

Autant le félin est viril, autant le mammouth, donc, est maternel. Les deux voies de l'évolution que l'un et l'autre représentent sont de ce fait absolument complémentaires. Au lieu de se combattre, elles devraient s'épouser dans des noces fabuleuses... Or, Naoh incarne précisément cet instant miraculeux où l'humanité n'a pas définitivement opté pour une voie déterminée et peut encore conjuguer l'une et l'autre. Sans doute finit-il par quitter le mammouth, mais c'est pour retrouver un peu plus tard ces hommes-pachydermes que sont les Wah et sceller avec eux un nouveau pacte. De fait, les deux dernières parties du roman témoignent clairement de ce désir de maintenir une sorte de statu quo entre les voies de l'évolution. À la différence de la première, inscrite sous le signe du félin et du carnage, elles reproduisent la même combinaison de combats et d'alliances. Certes, la troisième partie laisse sentir un net fléchissement. La lutte contre Aghoo est plus terrible que celle qu'il faut mener contre les Kzamms, la compagnie des Wah est moins exaltante que celle des mammouths. Néanmoins, le déclin qui s'amorce n'est peut-être pas absolument irréversible. Qu'on songe aux Oulhamr ! Lorsqu'à la fin du roman Naoh retrouve sa horde, celle-ci a atteint un stade avancé de déchéance. Mais il suffit de presque rien, d'une « petite lueur rouge », d'une « vie humble [...] qu'un enfant aurait écrasée d'un coup de silex » (III, 11) pour que l'avenir renaisse. Cette troisième partie ne s'inscrit donc sous les tonalités sombres et morbides de l'automne décadent que pour mieux renaître dans les toutes dernières pages, révélant combien les lois formidables, inhumaines de l'évolution peuvent devenir autant de manifestations de la chance.

Naoh et ses compagnons constituent en toute logique la meilleure représentation de cette humanité pour laquelle tout semble encore possible. Chez eux, la science du mammouth et la force du félin ne se sont pas définitivement dissociées, car ils jouissent d'une sorte d'intelligence musculaire qui les fait participer à la fois de la matière et de l'esprit. En ce qu'elle est signe de ruse plutôt que de force (cf. I, 2), l'aptitude à la course, qui permettra aux Oulhamr de triompher des Kzamms et à l'homo sapiens sapiens de succéder à l'homme de Néanderthal, réconcilie la mécanique de l'évolution avec le rêve d'équilibre entre le corps et l'intellect, le masculin et le féminin, le fauve et le pachyderme. Mais ce n'est là que le signe le plus évident d'une coopération des sens et de la raison, chez un héros dont l'organisme sait à merveille saisir les signaux multiples de la nature -- mieux, les comprendre, cette fois encore selon l'acception étymologique du terme:

Tout son être aspirait la nuit. Il était une forme merveilleuse, où pénétraient les choses subtiles de l'univers: par sa vue, il captait les phosphorescences, les formes pâles, les déplacements de l'ombre, et il montait parmi les astres; par son ouïe, il démêlait les voix de la brise, le craquement des végétaux, le vol des insectes et des rapaces, les pas et le rampement des bêtes; il distinguait au loin le glapissement du chacal, le rire de l'hyène, la hurlée des loups, le cri de l'orfraie, le grincement des locustes; par sa narine pénétrait le souffle de la fleur amoureuse, la senteur gaie des herbes, la puanteur des fauves, l'odeur fade ou musquée des reptiles. Sa peau tressaillait à mille variations ténues du froid et du chaud, de l'humidité et de la sécheresse, à toutes les nuances de la brise. Ainsi vivait-il de ce qui remplissait l'Espace et la Durée (ibid.).

Car Naoh, dont l'intelligence est encore « neuve » (I, 4) paraît si éloigné du décadent moderne qu'il semble encore en mesure de faire plier le destin de l'humanité et d'échapper aux processus de dégénérescence. Son « sang bout d'espérance », et si sa « pensée est courte », son « instinct est prodigieux » (III, 9). Il est plein d'un dynamisme qui se manifeste jusque dans ses rêves, lesquels, loin de se réduire à la contemplation passive de phénomènes merveilleux, sont « pleins d'actes, pleins d'énergies, pleins de gestes efficaces » (II, 1).

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