Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

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Une loi implacable


l s'en faut donc de peu que le mammouth n'incarne un idéal. Son existence paraît « heureuse, sûre et magnifique » (II, 3). Si sa trompe tient à la fois « de l'arbre et du serpent » (ibid.), c'est sans doute pour mieux le rattacher au paradis des origines, tant il est clair que lui et ses semblables mènent une vie édénique:

Parfaitement adaptés à leurs pâturages, la force emplissaitleurs flancs lourds ; une nourriture abondante s'offrait à tous les détours du fleuve, dans les limons palustres, sur l'humus des plaines, parmi les vieilles futaies vénérables (II, 7).

Pourtant la voie qu'il semble indiquer de la sorte est difficilement praticable pour l'humanité. Si le mammouth devient l'allié de l'homme, celui-ci ne peut se résoudre à se conformer entièrement à son modèle. Mystérieusement, l'évolution joue contre l'amitié entre le pachyderme et la créature humaine. La fin de la deuxième partie montre ainsi de façon révélatrice Naoh et les mammouths descendant de conserve le « cours du Grand Fleuve » (ibid.), image presque transparente du temps... Mais il faut songer à la horde, à Gammla, et l'Oulhamr doit faire ses adieux aux colosses. La route de l'homme et du pachyderme bifurque. Après un enlacement plein de gravité, chacun s'en va vers son destin. Séparé du mammouth par une loi qui le dépasse, le héros retourne « sous l'automne pluvieux, dans la forêt des fauves, sur l'immense prairie pourrissante » (ibid.).

Ce faisant, Naoh semble instinctivement saisir que la voie empruntée par le mammouth est peut-être plus dangereuse encore que celle du félin. La vie en troupeau, dès lors qu'elle s'applique à d'autres organismes que ceux des grands pachydermes, semble toujours dégradante. Les loups, les chiens ou les hyènes sont d'autant plus répugnants qu'ils ont développé un instinct social indigne de leur tempérament originel (cf. I, 4 et III, 9). Et chez les hommes, les conséquences sont peut-être pires encore. Ainsi les Wah sont-ils condamnés par la sélection naturelle parce qu'ils se présentent comme des équivalents humains du mammouth.

Chez ce dernier règne une relative égalité ; chacun, solidaire des autres, éprouve le « plaisir simple et profond de se sentir [près de lui] les mêmes structures, les mêmes instincts, les mêmes gestes » (II, 7). Sur cet exemple, les Wah ont développé le sens de l'équité et de la sociabilité. Ils aiment « s'asseoir en groupes, serrés les uns contre les autres, comme si leurs individualités affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race » (III, 6). Toute distinction entre les individus s'estompe. La différence des sexes, elle-même, s'abolit. Pourtant, le sentiment de la communauté, visiblement exagéré, entraîne des comportements grégaires susceptibles de provoquer les pires catastrophes:

Ces êtres timides sur un seul point montraient de l'imprudence et de la témérité: ils risquaient tout pour délivrer un des leurs pris, cerné ou tombé dans un piège. Cette solidarité, comparable à celle des pécaris, [...] les conduisaient parfois à de sinistres aventures (III, 5).

Comme le mammouth encore, les Wah jouissent sinon d'une intelligence plus élevée, du moins de connaissances bien supérieures à celle des Oulhamr. Ils savent faire du feu ou utiliser des propulseurs. Mais, là encore, ce développement technique ne leur offre en contrepartie qu'une « vie chétive », des gestes « flexibles et tardifs » (ibid.).

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