Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


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Félins et mammouths


insi les lois de la sélection naturelle s'élaborent-elles à partir d'un paradoxe. Elles se fondent à la fois sur la logique de l'amour, de l'alliance et sur celle de la haine, de la destruction. Comme telles cependant, elles n'en sont pas moins universelles et gouvernent l'ensemble du monde vivant. De ce fait, fidèle à son inspiration épique, Rosny ne se contente pas d'étendre les aventures de Naoh à la collectivité humaine. Il les élargit à tout le règne animal, d'autant plus facilement d'ailleurs que chacun de ses protagonistes, associé à un totem, est déjà fils du Léopard, de l'Ours ou du Saïga. Sous sa plume, la nature entière se trouve donc aux prises avec les contradictions dramatiques de l'évolution. Deux voies s'offrent ainsi à toutes les créatures, l'une favorisant les comportements agressifs, l'autre plus conforme aux tempéraments pacifiques. Toutes deux incarnées dans des représentants emblématiques, le félin et le mammouth, elles révèlent combien un même mode d'existence peut être à la fois facteur de progrès et de décadence(36).

gravure originale lors de
la parution de La Guerre du Feu
dans Je sais tout.

 


Les tigres et les lions partagent ainsi l'hygiène de vie des guerriers, et forment un groupe auquel appartiennent encore l'ours, le loup, l'hyène ou le chien(37). Les plus impressionnants vivent en solitaires, par couples ou tout au plus en petits groupes. Comme l'athlète préhistorique, ils possèdent un organisme taillé pour la lutte et réduisent la femelle à n'être qu'un enjeu, un exutoire à leur agressivité (cf. I, 4 et 5). Ils se comportent ainsi de la même façon que les Kzamms ou encore qu'Aghoo et ses frères, qui asservissent leurs femmes, refusent toute alliance avec leurs congénères et vivent à l'écart de la horde (cf. I, 1). Le parallélisme est révélateur: comme les hommes de Néanderthal ou ceux qui leur ressemblent, les félins, du fait de leurs habitudes carnivores, s'inscrivent dans un cycle biologique qui les promet à une disparition prochaine. Les duels incessants, durant lesquels chaque vainqueur finit par devenir une proie, montrent à quel point la logique du meurtre ne leur accorde guère que des triomphes provisoires. Le lion géant, pourtant maître incontesté de la faune, voit de la sorte son « espèce décro[ître] depuis des millénaires » (I, 4). Son appétit insatiable le pousse non seulement à rechercher la solitude pour disposer d'une nourriture suffisante, mais encore à parcourir inlassablement des terrains de chasse de plus en plus grands et de moins en moins giboyeux. C'est d'ailleurs à l'occasion d'une de ces expéditions qu'il laisse s'échapper ces proies tant convoitées que constituent Naoh et ses compagnons. Le félin définit donc une forme d'existence condamnée à plus ou moins longue échéance. Ses besoins entraînent de véritables catastrophes écologiques en ce qu'ils finissent par transformer la terre en désert. Aussi, lorsqu'une telle hygiène de vie se transpose chez l'homme, notamment chez Aghoo ou chez les Kzamms, sous la forme exacerbée du cannibalisme ou du tempérament sanguinaire, c'est pour devenir inévitablement un symptôme de décadence.

Bien qu'elle puisse paraître à première vue plus satisfaisante, la seconde voie de l'évolution, placée, elle, sous le signe de l'alliance, débouche sur des conséquences non moins désastreuses. Formant avec la précédente la seule alternative offerte aux êtres vivants, elle s'incarne dans un animal aussi prestigieux que le félin: le mammouth. Mais on la devine encore à travers toute une série de comparses: le rhinocéros, l'auroch ou l'urus, équivalents de ce qu'étaient l'ours ou le loup à l'égard des grands fauves. Rosny prend donc grand soin d'opposer les deux modes d'existence. Les herbivores ne sont chez lui pas moins importants que le lion ou le tigre (I, 4), et le mammouth constitue bien le seul adversaire qui soit réellement à la mesure des félins:

... une fois de plus [les mammouths] se connaissaient les maîtres de la terre. [...] Et Naoh comparant les bêtes souveraines à Nam et Gaw [...] concevait la petitesse et la fragilité de l'homme [...]. Il songeait aussi aux lions jaunes, aux lions géants et aux tigres [...] sous la griffe desquels l'homme ou le cerf élaphe sont aussi faibles qu'un ramier dans les serres d'un aigle (I, 2).

De fait, sur bien des points, le mammouth est l'exact opposé du grand fauve. Végétarien, il vit, à la différence du félin, en parfaite harmonie avec un milieu qu'il respecte. Les portraits qui sont brossés de lui révèlent d'ailleurs à quel point il procède de la nature, car ils le font moins ressembler à un animal qu'à un fragment animé du décor, un rocher, une colline, une forêt en mouvement:

Les mammouths barrirent [...]: leurs corps étaient des tertres et leurs pieds des arbres ; [...] leurs trompes semblaient des pythons noirs ; leurs têtes des rocs. Ils se mouvaient dans une peau épaisse comme l'écorce des vieux ormes. Derrière suivait le troupeau, couleur d'argile (ibid.).

Le mammouth est ainsi en étroit accord avec le cosmos et donc avec des cycles démesurés au regard de l'échelle humaine. Alliées à sa robustesse, ses moeurs lui permettent d'ignorer le plus souvent les luttes fratricides qui ravagent le reste de la faune. Naturellement pacifique(38), il n'entre en guerre que s'il se sent menacé. Il lui arrive de se défendre et même de se venger, mais c'est toujours en reconnaissant instinctivement la limite que franchissent trop vite les félins et plus encore les hommes. Il ne poursuit pas un ennemi qu'il a mis en fuite (ibid.), et il faut toute la ruse de l'homme pour le pousser au massacre: Naoh, assiégé par les Kzamms, doit forcer ceux-ci à se révéler pour voir le troupeau de pachydermes donner enfin la charge (II, 7). Ce tempérament paisible permet au mammouth de mener une existence tranquille et de jouir d'une longévité supérieure à celle de la « bête verticale ». La formidable expérience qu'il développe au cours de cette vie disproportionnée et « un instinct social plus ancien que celui des hommes » (ibid.) lui permettent alors d'acquérir un savoir surprenant. Sa pesante constitution, loin de signifier une quelconque lourdeur d'esprit, le lie obscurément, à l'instar du Ganesha oriental, à l'univers de la connaissance. Aussi ignore-t-il tout de la crainte que conçoit le félin devant le feu. Mettant en oeuvre une finesse de déduction qui confond héros et narrateur dans la même admiration, il semble au contraire saisir les principes qui régissent la vie de la flamme, et la nécessité qu'il y a d'entretenir le foyer avec soin.

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