Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


chapitre précédent


La guerre et la sélection naturelle


ans le même temps, ces curieuses noces collectives permettent de décrire symboliquement le processus du transformisme. Elles montrent une race vouée à une disparition prochaine transmettant son capital technique à une race promise à un meilleur avenir. Plus généralement d'ailleurs, les rapports humains participent, dans l'ensemble, de la sélection naturelle. Le roman s'impose finalement comme un véritable hymne à l'évolution à travers lequel Rosny s'emploie à définir la place de l'homme au regard des puissances formidables qui l'entourent et l'entraînent dans une logique de destruction...

Il est clair ainsi que les principes mis au point par Darwin forment la base du récit. L'aventure de Naoh mérite la dénomination de « guerre du feu » parce que les processus de transmission qu'illustre l'alliance des Oulhamr et des Wah se combinent avec la loi du rapt, du vol et du viol, également fondée sur un instinct de reproduction étendu à tout un groupe. De ce fait, à plusieurs reprises, les héros vont se mettre directement au service de la sélection naturelle et accomplir symboliquement l'élimination d'une lignée condamnée par l'évolution. Dans un premier temps, Naoh, Nam et Gaw dérobent le feu aux Kzamms, et donc détournent sur ces derniers la catastrophe qui s'est abattue à l'origine sur les Oulhamr. La possession de quelques brandons enflammés devient une lutte de tous les instants. Seule triomphera la race qui se l'assurera définitivement. Les autres disparaîtront dans les limbes de l'histoire. Ce n'est donc pas un hasard si les Kzamms sont identifiables à l'homme de Néanderthal. En piétinant leur foyer, Naoh, simple outil de l'évolution, les condamne à une extinction prochaine. De même, lorsqu'il décime les Nains Rouges, il élimine des êtres dont les couleurs se confondent avec celles de l'automne (cf. III, 2) et qui sont de ce fait promis à une dégénérescence irrémédiable. Plus tard, quand il s'attaque à Aghoo, c'est pour satisfaire aux mêmes règles. Car son rival auprès de Gammla ressemble autant à un « Dévoreur d'Hommes » qu'à un Oulhamr. Les bras exagérément allongés, une bouche d'anthropophage, « bordée de chair crue » (I, 1) et une toison développée à l'excès le font ressembler aux Kzamms, qui, comme lui, ne sont que des brutes épaisses (cf. II, 2). Il est donc juste, au regard des lois de l'hérédité, qu'il soit à la fois privé de feu, de femme et d'avenir...

Ainsi la domination du plus fort, du mieux armé pour survivre est-elle perçue sinon comme naturelle, du moins comme ordinaire. « La loi de la vie » implique « l'alerte infinie des faibles » (I, 2) qui n'ont d'autre ressource que la fuite devant un ennemi plus puissant. Depuis Vamireh, dont les premières pages constituent à ce propos un modèle, Rosny aime imaginer des séries de meurtres où tout chasseur finit par rencontrer un prédateur plus fort que lui. Dans La Guerre du feu, ce cycle mortel appartient également à l'ordre des choses. Le chapitre IV de la première partie montre par exemple un tigre qui, après avoir poursuivi un mégacéros et défié un urus, tombe sous la griffe d'un lion géant. Autant de combats qui relèvent des lois de la nature, dans la mesure où les opposants respectent l'équilibre écologique. Le tigre, lorsqu'il sait reconnaître la valeur d'un adversaire, lorsqu'il ne s'acharne pas sur ses proies, n'est donc nullement malfaisant. Comme lui, Naoh, parce qu'il possède cet instinct admirable consistant à « ne pas détruire en vain la chair nourricière » (I, 4), appartient à une race d'athlètes qui force l'admiration. Il témoigne de la jeunesse de l'humanité (cf. I, 1), ne craint nullement un avenir qu'il conçoit avant tout comme prospère (cf. II, 7) et s'exprime à grands coups de massue (cf. III, 4 et 10) pour prouver à la fois sa vigueur et sa virilité. Il sait cependant être généreux et répugne le plus souvent à achever un ennemi (cf. II, 5).

Pourtant la puissance musculaire à laquelle il doit son triomphe n'est pas toujours montrée à son avantage. La sélection naturelle entraîne la disparition progressive des faibles, mais la « loi des hommes » (III, 5) va plus loin: elle suppose la mise à mort systématique des adversaires dont on a su se rendre maître. Comme l'explique le vieux Goûn, faire grâce à un ennemi revient à prendre le risque de le voir revenir avec des renforts (cf. III, 2). Que l'homme primitif conduise les massacres qu'il se voit ainsi forcé d'organiser « selon des méthodes millénaires et presque sans férocité » (III, 5) n'en rend pas moins le principe odieux. De sorte que Naoh en vient à haïr sa race « plus venimeuse, plus destructive que [celle] des félins, des serpents et des loups » (III, 2). Il ne réussit pas pour autant à se distinguer totalement de ses semblables. Au terme de son aventure, il aura lui aussi à livrer ce combat terrible qui consiste à pousser à l'extrême les règles de l'évolution pour lutter contre sa propre tribu. Car si Aghoo et ses frères ressemblent aux Kzamms, ils n'en sont pas moins des Oulhamr. En les affrontant, Naoh ne cherche pas seulement à « faire triompher, à travers les temps innombrables, une race qui naîtr[a] de Gammla » (III, 10). Il semble également donner le départ de ces guerres fratricides qui ensanglanteront l'humanité, et c'est bien en barbare, pour une fois, qu'il donnera la preuve de sa victoire en jetant sous les yeux de la horde « trois mains sanglantes » (III, 11), coupées sur les cadavres de ses ennemis...

   haut de la page suite du texte


sommaire