Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


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Le Feu, puissance sexuelle


ette relation qu'établit instinctivement Naoh entre le visage de Gammla, embrasé par le foyer, et l'astre lunaire ne fait pas seulement du feu un modèle dont la nature tout entière reproduirait le principe. Elle montre également que la flamme est assimilable à la puissance sexuelle. Or, pour être largement répandue en littérature, cette identification éveille chez Rosny de nouvelles résonances qui, là encore, permettent de saisir le caractère universel de l'aventure de Naoh.

La transposition qui s'effectue de la sorte permet de mesurer une fois de plus le chemin parcouru depuis Vamireh. Dans ce premier roman préhistorique, l'écrivain place déjà l'instinct génésique à la base de l'intrigue. En ravissant Élem(32), la troublante Asiatique, Vamireh offense toute la tribu de la jeune femme et déclenche une série interminable d'affrontements. À travers les combats et le jeu des alliances qui préfigurent déjà La Guerre du feu, Rosny développe certes une aventure par certains aspects universelle, mais il est encore loin des effets qu'il saura obtenir en 1909. Son guerrier préhistorique reste un individu qui combat d'abord pour satisfaire un désir personnel. De même, et bien qu'elle s'élève à une dimension plus nettement collective, l'intrigue d'Eyrimah reste liée à une simple histoire sentimentale. Il faut attendre La Guerre du feu pour voir réellement s'ouvrir de nouvelles perspectives. Car alors, si l'amour ne semble plus être le moteur de l'aventure mais une récompense offerte au héros capable de triompher de toutes les embûches, c'est parce qu'il est l'objet d'une transformation radicale. Il ne correspond plus à une relation duale, mais à l'aventure de tout le groupe. Sans doute affleure-t-il sous un aspect plus traditionnel à maint endroit du texte. Sous la forme élémentaire de l'instinct, il est cette fièvre étrange qui fait à Naoh « la peau chaude et les mains tremblantes » (I, 1). Il est encore ce sentiment qui, à l'occasion de plusieurs scènes nostalgiques, permet au héros de retremper son courage (cf. I, 4). Toutefois, il ne joue à ce titre qu'une fonction secondaire. Avant de songer à sa propre satisfaction, Naoh doit, en rapportant le feu, rendre à l'ensemble de la horde une virilité et une fécondité perdues.

Car en laissant s'éteindre la flamme qui « vivifie la structure des choses » (II, 2), les Oulhamr semblent avoir littéralement perdu toute leur vigueur sexuelle. Désormais, ils « ne réchaufferont plus leurs membres ; la pointe de l'épieu demeurera molle » (I, 1), et lorsque Naoh les retrouvera au terme de son expédition, ce sera pour ne rencontrer parmi eux que des vieillards impuissants « étrangement débiles et misérables » (III, 11). Privé de cette « force souveraine des hommes » (II, 1) qu'est le feu, Faouhm, autrefois maître indiscuté, oncle de Gammla, et donc bien plus qu'un père(34), a désormais perdu « l'usage de son bras droit » (III, 11). Symboliquement castré, il n'est plus qu'un infirme incapable d'assurer le commandement de la horde. Au contraire, celui qui rendra le feu à la tribu héritera du « bâton de commandement » (I, 1), preuve manifeste d'une virilité retrouvée. Et si un Aghoo eût vraisemblablement conservé ce pouvoir pour lui seul, Naoh, héros collectif, en restitue une partie au patriarche déchu puisqu'il décide de diriger la horde en sa compagnie (cf. III, 11). Il révèle ainsi que le feu et tout ce qui s'y rattache possèdent une valeur essentiellement collective. C'est donc en toute justice finalement que l'enjeu d'actions aussi héroïques porte un nom qui renvoie à une représentation globale de la maternité. De fait, si l'on peut reconnaître en Gammla une transposition de l'arabe [jami:la(t)/gami:la(t), « jolie »], on y retrouve surtout la racine grecque gam- qui renvoie directement à l'idée de mariage...

L'image du foyer est d'autant plus sexualisée qu'elle entretient d'étranges relations avec la féminité. Rosny retrouve en effet certains grands traits de la mentalité primitive(34)en faisant du feu un symbole d'autant plus viril qu'il est alimenté par les femmes. Chez lui, l'ordre féminin se révèle à la fois indépendant et gardien de la flamme. Gammla -- dont on a vu qu'elle pouvait, comme la lune, refléter les lueurs d'un brasier -- semble ainsi être beaucoup moins affectée que son oncle par la disparition du feu. Sa chevelure abondante, pareille à « un feuillage » (I, 1), qui fait d'elle l'image même de la fécondité, s'accroît au contraire sous les rigueurs d'un climat que nul foyer ne vient tempérer. C'est que le « Feu ne lui sembl[e] pas aussi indispensable qu'aux autres » (III, 11). À ce titre cependant, en incarnation exemplaire de la féminité, elle fait preuve de qualités qu'on retrouve à un moindre degré chez les autres femmes de la tribu . Car « malgré des souffrances plus vives que celles des mâles », toutes savent garder, au contraire de leurs compagnons, « une obscure confiance » en l'avenir (ibid.).Que les femmes puissent se passer du feu n'implique pas qu'elles lui témoignent de l'indifférence. Comme ses soeurs, Gammla « le désir[e] avec passion » et s'inquiète « au début des nuits » (ibid.) de savoir qui, d'Aghoo ou de Naoh, le rapportera. Le feu ne constitue certes pas son élément, mais c'est pour elle l'image privilégiée du fils ou de l'époux, celui qu'on élève ou dont on fait croître le désir. Comme elle, toutes les femmes font figure de gardiennes du foyer, de vestales préhistoriques. Fidèle, là aussi, à la mentalité primitive, Rosny montre bien que c'est à elles que revient la tâche de s'occuper du feu. C'est de sa mère que Nam a appris la façon d'entretenir les braises (II, 5). C'est grâce à une femme que Naoh découvre le maniement du briquet préhistorique. Plus largement, le fait que ce soient les Wah qui transmettent aux Oulhamr la manière de « cach[er] le feu dans les pierres » (III, 5) révèle tout à la fois cet assujettissement de l'élément igné aux femmes et la dimension collective que prend l'oeuvre de Rosny. Car les Wah peuvent être assimilés à une tribu essentiellement féminine. Chez eux, « la différence des sexes s'aboli[t] presque » (ibid.), de sorte que les occupations des femmes deviennent identiques à celles des guerriers, lesquels, réduits à un rôle secondaire, abandonnent à leurs compagnes jusqu'au commandement de la horde. La physionomie de la race reflète d'ailleurs assez bien cette prééminence d'un sexe qu'on dit faible. À la différence des Oulhamr, athlètes robustes aux torses puissants, les Wah ne sont que des « Hommes-sans-Épaules ». De la sorte, en transmettant leur science à Naoh, ils font du feu retrouvé le produit d'une coopération entre une tribu féminoïde et une tribu (redevenue) virile. C'est donc que la flamme offre de sceller une alliance non entre des individus mais entre des peuples, et de développer ainsi une vision épique de l'amour, dont Vamireh ou Eyrimah, avec le thème récurrent de « la fusion des races »(35), ne donnaient finalement qu'un avant-goût.

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