Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


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Le Feu, valeur universelle


ette impression de multitude, sensible jusque dans l'écriture, n'est cependant pas le seul élément à conférer au roman sa dimension universelle. La place centrale accordée au feu joue également de ce point de vue un rôle essentiel. Une fois encore, le titre du roman est à ce propos révélateur. Car il met l'élément igné non seulement en position d'enjeu: des hommes vont se battre pour lui, mais aussi en position d'agent: la guerre dont il est question est celle que mènent la lumière et la chaleur contre un ennemi à leur mesure, l'ombre meurtrière de la nuit, que les premières lignes du roman définissent d'emblée comme terrifiante et surhumaine:

Les Oulhamr fuyaient la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême: le Feu était mort (I, 1).

La nuit représente les forces du trépas, le rejet de toute la horde dans les limbes d'une histoire qui jamais ne rendra compte de son existence. «Carnivore» (II, 7), elle est une ogresse diabolique, à l'aspect multiple et menaçant (cf. III, 1). C'est dire à quel point son principal adversaire revêt un caractère quasi mythologique. Acteur principal, le feu devient nécessairement un symbole. Il manifeste la victoire de l'esprit humain sur les puissances obscures et fait de l'aventure de Naoh une véritable quête. Tel Prométhée dérobant la flamme à la roue du soleil, le héros de Rosny va apporter aux hommes de sa tribu le savoir et la culture. Ainsi la horde franchira-t-elle définitivement cette étape fondamentale de la civilisation qui consiste non seulement à ne plus se nourrir de chair crue mais encore à donner le jour à une véritable industrie par laquelle, peu à peu, triomphera l'intelligence. Le brasier préhistorique qui permet de durcir «la pointe des épieux» ou de faire «éclater la pierre dure» (I, 1), est en effet directement lié à diverses acquisitions techniques. Durant son séjour chez les Wah, Naoh n'a pas seulement appris à faire du feu, il a également découvert l'usage du propulseur (cf. III, 4). Et c'est muni de cette arme qu'il parviendra, tel David contre Goliath, à triompher de Roukh et d'Aghoo (cf. III, 10). Le feu, qui correspond précisément à ce principe en vertu duquel une «force immense» peut «jaillir de [la] faiblesse» (III, 11), se trouve de ce fait étroitement associé à tout ce qui permet au sage préhistorique de triompher de l'animal ou de la brute stupide. Aussi devient-il le symbole de l'esprit humain, «le Signe éblouissant des Hommes» (II, 2), et même, pourrait-on dire, de ce Paraclet que les Actes des Apôtres représentent sous l'aspect de langues de feu. Dès les premières pages du roman, le feu se trouve d'ailleurs divinisé. Élevé dans «trois cages, depuis l'origine de la horde» (I, 1), il fait d'emblée figure de trinité régnant sur la tribu depuis sa constitution. Aussi Naoh l'imagine-t-il volontiers comme l'émanation d'une force élémentaire doublée d'une puissance magique:

La vie du Feu avait toujours fasciné Naoh. Comme aux bêtes, il lui faut une proie: il se nourrit de branches, d'herbes sèches, de graisse; il s'accroît; chaque feu naît d'autres feux; chaque feu peut mourir. Mais la stature d'un feu est illimitée, et d'autre part, il se laisse découper sans fin; chaque morceau peut vivre (I, 4).

Principe du nombre, comme pouvaient l'être, mais à une échelle inférieure, Naoh et ses deux compagnons, le feu se voit presque naturellement assimilé à d'autres emblèmes de la divinité. Il est la lueur qui illumine le visage de Gammla, un peu comme le soleil se reflète sur la lune. Il vient ainsi se placer au centre d'une cosmogonie dont l'organisation se calque sur les rapports que l'homme entretient avec le foyer:

Dans la pénombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux désir, voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage de Gammla. La lune montante lui rappelait sa flamme lointaine. De quel lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi comme le soleil, ne s'éteint-elle jamais? Elle s'amoindrit; il y a des soirs où elle n'est plus qu'un feu chétif comme celui qui court le long d'une brindille. Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachés s'occupent de son entretien, et la nourrissent selon les époques... Ce soir, elle est dans sa force [...]. Les Hommes-Cachés ont dû lui donner du bois sec en abondance (ibid.).

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