Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


chapitre précédent

Un univers pluriel


e principe cependant déborde largement la seule conception des personnages centraux. Tout le roman met en scène un univers pluriel, à partir d'organisations qui privilégient notamment une dynamique ternaire. Découpé en trois parties, le texte définit trois espaces, délimités par deux fleuves, et met généralement aux prises, quelle qu'en soit l'importance, trois clans. Lorsque Naoh et ses deux compagnons se trouvent soudés en un seul groupe, c'est qu'ils s'opposent à deux adversaires, la tigresse et le lion-tigre, ou qu'ils s'associent à un allié inattendu: les mammouths, les Hommes-sans-Épaules. S'ils se séparent, c'est inversement pour pouvoir triompher d'ennemis considérés, eux, un instant comme un tout, la tribu des Kzamms, le clan d'Aghoo. L'ensemble du texte est parcouru de la sorte par d'incessants chassés-croisés qui lui donnent tout son rythme, en offrant à la narration maintes ressources pour ponctuer l'action. Les poursuites ou les combats se déroulent ainsi selon des règles constantes, dont le chapitre VI de la deuxième partie, «La Recherche de Gaw», fournit sans doute le meilleur exemple...

Cette dimension plurielle se retrouve jusque dans les descriptions de la nature, qui révèlent un monde certes entraîné parfois dans un mouvement de déchéance générale, mais néanmoins pris dans un processus d'éclosion et de foisonnement. Autant Rosny se laisse aller à l'évocation nostalgique d'un univers déjà en déclin, autant il se plaît à combattre ses cauchemars d'écrivain décadent par l'évocation d'une faune et d'une flore jeunes, nourries par un «oxygène plus riche» (I, 2), et de ce fait débordant de vie. Le milieu naturel devient alors un véritable trésor. Avec l'aube, la lumière «roul[e] ses écumes», «s'élargit [...] en lagunes de soufre, en golfes de béryl, en fleuves de nacre rose» (ibid.). Et c'est moins pour pétrifier l'univers, comme chez les auteurs de la fin du XIXe siècle(29), que pour révéler une profusion de couleurs et de reflets précieux. Car la nature n'est par instants stérile que dans la mesure où elle est en d'autres temps féconde. Dans la première partie du roman, par exemple, la terre, «encore dans sa force» (ibid.), alimente une infinité d'existences végétales ou animales:

[Les] herbes suivaient les herbes comme les flots se suivent sur la mer. [La savane] se courbait sous la brise, craquait sous le soleil, semait dans l'espace l'âme innombrable des parfums; elle était menaçante et féconde, monotone dans sa masse, variée dans son détail, et produisant autant de bêtes que de fleurs, autant d'oeufs que de semences. Parmi les forêts de gramens, les îles de genêts, les péninsules de bruyères, se glissaient le plantain, le millepertuis, les sauges, les renoncules, les achillées, les silènes et les cardamines [...]; on voyait filer des antilopes, des lièvres, des saïgas, surgir des loups ou des chiens, s'élever des outardes ou des perdrix, planer les ramiers, les grues et les corbeaux (ibid.)(30).

De façon significative d'ailleurs, l'écriture adopte, dans les nombreux tableaux jalonnant de la sorte le récit, une procédure voisine de celle qui s'applique aux personnages. Ici encore, Rosny cherche visiblement à élargir la perspective. Dans bien des cas, l'extrait ci-dessus le montre de manière exemplaire, la phrase se développe par additions successives où dominent les formules ternaires. Ailleurs, elle s'amplifie par un système de démultiplication qui reproduit très exactement l'effet d'expansion numérique obtenu avec Naoh et ses deux compagnons. Le passage qui suit, par exemple, imite dans son fonctionnement même le foisonnement de la multitude, par une série de dédoublements incessants:

Selon le jeu des adaptations et des circonstances, triomphaient les algues, étincelaient le lis des étangs ou les nénuphars jaunes, surgissaient les flambes d'eau, les euphorbes palustres, les lysimaques, les sagittaires, s'étalaient des golfes de renoncules à feuilles d'aconit, des méandres d'orpin velu, de linaigrettes, d'épilobes roses, de cardamines amères, de rossolis, des jungles de roseaux et d'oseraies où pullulaient les poules d'eau, les chevaliers noirs, les sarcelles, les pluviers, les vanneaux aux reflets de jade, la lourde outarde ou la marouette aux longs doigts (I, 1).

On le voit, en effet, la structure de la phrase est soumise à une réduplication continuelle. Dans les trois premières propositions, les groupes sujets augmentent en nombre comme en quantité. Ils décrivent une progression régulière de 1 à 4 (1 [=2 puissance 0] => 2 [=2 puissance 1] => 4 [=2 puissance 2]) et se présentent successivement sous la forme d'un nom («les algues»), de groupes nominaux composés de mots courants («le lis des étangs ou les nénuphars jaunes»), puis de tout un ensemble de termes rares («les flambes d'eau, les euphorbes palustres, etc.»). La quatrième proposition, de loin plus complexe, ne fait pas que prolonger ce déploiement d'effets, elle donne un souffle neuf à la phrase en établissant une nouvelle progression ternaire. Trois sujets, construits à partir du même pattern grammatical (nom + complément du nom), décrivent des séquences sonores de plus en plus développées, tant en volume qu'en qualité. Chaque ensemble compte ainsi un nombre de syllabes approximativement équivalent au double du précédent (14 => 31 => 50)(31) et présente une quantité croissante d'allitérations et de paronomases («golfes [...] feuilles» => «de cardamines amères» => «de roseaux et d'oseraies où pullulaient les poules d'eau [...] la lourde outarde»).

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