Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 

chapitre précédent

Une dimension collective


osny toutefois ne se contente pas de reprendre cette thématique, d'ailleurs quelque peu passée de mode à l'époque où paraît La Guerre du feu. Ainsi qu'il l'a déjà confié à Jules Huret en 1891, il est à la recherche d'une «littérature plus complexe, plus haute» qu'il définit comme

une marche vers l'élargissement de l'esprit humain, par la compréhension plus profonde, plus analytique et plus juste de l'univers tout entier et des plus humbles individus, acquise par la science et par la philosophie des temps modernes.(25)

Cette vocation est effectivement sensible dans toute l'oeuvre préhistorique. Dès «Les Xipéhuz», Rosny se distingue par un goût prononcé pour la mise en scène de foules, par la volonté d'étendre au maximum son champ de vision, de manière à «comprendre», au sens étymologique du terme, le monde dans sa totalité. Et tous les ouvrages qui suivent ce premier essai s'inscrivent très exactement dans une perspective identique.

Plus encore que les romans antérieurs néanmoins, La Guerre du feu s'impose par cette dimension universelle. Le titre, d'ailleurs, marque d'emblée une considérable évolution. À la différence de Vamireh, Eyrimah, Nomaï ou Élem d'Asie qui renvoyaient à des personnages, il désigne une aventure collective. Il place le roman dans le sillage de l'Iliade, ce modèle de l'épopée occidentale, et le définit avant tout comme l'histoire d'une guerre. Le terme est d'autant plus fort qu'il paraît finalement s'appliquer assez mal à une intrigue ponctuée d'échauffourées entre phratries et met ainsi le lecteur dans l'attente d'un récit qui dépasse largement les limites des simples individus.

Cette caractéristique se traduit également par la portée que se découvrent les différents protagonistes. Rosny cherche en effet moins à mettre en scène des personnages qu'un type nouveau de héros collectifs. Même lorsqu'il délaisse les foules, ce n'est pas pour s'attarder sur un solitaire, comme pouvait l'être Vamireh, ni même pour imaginer, sur le modèle de Don Quichotte ou de Don Juan, un couple dans lequel héros et faire-valoir jouent simultanément de l'harmonie et du contraste. À l'unité ou à la dualité, le romancier préfère la triade: Naoh s'associe à Gaw et Nam, Aghoo à ses deux frères. À chaque fois se définit un groupe élémentaire qui forme autour d'un personnage-noyau une véritable entité plurielle. Gaw et Nam sont en quelque sorte des émanations de Naoh. Ils constituent avec lui une cellule aussi élémentaire qu'Aghoo et ses frères. Chez ces derniers, «si l'un des trois [veut] la mort d'un homme, tous trois la [veulent]; quiconque leur déclare la mort [doit] périr ou les exterminer» (I, 1), et de la même façon, Naoh perçoit en Gaw et Nam «des prolongements de sa propre énergie» (I, 2):

... parfois, lorsqu'il marchait devant eux, [...] joyeux de sa stature et de sa grande poitrine, ils frémissaient d'une exaltation farouche et presque tendre, tout leur instinct épanoui vers le chef comme le hêtre vers la lumière (ibid.).

En ce qu'ils jouent d'ailleurs avec les sonorités de «Naoh» (Na-aw)(26), les noms de Nam et Gaw semblent trouver leur origine dans celui du héros et montrent ainsi à quel point les deux jeunes Oulhamr procèdent du même père spirituel. Mais ces noms révèlent également que ceux qui les portent sont plus ou moins interchangeables. De fait, les compagnons de Naoh jouent à peu près le même rôle, celui de ralentir l'expédition, d'entraîner des péripéties qui exigent tôt ou tard l'intervention de leur chef. Nam se trouve ainsi pris dans les griffes de l'ours gris (I, 3), puis c'est le tour de Gaw de «crouler» sous la patte d'une tigresse (I, 5). Presque aussitôt Nam tombe une seconde fois, mais un peu plus tard, c'est Gaw qui, poursuivi par les Kzamms, doit à la force et l'acharnement de son chef d'échapper à un adversaire plus fort que lui (II, 6). Les deux jeunes guerriers ne se différencient donc pas l'un de l'autre par des fonctions spécifiques. Leur coexistence ne relève en rien de l'économie du récit(27). S'ils sont deux, c'est essentiellement pour faire nombre, pour esquisser symboliquement un processus au terme duquel, par scissiparité, l'unité devient l'infini. Comme le dit le Tao Tö King, «Un engendra Deux, Deux engendra Trois, Trois engendra les dix mille êtres»(28). De même, Naoh, l'entité originelle, se divise une première fois en héros et en faire-valoir, puis ce dernier s'organise à son tour selon une image double, promesse d'infini. C'est en cela que le trio retrouve certaines des qualités qui caractérisent les figures triples, tant dans la mythologie que le folklore. Naoh, Gaw et Nam ne vont pas par trois pour imiter les trinités divines ou les triades héroïques. Ils ne renvoient à ces dernières que dans la mesure où ils forment comme elles une incarnation de la pluralité. Les trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet sont, selon la tradition biblique, à l'origine des trois races. De même, les héros de La Guerre du feu portent en eux le germe du nombre. Il est donc naturel que sous l'effet d'une nouvelle démultiplication, ils finissent par s'opposer à la triade que constituent Aghoo et ses frères.

haut de la page suite du texte


sommaire