La Guerre du Feu (Lecture, 03)

Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


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Une inspiration fin-de-siècle


n jouant de la sorte plus de l'allusion et du symbole que de la rigueur scientifique, Rosny manifeste des ambitions littéraires qu'on peut déceler à bien d'autres signes. Car dès l'origine, son roman préhistorique s'inscrit sous la bannière d'une inspiration fin-de-siècle dont on retrouve les traces jusque dans La Guerre du feu, et qui rattache toute sa production romanesque à deux courants artistiques principaux: le naturalisme et le décadentisme.

De fait, Rosny a été durablement marqué par l'école de Médan. S'il en rejette les modèles, c'est pour des motifs beaucoup plus sentimentaux qu'esthétiques. Zola l'a assez maladroitement éconduit en refusant de donner un avis sur Nell Horn, son premier roman, et le jeune romancier va lui en garder toute sa vie rancune. Le 18 août 1887, paraît, dans Le Figaro, le fameux Manifeste des Cinq contre La Terre. Rosny figure parmi les signataires, aux côtés de Paul Bonnetain, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches. Avec eux, il déplore «une note ordurière [...] descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie», et conclut que «le Maître est descendu au fond de l'immondice»(20). Il ne reviendra jamais totalement sur ce désaveu et continuera à revendiquer - voire à exagérer - la part qu'il a pu prendre dans l'affaire(21). Il n'empêche que son oeuvre, pour une bonne part, s'inscrit sous la bannière du naturalisme, à commencer par les nombreux romans de moeurs dont elle se compose. Les contemporains d'ailleurs ne s'y trompent pas, et rares sont les critiques de l'époque à ne pas reconnaître en l'auteur des «Xipéhuz» un disciple de Zola.

Cette influence, très sensible dans Vamireh, l'est encore dans La Guerre du feu. On peut même penser que, dans son principe, le roman préhistorique procède pour l'essentiel du désir d'étendre le champ d'observation de l'école de Médan. Sur le modèle de Jules Verne, Rosny n'aura vu tout d'abord dans la préhistoire qu'une forme de dépaysement nécessaire au fantastique, et c'est en rédigeant «Les Xipéhuz» qu'il aura réalisé tout le parti qu'on peut tirer de la formule. Mettre en scène l'homme de Néanderthal ou celui de Cro-Magnon revient en effet à tenter de résoudre «la double question des tempéraments et des milieux»(22) que Zola plaçait au centre des Rougon-Macquart. Vamireh et Naoh ne sont finalement guère éloignés de ces êtres frustes qu'on voit apparaître dans La Terre et, plus largement, dans une bonne partie de la production naturaliste. Ils sont «vrais» en ce qu'ils procèdent, dans la plupart de leurs actes, de pulsions élémentaires et font parler des instincts fondamentaux, comme se nourrir ou se reproduire. Ils révèlent, par exemple, qu'un comportement agressif peut résulter d'un désir insatisfait. Ainsi Naoh, lorsqu'il songe à Gammla restée parmi les siens, ne trouve, à la fièvre qui l'envahit, d'autre exutoire que la colère. Il cède un temps au souvenir nostalgique de la horde, évoque l'épisode sensuel, fait d'impressions olfactives et tactiles, au cours duquel la chevelure de la jeune fille, soulevée par le vent, est venue le frapper au visage. Puis retournant à la réalité, il chasse cette image qui fait «jaillir de sa poitrine un souffle rauque» (III, 2), se dresse fièrement et s'en va défier l'ennemi qui l'encercle.

Fresque d'une humanité instinctive, le roman préhistorique s'affirme également comme un moyen d'appliquer sur une plus large échelle la réflexion de Zola en matière d'hérédité. Le thème permet toutefois de rattacher Rosny non seulement au naturalisme, mais encore plus largement à la sensibilité décadente. Car la question du «transformisme» figure parmi les principales préoccupations de la fin du XIXe siècle. Loin de n'intéresser que les paléontologues, L'Origine des espèces connaît un retentissement considérable. Tout se définit en termes d'évolution. En 1891, un an avant la parution de Vamireh, Jules Huret publie ainsi une série d'entretiens destinée à rester célèbre et significativement intitulée Enquête sur l'évolution littéraire. Les thèses de Darwin, d'autant mieux qu'elles s'étayent d'idées philosophiques à la mode, se répandent dans les milieux cultivés, et l'on ne tarde pas à voir dans l'Européen de cette époque le rejeton dégénéré d'ancêtres mieux taillés que lui pour survivre:

L'homme moderne [...] porte dans ses membres trop grêles, dans la physionomie trop expressive de son visage, dans le regard trop aigu de ses yeux, la trace trop évidente d'un sang appauvri, d'une énergie musculaire diminuée, d'un nervosisme exagéré.(23)

Or précisément, les romans des âges farouches offrent l'occasion de mettre, en regard de cet intellectuel déliquescent, d'autres races également condamnées par l'implacable «sélection naturelle». Tels sont les «mangeurs de vers» de Vamireh, désarmés par la crise durant laquelle «les forces du muscle se résolvent et s'échangent contre les adaptations du monde externe par le cerveau»(24). Tels sont encore les Wah de La Guerre du feu, qui ont «taillé la pierre et le bois avant les autres hommes» et ont exercé un pouvoir sans partage «pendant des millénaires» (III, 5). «Le poil chétif», un crâne «excessivement long et mince» ou de «faibles mâchoires» (III, 3) témoignent des progrès qui se sont accomplis en eux. Ils se sont élevés au-dessus de l'animal en perdant leur toison et en cultivant à l'extrême leurs facultés mentales. Mais, comme l'Européen du XIXe siècle, ils ont par contrecoup épuisé leurs forces vitales. Leur pilosité peu développée est autant une preuve de civilisation qu'un signe de faibles capacités génésiques. De fait, pris dans un processus de dégénérescence inéluctable, ils ont perdu cet instinct à la base de tant d'autres réactions humaines et vu décroître «de génération en génération [...] leur faculté de se reproduire» (III, 5). Résignés, ils se savent promis à une lente disparition et contemplent le monde avec ces yeux «ternes, tristes, [...] sans regard» (III, 5), qui sont également ceux du décadent moderne.

Largement tributaire de l'inspiration fin-de-siècle, ce sentiment de déchéance se retrouve jusque dans les évocations du milieu, lequel semble parfois aussi malade que les êtres. Si Rosny s'emploie souvent à décrire le caractère foisonnant d'une nature encore jeune, il cède encore volontiers à la vision d'un monde usé, avec une mélancolie bien représentative des auteurs de sa génération. La troisième partie de La Guerre du feu rassemble ainsi dans ses premières pages les images les plus caractéristiques de l'esthétique décadente. Chaque élément du décor renvoie à l'idée de ruine, de décrépitude. L'été plein de promesses, passé en compagnie des mammouths, s'achève. C'est à présent l'automne, la saison du déclin. Les «champignons [...] perfides» (III, 1) laissent planer sur l'homme une continuelle menace de mort. Le monde entier semble être devenu la proie du même processus de destruction. Près des ormes «dévorés par les mousses» ou à l'ombre des «sycomores rouillés» (ibid.), le feu ne laisse s'élever qu'une «haleine suffocante» (ibid.). La lumière elle-même semble accroître le caractère morbide du tableau. Car elle est celle du crépuscule, et reproduit ainsi, à l'échelle de la journée, l'impression de dégénérescence engendrée par l'automne. Le soleil prend «la couleur du sang frais», «s'affaiss[e] sur le couchant noyé de tourbes» et «s'embourb[e] dans les mares» (ibid.). La nature, si jeune, si pleine de vie quelques mois plus tôt, n'est plus désormais qu'une étendue stérile, lugubre, visiblement malade:

Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupée de granit et de basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misérable et menaçante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques pins tiraient des dunes une vie pénible; les lichens mordaient la pierre et pendillaient en toisons pâles; un lièvre fiévreux, une antilope rabougrie, filaient au flanc des collines ou dans les détroits des mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec les grues, les oies et les bécasses (ibid.).

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