Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 


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Préhistoire et littérature dans la seconde moitié du XIXe siècle


e monde littéraire n'a pas attendu cependant ces derniers développements pour réagir. Samuel-Henry Berthoud qui, après une carrière d'auteur romantique, s'est converti au roman scientifique pour la jeunesse, donne, dès 1862, ses Aventures des os d'un géant où il s'inspire des recherches paléontologiques. Trois ans plus tard, dans L'Homme depuis cinq mille ans, il retrace l'histoire du genre humain depuis les âges primitifs jusqu'à un lointain futur. Entre-temps, Jules Verne a fait paraître son Voyage au centre de la Terre, où il rapporte les découvertes de Boucher de Perthes(10), évoque Édouard Lartet(11), et même cet homme d'avant le déluge dont Scheuchzer avait imaginé l'existence à partir d'un squelette de salamandre(12). En 1876, Élie Berthet montre, dans Le Monde inconnu, ce que furent «les Parisiens à l'âge de la pierre». Douze ans après, c'est le tour d'Ernest d'Hervilly de conter les Aventures d'un petit garçon préhistorique en France...

En s'intéressant au roman des «âges farouches», Rosny ne fait donc pas réellement figure de novateur. Et comme ses prédécesseurs, il puise largement dans les travaux scientifiques de ses contemporains. Il suit d'ailleurs d'assez près les recherches des préhistoriens pour leur consacrer bientôt un essai, Les Origines. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer chez lui le souci constant de s'appuyer sur une documentation solide. Ainsi, dès les premières lignes de Vamireh, il s'inspire visiblement de la chronologie définie par Lartet qui faisait se succéder, du plus ancien au plus récent, les âges du Grand Ours, du Mammouth, du Renne et de l'Auroch :

C'était il y a vingt mille ans [...]. Sur les plaines de l'Europe, le Mammouth allait s'éteindre, pendant que s'achevait l'émigration des grands fauves vers le pays de la Lumière, la fuite du renne vers le Septentrion. L'Auroch, l'Urus, le Cerf élaphe paissaient l'herbe des forêts et des savanes. L'Ours colosse avait trépassé depuis des temps immenses au fond des Cavernes(13).

De même, lorsqu'il évoque les Kzamms de La Guerre du feu, ou dix ans plus tard les Chelléens du Félin géant, c'est en songeant vraisemblablement à l'homme de Néanderthal que Gabriel de Mortillet décrit, avec son front bas, ses bras longs et ses jambes courtes, «comme un intermédiaire entre l'homme actuel et le singe»(14), «pas très avantageusement taill[é] pour la course»(15), bien différent donc du «Laugerien»(16), prototype de l'homo sapiens sapiens, dont Naoh et la plupart des Oulhamr semblent se rapprocher. Guère mieux lotis, ces étranges individus que le romancier nomme «Nains Rouges» proviennent peut-être également des traités de l'époque. Ils correspondent en tout cas aux Anthropopithèques, baptisés par la suite Homosimiens, et dont les paléontologues ne mettent alors pratiquement en avant qu'une caractéristique: une taille largement inférieure à celle de l'homme(17).

Néanmoins, tout en bénéficiant, comme Samuel-Henry Berthoud ou Jules Verne, des acquisitions d'une science toute nouvelle, Rosny néglige l'objectif essentiellement pédagogique de la plupart de ses prédécesseurs. Il préfère l'allusion cursive à l'exposé didactique. Son propos n'est visiblement pas d'initier un jeune lecteur à la préhistoire, mais de composer une oeuvre littéraire. Aussi n'hésite-t-il pas à prendre des libertés avec les connaissances de son temps et surtout à faire jouer toutes les ressources de l'image poétique. C'est ainsi, par exemple, que la référence au déluge, qui longtemps constitua la pierre de touche de l'archéologie préhistorique, se retrouve jusque dans La Guerre du feu, mais totalement transposée en termes symboliques. En laissant mourir les flammes tremblantes qu'ils conservent dans trois cages, les Oulhamr sont victimes d'un malheur qui inverse en quelque sorte celui dont sont frappés les contemporains de Noé. Car le feu et l'eau sont manifestement des puissances jumelles:

Comme le Feu, l'eau semblait [...] un être innombrable; comme le Feu elle décroît, augmente, surgit de l'invisible, se rue à travers l'espace, dévore les bêtes et les hommes (IIème partie, ch. 3)(18).

Perdre l'un ou l'autre constitue donc un désastre terrible. D'ailleurs, à l'époque où il imagine la quête que mène Naoh pour redonner le feu à sa tribu, Rosny pense sans doute déjà à un épisode strictement parallèle. «La Mort de la Terre», qui paraît un an plus tard, montre en effet comment le dernier homme, Targ, se trouve conduit à mener une véritable «guerre de l'eau», pourchassant les dernières gouttes du précieux liquide jusque dans les profondeurs souterraines. événement symétrique du dessèchement de la planète, la disparition du feu constitue donc une sorte de négatif du déluge, un épisode non seulement anté- mais aussi anti-diluvien. On comprend dès lors qu'il soit l'occasion de mettre en vedette le personnage de Naoh. Le nom de ce dernier, en effet, semble si bien contrefaire celui que les Anglais donnent à Noé - «Noah» - qu'il paraît peu probable que le rapprochement soit fortuit(19).

 

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