Éric LYSØE, La Guerre du Feu:
Une vision épique de l'évolution

 

 Lascaux. La Scène du Puits

 La Guerre du Feu:

Une vision épique de l'évolution


orsqu'il propose, en juillet 1909, les premiers épisodes de La Guerre du feu aux lecteurs de Je sais tout, Rosny aîné est loin de faire ses débuts dans ce qu'il est convenu d'appeler le «genre préhistorique». Dès 1887, un conte fantastique, «Les Xipéhuz», lui a fourni l'occasion de se reporter «mille ans avant le massement civilisateur d'où surgirent plus tard Ninive, Babylone, Ecbatane(1)». Ce n'est encore là toutefois qu'une première ébauche en matière de «romans des âges farouches». Cinq ans plus tard paraît Vamireh, puis, presque coup sur coup, Eyrimah, Nomaï, amours lacustres et Élem d'Asie (2). La veine semble néanmoins aussitôt s'épuiser. L'écrivain abandonne les temps primitifs pour s'intéresser à une antiquité moins reculée. Il publie alors, sous la signature d'Enacryos, Amour étrusque et Les Femmes de Stenê. Mais en 1909, il revient à son inspiration antérieure, et c'est pour donner à la fiction préhistorique son chef d'oeuvre: La Guerre du feu.

Le roman est donc le fruit d'une lente maturation. De ce fait, malgré une date de publication relativement récente, il procède des courants au sein desquels s'inscrivent les premiers textes de l'auteur. Il s'explique tout à la fois par l'extraordinaire essor que connaissent les sciences préhistoriques durant la seconde moitié du XIXe siècle et par des tendances littéraires marquées surtout par le décadentisme et le naturalisme. Dans le même temps cependant, il dépasse ces diverses influences pour définir une formule romanesque à laquelle un puissant souffle épique donne une dimension jusqu'alors inconnue...

 

L'Essor de l'archéologie préhistorique


algré tout, Rosny doit aux courants de l'époque une bonne part de son intérêt pour les âges primitifs. Car l'archéologie préhistorique constitue un des grands terrains d'investigations du XIXe siècle(3). Certes, on ne s'est pas fait défaut de s'intéresser auparavant aux reliques de la plus haute antiquité. Dès 1655, le Français Isaac de la Peyrère évoque l'existence d'une race «préadamite», et bientôt, effectivement, la paléontologie stratigraphique, en gestation dans les travaux du Danois Nicolaus Steno, puis dans ceux de Buffon et de l'abbé Giraud-Soulavie, conduit à remettre en cause une histoire de l'homme jusqu'alors essentiellement fondée sur les récits bibliques. En 1797, l'Anglais John Frere découvre des silex taillés associés à des os de races animales éteintes, et conclut à la nécessité de reculer une aube de l'humanité qu'on place alors seulement quelques milliers d'années avant J.-C(4). Mais sa découverte passe inaperçue, de sorte qu'il faut attendre l'époque romantique pour percevoir de réels progrès en la matière. L'archéologie préhistorique commence à se développer dans les pays scandinaves tout d'abord, notamment avec les travaux de L. S. Vedel Simonsen et de Christian Jürgensen Thomsen sur les trois âges de la pierre, du cuivre et du fer. Puis vient le tour des Anglais et des Français: aux alentours de 1825, de part et d'autre de la Manche, Ami Boué, Paul Tournal, Jules de Christol, John MacEnery et William Buckland découvrent des restes humains dans des couches anciennes. La communauté scientifique, représentée en particulier par Cuvier et ses disciples(5), plaide cependant pour une interprétation traditionnelle de l'histoire, de sorte qu'on préfère attribuer ces reliques à l'époque moderne. À partir de 1833 toutefois, avec le Liégeois Philippe-Charles Schmerling, l'idée d'une race «antédiluvienne» commence à se répandre. Enfin, Jacques Boucher de Crèvecoeur de Perthes fonde la préhistoire moderne en démontrant à travers les trois volumes de ses Antiquités celtiques et antédiluviennes (1847-64) que l'homme est contemporain de grands mammifères aujourd'hui disparus. Malgré certains corollaires pour le moins fantaisistes(6), ses thèses finissent par être d'autant mieux acceptées qu'elles s'enrichissent bientôt du débat que soulève, dès 1859, l'ouvrage magistral de Charles Darwin: On the Origin of Species. Deux ans plus tard, le paléontologue Édouard Lartet met au point sa première classification des âges préhistoriques, tandis que, de son côté, Sir John Lubbock propose les termes de «Néolithique» et de «Paléolithique». Rapidement, toutes ces recherches se dotent d'un cadre institutionnel. La Société d'Anthropologie qui regroupe la plupart des préhistoriens est fondée en 1859. À partir de 1864 paraissent, sous la direction de Gabriel de Mortillet, les Matériaux pour l'histoire de l'homme, première revue consacrée aux découvertes préhistoriques. Le musée gallo-romain de Saint-Germain s'enrichit de plusieurs salles consacrées À l'homme «anté-historique». L'année 1866 marque la première édition du Congrès d'anthropologie et d'archéologie préhistorique, et un an plus tard Alfred Maury, jusqu'alors adversaire des thèses antédiluviennes consacre, dans La Revue des Deux Mondes, un important article aux progrès enregistrés par les chercheurs(7). La préhistoire vient de naître, même si, dans un ouvrage de vulgarisation intitulé L'Homme primitif, Louis Figuier déclare péremptoirement qu'il entreprend «d'exposer une science qui n'existe pas encore»(8)...
Durant les deux dernières décennies du XIXe siècle, les connaissances continuent à se développer. Gabriel de Mortillet fait paraître le Musée préhistorique en 1881 puis, deux ans plus tard, Le Préhistorique, véritable traité de ce qu'on appelle alors la «palethnologie». En 1886, Marcel de Puydt et Max Lohest exhument deux squelettes humains, à Spy, en Belgique, et lèvent les derniers doutes qui pouvaient subsister sur l'existence de l'Homme de Néanderthal(9). Dans un mémoire en date de 1894, un médecin militaire hollandais, Eugène Dubois, révèle l'existence du pithécanthrope de Java et marque ainsi une étape importante dans les recherches sur l'origine de l'homme. À l'époque de la Guerre du feu, l'archéologie préhistorique est encore en plein essor. Henri Breuil infléchit en effet de façon notable le développement de la jeune science par ses travaux sur certains grands sites, comme ceux d'Altamira (1902) ou des Eyzies (1906). Ses hypothèses relatives aux divisions du Paléolithique supérieur alimentent même de véritables controverses, jusqu'à déboucher sur la «bataille aurignacienne», lors de laquelle s'affronteront les partisans et les adversaires de différents systèmes chronologiques applicables aux temps préhistoriques...

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