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MORPHÉ-ANTHROPOS

PAR

STÉPHANE SERVANT

PREMIÈRE PARTIE

Les Préhumains

(Suite)

Sous les rameaux, les grappes pendaient en fruits noirs que butinaient des guêpes d'or et, de ces fruits, le jus, à la longue, grisait les petits qui grimaçaient en y mordant. Quelques-uns, s'étant querellés, découvrirent dans leur poursuite des pampres nouvelles parmi les arbres voisins. De l'une à l'autre, quand la première fût épuisée, les vieux, à leur tour, commencèrent à tituber et il y en avait dont les poitrines vibraient en de gigantesques rires qui faisaient danser les branches. Déjà, des couples s'empoignaient. Des cris déliraient à l'imprévu de mots rauques, servant moins que les gestes à des aveux priapiques, tant le fond de la vie, fût-elle complètement humaine, se résume à ces deux buts, en dehors de l'intellect qui n'en est, à l'origine que le moyen : manger, générer.

Parmi les préhumains, qui avaient roulé par terre dès le commencement de cette orgie, le pithécanthrope gris ronflait sur une couche de feuilles où bougeaient, mordorés roses, de longs dracénosaures à chaque secousse, dont sa femelle s'efforçait de l'éveiller. Pendant ce temps, dans ... générale qu’il partageait, Mon ... fu oubliant tout effroi, s'en était rapproché. Cherchant à détourner vers lui les attentions de la jeune fille devenue furieuse, il s'efforçait de la saisir sans souci des très jeunes femelles qui les regardaient faire malicieusement, du haut des arbres, au travers de leurs doigts écartés. Il réussit bien vite à l’entrainer dans la direction du rivage à l'opposé de ses compagnons ; mais ils trébuchaient en leur chemin et, tout à coup, l'un et l'autre, pris de vertige, ils roulèrent comme des masses, en essayant de se retenir aux graminées blondes de ses flancs, jusqu'au fond d'une coupure, sous leurs pas rencontrée. A l'ombre de ce gouffre, tandis qu'ils croyaient s'étreindre sur un lit de verdures parfumées, le sommeil acheva de les abattre, blottis l'un dans l'autre, et sur eux, le soir tomba.

C'était un soir de torpeur où montaient d'âpres rugissements.

Lentement s'ouvrirent les yeux Anthropos avant sa pensée. Il vit endormie presque dans ses bras, sa compagne d'enivrance. Il prêta l'oreille au murmure d'une eau qui se heurtait à des blocs erratiques, et, se soulevant, il vit que le fond de la crevasse où tous les deux avaient roulé descendait vers une rivière. Mais sa mémoire était perdue comme un reflet pâle en l'ombre inextinguible et il n'arrivait pas à se rappeler les heures du vertige où son être venait de s'assoupir. Son souvenir le plus proche se rapportait au départ de sa tribu, sur les pas du vieux pithécanthrope, vers les montagnes aux gaves bleus qu'il avait parcourus du temps de son enfance. Il se remémorait cela ; mais pourquoi se trouvait-il loin de tout rival, auprès de la jeune femelle dont il avait connu la possession ? Son front massif s'interrogeait en vain et ses yeux hagards, en vain, s'arrêtaient sur elle.

Elle s'éveilla comme il se penchait. A son tour anxieuse de acMi propre étonnement, elle courba sa tête chevelue et, tout à coup, le cri d'une bête ébranla le rivage, non loin d'eux. L'écho de ce grondement râla comme un glas, dans le soir.

Et ils virent que c'était le soir, et l'heure où les carnassiers s'abreuvent aux marécages des rives, et qu'ils étaient sur une rive,, loin de leurs compagnons, sans une massue, sans un épieu pour se défendre. Et comme, de frayeur, ils s'étaient tapis sur le sol, un grand tigre passa sans les voir, bavant du sang, tandis que sa gueule haute mordait un albatros dont les ailes palpitaient.

Alors, ils s'immobilisèrent jusqu'à ce que le fauve disparût ; puis, Morphé, prenant avec douceur la main de sa compagne, l'entraîna en rampant, hors du ravin, parmi les herbes de la prairie, qu'envahissaient les ténèbres.

Ce n'était plus le désir qui les guidait; mais l’effroi de la solitude en la périlleuse étendue; car ces êtres qui ressemblaient aux hommes étaient assez proches d'eux pour sentir combien ils étaient faibles, sauf la puissance d'association qui les réunissait invulnérables.

Les fugitifs sondaient l’alentour et cherchaient leurs compagnons. Rien ne leur apparut sinon, déserte la chênaie aux vignes et dans le lointain, la cime du volcan bleuâtre dont le cratère flambait.

Et les ténèbres envahirent les bas-fonds, et sur la rive du lac, les cris des bêtes retentirent plus sanguinaires, dans le soulèvement des appétits. Pris de panique, le couple se releva pour atteindre en courant le bouquet d'arbres qui lui offrait son asile, au flambeau du crépuscule mourant; puis, quand ce fut fait, l'un et l'autre gravirent un vieux chêne dont le tronc leur accorda refuge à la base de sa ramée.

A ce moment, le jeune mâle se ressaisit :

— Nuit, dit-il, en détachant une branche à demi brisée pour s'en faire une arme.

— Nuit, répéta-t-elle en le serrant comme un petit sa mère.

Et tantôt anxieux, tantôt ravis de se trouver à l'abri des surprises de la plaine, ils continuèrent à se parler à voix basse, pour occuper leur éveil, car la volupté était morte dans leurs cœurs.

— Eux sont partis, voulait-il dire.

— Vers les forêts, répondait-elle.

Puis, des mots épars en leurs phrases intraduisibles sans les sonorités qui leur donnaient un sens,... plusieurs, soleil... voir...

— Au jour, nous retrouverons leur troupe.

— Je crains

Elle avait peur de se retrouver en face du mâle dont elle était la compagne. Et le cri rauque qui suivit l'étreinte d'Anthropos lui fit comprendre qu'un autre désormais la considérait comme sienne aussi et lutterait pour sa possession.

La nuit vint claire de sa lune biche et rax d'étoiles, une nuit de contrée chaude où toute une animalité nocturne survit dans l'inassouvissement. Ils écoutèrent monter autour d'eux des rumeurs pareilles à des vagissements dans l'air que parfumaient les brises, et les bramements de ruts éperdus en la démence de l'infini, et les plaintes de générations douloureuses, et les baisers assourdis du vent sur les fleurs qui les enveloppaient.

Tout à coup, un cri dont l'étrangeté les terrifia se perdit dans la nue aux formidables poudres. C'était l'appel menaçant d'une voix qui ressemblait à la leur. Ils prêtèrent l'oreille et l'entendirent à nouveau plus proche d'eux sur les bords de la rivière qu'ils avaient quittée. Puis à ces cris, succédèrent des grondements dont la colère s'exila dans la direction des falaises où palpitaient les flots. Immobiles, retenant leur haleine, les Primitifs crurent reconnaître la voix d'un de leurs compagnons qui cherchait sa femelle et leurs mains étreignirent convulsivement la massue qu'Anthropos s'était taillée dans les branches de leur abri.

Quand vint le jour, la Préhumaine se retrouva comme la veille devant l'étendue du lac où des flamants s’éveillaient.

Elle reposait endormie, ses cheveux roides à flots épars sur son épaule brune, le front sur ses bras, ses bras sur ses genoux et dans le même accroupissement qu'Anthropos.

C'était un éveil semblable après la somnolence, qu'à l'aube antérieure. Rien presque autour d'elle n'était changé, rien si ce n'est l'âge du compagnon dont s'entrebâillait la mâchoire pendant qu'il tournait la tête vers elle, blottie dans son sein. Et le bien-être qu'elle éprouvait à se frotter à sa chair adolescente chassait l'obsession des ténèbres.

Lui secoua, en manière d'éveil, la ramure où l'aurore répandait sa rosée; puis, il se laissa glisser jusqu'au sol. Immobile au tourment des choses, les yeux fixes dans la direction où s'était perdu l’appel qui les avait terrifiés, elle hésitait à le suivre ; mais comme de son bâton, Morphé-Anthropos frappait impatiemment les branches, elle le rejoignit. Ils se trouvaient seuls, à l'aube d'une curée nouvelle et n'osaient diriger leurs pas, ni vers la montagne où peut-être marchait leur peuplade, ni vers les grands rocs peuplés de singes mésopithèques où s'était perdu le cri nocturne d'un préhumain.

Enfin, Anthropos prit une résolution. Il fit tournoyer sa massue et, poussant un grondement sourd, il entraîna sa compagne vers le lac.

(A suivre) Stéphane Servant.