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Dans la garde-robe de MaigretDe l'élégance d'une charpente plébéiennepar Murielle Wenger
Introductiona) Ce qu'il y a de si fascinant avec le personnage de Maigret, ce sont les multiples facettes sous lesquelles on peut l'aborder. Qu'on étudie ses rapports avec les femmes, avec ses inspecteurs, avec la nourriture et la boisson, avec les rues de Paris, on n'épuise jamais les sources de l'analyse. C'est pourquoi il est si attachant: ce n'est pas juste un personnage rencontré dans une histoire, si bonne soit-elle, mais c'est un être sur lequel on a envie de se pencher, qu'on aurait presque envie de rencontrer dans la "vraie vie" pour lui poser mille questions: qu'est-ce qu'il préfère chez sa femme, à quel âge il s'est mis à fumer la pipe, qu'y a-t-il sur les murs de son bureau, etc, etc…. La grandeur même du corpus des romans où il apparaît ne peut que nous inciter à faire les recherches les plus inattendues, du nombre exact des sœurs de Mme Maigret au nombre de pipes qu'on trouve sur son bureau, en passant par le genre de lecture et de cinéma qu'il préfère. b) Aujourd'hui, j'ai envie de me pencher sur ses rapports aux vêtements. Thème un peu léger, voire typiquement féminin, diront peut-être certains, mais qui peut avoir son intérêt: Simenon a toujours accordé de l'importance à la description vestimentaire de ses personnages, et pas seulement dans le cycle des Maigret. Les vêtements que porte un protagoniste sont quasiment toujours un reflet de sa personnalité, voire de sa classe sociale: pour ne donner que quelques exemples pris dans le corpus des Maigret, citons le fameux "peignoir bleu" (souvent entrouvert sur quelque poitrine aguichante ou fanée selon les cas!) des nombreuses rencontres féminines, le complet défraîchi de ceux qui ont "passé la barrière" (meurtriers, clochards, alcooliques, etc.), le smoking élégant des membres de la classe supérieure (que Maigret, malgré lui, envie quelque peu), ou le costume voyant d'un inspecteur tiré à quatre épingles (ce que Maigret a en particulière horreur!). c) Simenon lui-même a toujours eu un rapport particulier à l'habillement: citons cet extrait de l'article de Jacques Lanzmann, paru dans Lui (N° 42) juin 1967: "Mais, en face de moi maintenant, j'ai Georges Simenon, très élégant, pull de cachemire, pantalon de flanelle grise, chaussures ocre fait pied, autrement dit fait main. Mais je ne suis pas venu voir Simenon pour lui parler de son bottier. Bien que sa garde-pied et sa garde-robe soient très impressionnantes: quelque chose comme soixante paires de souliers, comme cent cinquante costumes, tant et tant de costumes, de chemises et de souliers qu'au premier étage de la maison-reliure, il existe une vaste pièce aménagée tout spécialement, comme chez les tailleurs, avec cabine d'essayage et jeux de glaces qui permettent de vérifier la tenue d'une veste sur un dos."
Et encore, cet autre extrait de "Traces de pas": "Je viens de me faire un cadeau. Cela m'arrive de temps en temps quand je suis content de moi. […] Il y a déjà plusieurs années que j'avais envie d'un manteau en fine gabardine doublée de fourrure. […] Cet après-midi, je suis allé chez le meilleur fourreur de Lausanne pour lui demander conseil. En fin de compte, au lieu d'un manteau de gabardine fourrée, c'est un manteau de fourrure tous poils dehors que j'ai fini par acheter. Il est doublé de cuir au col et aux manches. […]" d) La description des vêtements portés par Maigret constitue une part importante du personnage. En effet, quand on pense à Maigret, qu'est-ce qui nous vient tout d'abord à l'esprit? Sans nul doute, un pardessus, un chapeau et une pipe. Cf. le célèbre texte de Simenon La naissance de Maigret, en préface au tome I des Œuvres complètes parus aux éditions Rencontre:
Si la pipe mérite une étude à elle seule (objet peut-être d'un futur article…), je me pencherai ici sur les vêtements portés par notre commissaire, non seulement son pardessus et son chapeau, mais aussi le reste de sa garde-robe, tant il est vrai que celle-ci est décrite avec force détails par Simenon tout au long du corpus. 1. Le pardessus
a) A quoi ressemble ce fameux pardessus de Maigret? Simenon nous le décrit dès LET: "un lourd pardessus noir" (chap.1), "grand pardessus noir à col de velours" (chap.2). Dans PHO, nous apprenons que le pardessus est aussi "épais", et dans TET, qu'il est "gros ", "énorme", dans CEC qu'il est "aussi roide qu'une capote de soldat". Ces adjectifs suffisent pour nous donner une bonne idée de l'allure que le commissaire a dans ce vêtement, qui contribue à rendre sa silhouette encore plus massive. Cette phrase du dernier chapitre de PHO décrit à merveille le personnage: "Et l'on ne voyait plus que son dos large, son pardessus noir à col de velours qui s'éloignait." De même cette phrase de OMB: "Et une énorme silhouette se détacha de l'ombre: le commissaire Maigret, engoncé dans son lourd pardessus à col de velours, les mains dans les poches." Ou encore dans FLA: "son gros pardessus lui donnait l'air d'être taillé dans la pierre.", "Maigret était toujours debout, dans son pardessus qui l'épaississait encore." b) D'autres détails nous sont connus sur ce vêtement: outre le col de velours, que Maigret relève souvent pour se protéger du froid, parfois pour se donner l'air encore plus "féroce", le pardessus se ferme par des boutons (voir par exemple LET: "Maigret s'assit […] et déboutonna son pardessus"; OMB: "Maigret […] se contenta de déboutonner son lourd pardessus", et POR: "Maigret […] boutonna son pardessus.") et il a des poches, ce qui est bien pratique pour y enfoncer les mains, ce que Maigret fait à d'innombrables reprises, ou d'autres objets, quitte à déformer les poches (plans de la maison des Popinga dans HOL, missel de la comtesse dans FIA, marteau qui a tué Germaine dans FLA, couteau, casse-tête et revolver d'un suspect dans pig). c) Ce pardessus noir, lourd et épais, est manifestement un vêtement que Maigret porte par temps froid ou pluvieux. "Endossé" par le commissaire, le pardessus a connu maintes fois les pluies diluviennes, ce qui le rend encore plus lourd (cf. POR: "le pardessus lourd d'humidité", quand Maigret a passé la nuit à surveiller la drague; FLA: "il endossa son pardessus que la pluie rendait deux fois plus lourd", CAD: "en retirant son lourd pardessus, que le brouillard avait encore alourdi", cho: "son pardessus mouillé lui collait aux épaules"), lui donne une odeur de bête mouillée ou de chien mouillé (PRE) et Maigret a dû plus d'une fois le faire sécher dans son bureau chauffé par le poêle de fonte. Voir LET: "Son pardessus détrempé pendant, tout raide, au portemanteau et gardait la forme de ses épaules." et TET: "[il] étendit sur deux chaises son manteau alourdi par la pluie". d) Ce pardessus, c'est un peu aussi comme une protection, une "forteresse" où Maigret se sent protégé (cf. par exemple CEC: "Et Maigret s'enfonça davantage dans son lourd pardessus, comme pour s'y mettre à l'abri de tout contact."), une sorte de "cocon" chaud et confortable. exemples: CEC: "Maigret avait chaud. Il avait bon chaud […] il aurait pu passer, engoncé dans son pardessus […] pour l'incarnation de la béatitude."; LOG: "Maigret […] était engoncé dans son pardessus, bien au chaud[…]".
e) Intéressant à noter: il porte son pardessus depuis ses débuts dans la police: PRE: "En ce temps-là, il possédait deux pardessus: un gros noir, à col de velours, qu'il traînait depuis trois ans, et un pardessus mastic, très court, qu'il s'était payé récemment et dont il avait envie depuis son adolescence." f) Remarquons que Maigret n'a pas porté que le pardessus noir à col de velours: il a eu d'autres pardessus: il a tenu à l'expliquer lui-même dans MEM: "Quant au fameux pardessus à col de velours […] j'en ai eu un, je l'admets. J'en ai même eu plusieurs, comme tous les hommes de ma génération. Peut-être m'est-il arrivé, vers 1927, un jour de grand froid ou de pluie battante, de décrocher un de ces vieux pardessus-là." Notons d'ailleurs qu'après la "mise au point" de MEM, Simenon ne parlera plus, dans la suite du corpus, que du "pardessus" de Maigret, qui peut aussi être "lourd" ou "gros", "lourd de pluie" (au point de peser cents kilos (PEU)!), "encore humide de la veille" (FAN), voir "noir" (1 mention, dans VIN) mais qui n'est plus mentionné comme étant celui à col de velours. En résumé, si on suit la chronologie du corpus, le pardessus à col de velours est réservé à la période Fayard, à la période Gallimard, et au début de la période "Presses de la Cité", jusqu'à la "mise au point" de MEM; ensuite, Maigret porte encore un pardessus, mais ce n'est plus celui au col de velours. Le gros pardessus, à col de velours ou non, est un vêtement réservé aux enquêtes de l'hiver, de l'automne, mais que le commissaire abandonne au printemps et en été pour porter un autre manteau. Pendant la belle saison, Mme Maigret le conserve dans la naphtaline, dont il garde l'odeur au début de l'automne (cf. BAN). Dès les premiers beaux jours arrivés, Maigret laisse son pardessus au bureau pendant l'après-midi (cf. MIN, CLO, IND), avant de prendre un pardessus plus léger, comme le pardessus mastic mentionné dans PRE, ou un pardessus de demi-saison (cf. HOL, ECO, VOL, CHA), qu'il laisse d'ailleurs aussi le plus souvent au bureau dès l'après-midi, n'endossant que son veston, à cause de la chaleur printanière. 2. Le chapeau
a) Le Maigret "première façon" (époque Fayard) porte, en guise de couvre-chef, un chapeau melon. C'est ainsi qu'il est introduit dans LET: "Il décrocha son veston, l'endossa, revêtit un lourd pardessus noir et mit sur sa tête un chapeau melon." Ce chapeau est d'ailleurs symbolique de sa fonction de commissaire, c'est pourquoi par exemple Maigret le revêt quand, déjà à la retraite, il repart à Paris pour aider son neveu (MAI) ou quand il va voir le boucher mort dans ceu: "Maigret chercha son chapeau et, comme il ne mettait pas la main sur le vieux feutre qu'il adoptait à la campagne, il se coiffa de son melon, ce qui avait quelque chose de symbolique." Dans la période Gallimard, Maigret porte toujours, comme un accessoire indispensable, son melon, "bien enfoncé sur le crâne" (CEC). b) Ce chapeau a connu bien des vicissitudes: la pluie (qui le rend informe dans LET, qui le rend tout dégouttant d'eau dans FLA, qui le transforme en "réservoir d'eau qui se vidait tout d'un coup au moindre mouvement" dans noy), le vent qui oblige Maigret à le retenir de la main (FIA, FLA), le fait s'envoler et même tomber à la mer dans LET; la chaleur (Maigret glisse un mouchoir sous le chapeau pour se protéger du soleil dans GAL); le froid (et Maigret enfonce alors son chapeau "jusqu'aux yeux" dans FIA); mis de travers lors d'une fouille (LET), tombé sur le lit de Mme Martin quand Maigret cherche à lui prendre un papier (OMB), utilisé pour se protéger d'un courant d'air dans un wagon (FOU), utilisé pour cacher un récepteur de téléphone décroché (MAI), mal d'aplomb quand Céline se débat et refuse de se laisser emmener (ETO); perdu dans une "bagarre" au Majestic (MAJ). Il lui est d'ailleurs arrivé tellement d'aventures, à ce chapeau, que Maigret a fini par devoir le remplacer…par un autre melon: voir GUI: "Au moment de sortir, son regard tomba sur le bord de son chapeau melon, qui était cassé depuis des semaines. Dix fois Mme Maigret lui avait dit d'en acheter un autre. […] Boulevard Saint-Michel, il avisa un chapelier, commença à essayer des melons qui, tous, étaient trop petits pour son crâne. […] Jamais Maigret n'était aussi malheureux que quand il essayait quelque chose." Eh oui, notre commissaire n'est pas fait pour les essayages vestimentaires! Néanmoins, c'est dans cette chapellerie que débutera sa nouvelle enquête, en découvrant M. Basso essayant un chapeau haut de forme. c) Avant de le mettre sur la tête, le commissaire le brosse ou l'essuie de la manche (JAU, FIA). Le commissaire, dans un geste de politesse, le retire lorsqu'il s'adresse aux dames (parfois maladroitement lorsqu'il est ému, comme devant Aline dans ECL), mais il peut arriver qu'il le garde sur la tête, dans un geste de protestation (cf. NUI, sa seconde visite à Else, quand il découvre qu'elle a quitté sa chambre; MAI, quand il pénètre "le chapeau sur la tête, dans le bureau du commissaire Amadieu"), et quand il s'assied, il le pose sur le tapis (cf. NUI: la célèbre scène de la visite à Else: "[…] Maigret, entre deux âges, le visage u peu rouge, le melon posé par terre…N'était-ce pas une estampe pour la 'Vie parisienne'? ") ou sur ses genoux (MAJ), ou sur une chaise (passim). Il arrive aussi à Maigret de prendre une pose que le cinéma a rendu classique (sans doute avez-vous un de ces films policiers des années cinquante où l'on voit les héros dans cette attitude typique):
Autre geste classique de Maigret: sa façon de saluer: cf. HOL: "[il] toucha le bord de son chapeau et s'en fut."; MAI: "Il porta la main à son chapeau, prononça: Au revoir!"; pig: "Maigret porta la main à son chapeau melon et salua tout le monde"; LOG: "Maigret se donna le plaisir […] de pousser la porte, en touchant le bord de son chapeau. – Salut, Pozzo."; pip: "Maigret […] s'encadra, plus grand que nature, dans la porte et, la pipe aux lèvres, toucha le bord de son chapeau en murmurant: Bonsoir…" d) Notons que le chapeau melon, comme le pardessus, a été porté par Maigret dès ses débuts (cf. PRE; dans lequel il a d'ailleurs déjà perdu un chapeau après avoir fêté sa promotion). Dès la période "Presses de la Cité", Simenon n'utilisera plus le terme de "melon", pour deux raisons sans doute: la première, c'est que la mode a changé, et qu'on ne porte plus de melon après 1945 (et Maigret vit dans une certaine contemporanéité avec son créateur); la seconde, c'est la mise au point de MEM:
Une fois le feutre (nommé ainsi dans TEM) mou adopté ("noir" dans LOG et CLO, "bordé" dans CLO), Maigret peut avoir agrandir sa panoplie de gestes: baisser le bord du chapeau pour traverser la rue (MEU), porter son chapeau "sur les yeux" (ECH), tout en continuant (pour un temps du moins, i.e. au début du 3e cycle) le geste typique qu'il avait avec le melon: MIN: "Il ouvrait la porte du bureau des inspecteurs et, repoussant son chapeau sur la nuque, allait s'asseoir sur le coin d'une table." Au chapeau mou aussi il arrive des aventures: traversé par une balle dans LOG, dégouttant d'eau froide dans BAN, presque oublié dans une bibliothèque, comme une "incongruité" (TRO), enlevé par le vent et rattrapé par le factionnaire de service à la PJ (ECH), lancé du haut d'un escalier par Catherine dans TEM, recevant des flocons de neige dans PAR. e) Mais Maigret a aussi porté d'autres chapeaux, dont le plus typique est peut-être le chapeau de paille, symbole des loisirs, de la campagne, de la retraite à Meung-sur-Loire. L'idée d'avoir un chapeau de paille pour sa retraite lui est peut-être venue lorsqu'il a essayé celui de Jules Lapie, dans FEL: "il tend enfin le bras pour saisir et poser sur sa tête le chapeau de paille à large bord […]. Tiens! Le vieux Jambe-de-Bois avait la tête encore plus grosse que le commissaire, et pourtant celui-ci doit souvent faire plusieurs chapelleries avant de trouver un chapeau. Cela le laisse songeur." Et plus loin: "Maigret ne peut s'empêcher de penser qu'un jour il sera à la retraite, lui aussi, il aura une petite maison à la campagne, un jardin, un vaste chapeau de paille…"Encore plus loin: "Heureusement que, dans quelques années, il prendra sa retraite, et, un vaste chapeau de paille sur la tête, il entretiendra son jardin[…]". Rêve réalisé: "il n'en portait qu'à Meung-sur-Loire, un vieux chapeau de jardinier" (VIC); "Maigret […] coiffé d'un chapeau de paille, qui arrachait les mauvaises herbes du jardin[…] (PAT); "Et Maigret […] coiffé de son immense chapeau de paille" (FAC); "La pipe aux dents, un vieux chapeau de paille sur la tête, Maigret pataugeait béatement dans un carré de tomates[…]" (not). Il a porté aussi un chapeau de paille, probablement un genre de panama, lorsqu'il a fait sa cure à Vichy: "Il hésita à prendre son chapeau de paille. D'ailleurs, il a déjà porté le chapeau de paille, un canotier, dans ses jeunes années de policier (VIC). 3. Complet veston
Une fois son pardessus enlevé, quel genre de vêtements le commissaire porte-t-il en-dessous? Une tenue de ville noire ou sombre (GUI, MAJ) semble le vêtement standard, "normal" pour Paris, mais qui fait un peu "tache" lorsque le commissaire mène une enquête dans le sud (LIB, AMI). Cette tenue est un "complet noir en serge inusable" (MAI), composé d'un veston, d'un pantalon et d'un gilet. Par la suite (période Presses de la Cité), on peut imaginer un complet d'une autre couleur, peut-être sombre sans être noire. Trois indices nous le font penser: dans CLO où Maigret porte un "complet de ville" (qui n'est pas décrit avec le classique terme de "sombre"), dans PAT, où Mme Maigret dit à son mari de porter son "complet de fil à fil gris", et dans CHA, où Maigret demande à sa femme de lui préparer "un complet sombre, le meilleur", car le commissaire doit aller visiter des boîtes de nuit. On peut donc imaginer que le complet sombre ou noir n'est plus porté par Maigret que pour les grandes occasions, et qu'il porte en temps normal des complets dans d'autres tons, comme des gris ou des bruns. Remarquons que Simenon n'a pas toujours le même avis sur l'élégance des vêtements de Maigret:
Si le complet veston dénote cependant une certaine propension à l'élégance, il n'en reste pas moins que l'allure générale du commissaire n'est pas celle d'un dandy! Sous les vêtements, "la charpente [est] plébéienne" (LET); cf. aussi PHO: "ses vêtements sans recherche soulignaient ce qu'il y avait de plébéien dans sa structure." Examinons à présent les pièces composant ce complet veston: a) le veston que Maigret retire souvent quand il est au bureau (LET, TET, MAL, pip, FAC, MME, GRA, REV, TEN, COL, DEF, PAT, ENF, SEU), ou qu'il porte sur le bras quand il fait trop chaud dehors (GAL, MAJ, CLO, SEU), mais qu'il remet quand il reçoit un visiteur (bea, pip, GRA, REV, PAT.). Lorsqu'il ne porte pas de pardessus, c'est dans les poches du veston qu'il enfonce ses mains (MAI, MAJ, MEU), qu'il met des objets (pédales de vélo dans PRO, bouquet de violettes dans obs) ou qu'il relève le col de ce veston comme il l'aurait fait du pardessus (SIG, DAM, MEU). Maigret a porté une autre sorte de veston, lorsqu'il est en cure à Vichy: "un veston léger, presque blanc, en mohair" (VIC). b) le pantalon: on en sait peu de choses: Maigret y met parfois les mains dans les poches (TET; FEL); ses pantalons sont coupés en France (par son "petit tailleur juif de la rue de Turenne", cf. MEM) et lui montent jusqu'à mi-hauteur de la poitrine (CHE), ce qui oblige Maigret à porter des bretelles, dont nous reparlerons plus loin. En vacances, il lui est arrivé de porter un pantalon de flanelle blanche (owe). Il est arrivé au commissaire de porter d'autres genres de pantalons: un pantalon léger avec une ceinture de cuir à la large boucle en argent: une ceinture de cow-boy! (CHE) c) le gilet: comme pour le veston, il arrive à Maigret de s'en débarrasser au bureau (TET) ou tout au moins de le déboutonner (MAJ). Mentionné pour la dernière fois dans DAM, on peut imaginer que Maigret n'en porte plus sur la fin de la période Presses de la Cité, le gilet étant passé de mode dès les années 50-60. d) la chemise: avec un complet veston, Maigret ne peut évidemment porter autre chose qu'une chemise, qu'on ne peut imaginer autrement que blanche ("dans le soleil, les manches de sa chemise faisaient deux taches éclatantes" amo), avec des manches un peu bouffantes (GAL). On le voit souvent, en fait chaque fois qu'il a laissé tomber la veste, en "manches de chemise" (GAL, amo, pip, pau, COL, TUE) ou en "bras de chemise" (SIG, AMI, MME, TRO, DEF), ou même, par temps de canicule, "la chemise ouverte sur la poitrine"! (TEN).
Dans les débuts de Maigret, les chemises se portent avec un faux col à bouton, comme c'est la mode à l'époque. C'est un col amovible, en celluloïd (PHO), séparé de la chemise, et c'est pourquoi on voit souvent Maigret le déboutonner, ou l'enlever pour se mettre à l'aise. Exemples:
Au début de la période Presses de la Cité, la mode, contemporaine de l'écriture des romans, change: le faux col va petit à petit être remplacé par le col intégré à la chemise. C'est pourquoi on voit Simenon hésiter, selon les romans, entre faux col et chemises à col. Exemples:
On trouve ensuite deux romans où Simenon mentionne le col de la chemise:
Dès lors, Simenon ne parlera plus du col de la chemise, sans doute parce qu'il est évident que Maigret porte à présent des chemises à col intégré. 4. Accessoiresa) la cravate: puisque nous en étions au col, passons à l'accessoire qui l'accompagne: la cravate, élément indispensable de la garde-robe masculine au temps de Maigret! Que savons-nous des cravates de Maigret? Il a de la peine à faire le nœud de la cravate:
Sa cravate le gêne souvent comme son col:
Elle est sans doute noire ("sombre" dans amo) dans les débuts, au temps où Maigret porte un complet noir. Par la suite, il pourra porter des cravates de couleur, discrète bien sûr, comme il sied à un commissaire de police! En vacances, il se permet plus de fantaisie: owe: "Maigret cherchait une cravate à son goût parmi les six cravates neuves que sa femme lui avait offertes à l'occasion de ce voyage." Et plus loin: "Autre chose le fit sourire: de se voir […] avec une cravate rayée qu'il avait choisie dans le savoir aux couleurs d'une université anglaise." b) les bretelles: encore un élément indispensable dans la garde-robe de Maigret!
Nous verrons notre commissaire maintes fois les bretelles pendantes:
Signalons enfin, dans SIG, cette jolie scène, pleine de l'humour subtil de Simenon: "Maigret, après avoir bourré sa pipe, retire son veston et exhibe des bretelles mauves que sa femme lui a achetées la semaine précédente. Le commissaire de police sourit à la vue de ces bretelles qui, pour comble, sont en soie, et Maigret se renfrogne." c) Continuons de dévêtir (!) notre commissaire et passons aux sous-vêtements: Maigret porte des chaussettes (simplement mentionnées dans MAJ, MOR, PHO et TUE, nous apprenons que le commissaire a failli dormir avec dans LOG! ) et un gilet de corps (1 seule mention dans VIC). d) notre commissaire ayant terminé son déshabillage, il peut se mettre en tenue de nuit. Il porte, en principe, une chemise de nuit:
A quoi ressemblent ses chemises de nuit?
Mais Maigret a parfois "triché" avec Simenon, et il lui est arrivé de porter un pyjama: dans PRO, men, NEW, noe, JEU, VIC; VAC, MOR, VIN et TUE.
Hors de son lit, il passe une robe de chambre ("moelleuse" dans MOR, "une vieille qui ressemble à une robe de moine" dans AMI, dans laquelle il paraît "énorme" dans VIN) et des pantoufles (de feutre dans MAI, bleues dans owe, et dans lesquelles il aime être les pieds nus (MAI; JEU)). e) puisque nous en sommes aux pieds, examinons les chaussures: Maigret porte des chaussures à lacets (POR, MAJ, MAL, MOR, BRA), dont il enlève la poussière avec un mouchoir sale, "ce qui lui aurait valu une scène de Mme Maigret"! (NEW). Ces souliers ont accompagné, plus souvent qu'à leur tour, le commissaire dans l'exercice de ses fonctions:cf. MEM: "Lorsque j'étais à la Voie publique, j'arpentais, dans ma journée […], des kilomètres et des kilomètres de trottoir par tous les temps. […] mes semelles, devenues poreuses, buvaient avidement l'eau du ruisseau. " Et dans nombre d'autres romans, on voit le commissaire les souliers détrempés par la pluie (par exemple, LET, TUE). Chaque année, par tradition, il s'achète une paire de souliers, dès les premiers beaux jours, et quand il les met pour la première fois, il a mal aux pieds, ce qui lui vaut de ne pas pouvoir courir après son voleur (VOL). Quand il était jeune, il lui est arrivé d'acheter des souliers jaunes, "caca d'oie", que Mme Maigret a reportés au magasin, car elle ne voulait pas lui voir porter de tels souliers. Ce souvenir rapprochera Maigret de Louis Thouret (BAN). En vacances, il se permet de porter des "souliers blanc et rouge du plus heureux effet" (owe). Quand il est à la pêche, il met des bottes de caoutchouc (MAI). Il a aussi porté des bottines (PRO) et des sabots de bois, vernis et jaunes, que Mme Maigret lui a achetés en Alsace (GUI) et qu'il enfile sur ses pieds nus pendant sa retraite pour faire son jardin (ceu, FAC, not). f) une fois habillé, chaussé et revêtu de son imperméable, Maigret peut encore avoir à se protéger du froid. Si pendant des années, il s'est contenté de relever le col de son pardessus et d'enfoncer ses mains dans ses poches, l'âge venant, il s'est mis à porter des gants ((PAR, NAH) et une écharpe. Mme Maigret lui a proposé plusieurs fois de mettre une écharpe (LOG, TRO), mais la première fois qu'il accepte de porter une écharpe, c'est comme une concession, non sans mélancolie, au fait qu'il a vieilli: "Tu ferais mieux de mettre ton écharpe.C'est une écharpe en laine (PAR) épaisse (NAH) bleu marine (VIN), presque trop chaude, voire étouffante (NAH)! Tant que nous sommes dans les accessoires servant à se protéger des intempéries, signalons qu'il est aussi arrivé, à partir de la période "Presses de la Cité", à Maigret d'utiliser un parapluie. C'est le plus souvent sur les injonctions de Mme Maigret que son mari emporte cet objet (voir JEU, MIN, TEM, CLI; COL; ENF, TUE, VIN). Pour lui faire plaisir, il l'emporte en partant de la maison, ce qui ne l'empêche pas de le laisser ensuite au Quai des Orfèvres, s'il doit sortir à nouveau! Ainsi, dans MAL: "Il prit, à pied, la rue Lamarck, le col du veston relevé, car, en dépit de Mme Maigret et de ses recommandations maternelles, il avait laissé son parapluie quai des Orfèvres…" 5. Tenues particulièresEn dehors de son habillement courant, il est arrivé à Maigret de porter des tenues particulières, selon les circonstances où il s'est trouvé plongé dans une enquête. a) Malgré le fait qu'il ne sache pas nager, Maigret possède un maillot de bain et un peignoir rouge, qu'il n'utilise d'ailleurs que pour aller s'étendre sur le sable de la plage et regarder les baigneuses (owe)!
b) Dans un tout autre registre, Maigret revêt à l'occasion un smoking au plastron éclatant de blancheur, orné de deux perles (MAJ), qu'il accompagne de souliers vernis qui craquent, au bout brillant (MAJ). C'est d'ailleurs en habit que Maigret a fait la connaissance – et conquis – Louise. C'est en fait l'habit de mariage de son père que le jeune Maigret avait fait arranger à sa taille (MEM). Il comporte un col à pointes cassées, une veste queue-de-pie et une cravate blanche, en plus des escarpins vernis. Maigret a aussi possédé une jaquette (à la différence de la queue-de-pie, les basques sont taillées en arrondi depuis le bouton jusqu'à l'arrière), qu'il a dû revêtir à cause d'une visite royale (PRE). Il a même été photographié en redingote et haut-de-forme lorsqu'il était secrétaire de commissariat (MAJ)! c) Signalons enfin les "vieux vêtements" (MAI) que porte Maigret lorsqu'il jardine à Meung-sur-Loire: "un pantalon en toile bleue qui glissait le long de ses hanches et lui faisait comme un arrière-train d'éléphant, une chemise de paysan, à petits dessins compliqués" (FAC), ou "un vieux pantalon, une chemise de flanelle" (TUE). 6. Ordre et rangementOn se demande ce que ferait Maigret, s'il n'avait pas sa femme pour s'occuper de ses vêtements et lui préparer sa valise, car lui-même est plutôt négligent, et se laisse aller quand Louise n'est pas là:
Puisque nous sommes dans le domaine de l'ordre, faisons une petite incursion dans les poches des vêtements de Maigret:
Notons qu'il est rare que Simenon soit aussi précis dans la description d'une particularité de son personnage, et le fait est d'autant plus remarquable que, a contrario de l'inconstance que Simenon a eue parfois à propos des dates ou de l'âge de son commissaire, dans tous les romans où l'auteur mentionne le contenu de ses poches, il ne s'est jamais trompé, ni n'a varié par rapport à la description ci-dessus. 7. ToiletteTerminons cette étude par un élément qui fait partie de l'élégance masculine de notre commissaire: le rasage. Si Maigret a porté dans sa jeunesse des moustaches, roussâtres (PRE) ou acajou (MEM) et dont il redresse les pointes effilées (MEM) au fer chaud (PRE), celles-ci "se sont raccourcies jusqu'à n'être plus que des brosses à dents, avant de disparaître complètement." (MEM). Il a même porté une barbiche pointue (MAJ et JUG)! Mais bien vite, Maigret a décidé de raser tout cela. Dès LET, nous savons qu'il se rase chaque matin, même le dimanche (SIG), même en vacances (VAC, VIC) et s'il ne peut pas le faire chez lui, il lui arrive de le faire au bureau (TEN, SCR), à l'hôtel (PHO, MAI, JUG, ECO), sur un bateau (NEW), dans le train (FOL), voire de se faire raser dans un salon de coiffure (FAC, MOR). Que ce soit à l'hôtel ou chez lui, il a l'habitude de se raser "devant un miroir suspendu à l'espagnolette de la fenêtre" (JAU), même à New York! (NEW: "il avait accroché son miroir à l'espagnolette de la fenêtre, et c'était là qu'il se rasait, comme à Paris…"); c'est une habitude qu'il a depuis qu'il est jeune marié (PRE: "Il était en train de se raser devant son miroir accroché à l'espagnolette.."). Nous savons qu'il a le poil dru (BRU), qu'il utilise du savon à barbe (JAU, LIB, amo), un blaireau (FLA, noe), un rasoir (MAI, AMI, men), qu'il lui arrive de faire acheter (JUG, VOY), quand il ne les emprunte pas à une victime (MOR)!
septembre 2006
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