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La Vie du Rail
21 septembre 1989
N° 2211, pp 45-49

Les trains du Maigret

par Michel CHLASTACZ

Simenon est mort, Maigret ne prendra plus le train.
Simenon, c'est 500 millions de livres traduits dans 55 langues.
Maigret, à l'écran, eut tour à tour le visage d'Albert Préjean et Charles Laughton, de Michel Simon et Jean Gabin. Et de Jean Richard.
Au fait, où était né Maigret ? Dans une gare.

 

English translation

 

La scène se passe il y a soixante ans, en septembre 1929. En apparence, une banale scène de gare.
« Personne ne se douta que c'était un drame qui se jouait dans la salle d'attente de la petite gare où six voyageurs attendaient, l'air morne, dans une odeur de café, de bière et de limonade. (...) La nuit tombait. (...) On distinguait encore dans la grisaille du quai les fonctionnaires allemands et hollandais de la douane et du chemin de fer qui battaient la semelle.

« Car la gare de Neuchanz est plantée à l'extrême nord de la Hollande, sur la frontière allemande. Une gare sans importance. (...), aucune grande ligne ne passe par là. Il n'y a guère de trains que le matin et le soir. (...) La même cérémonie se reproduit chaque fois. Le train allemand s'arrête à un bout du quai. Le train hollandais attend à l'autre bout. Les employés à casquette orange et ceux en uniforme verdâtre ou bleu de Prusse se rejoignent, passent ensemble l'heure de battement prévue pour les formalités de la douane (...) Et les gens vont s'asseoir au buffet qui a les caractéristiques de tous les buffets de frontière. Les prix sont inscrits en cents et en pfennigs. Une vitrine contient du chocolat hollandais et des cigarettes allemandes. On sert du genièvre et du schnaps...

Le décor est planté. Au milieu, un personnage qui allait faire longtemps parler de lui :

« on remarquait moins un voyageur (...) grand et lourd, large d'épaules. Il portait un épais pardessus noir à col de velours ».
On y ajoute la pipe, le chapeau : le commissaire Maigret est né. Comme le remarque Denis Tillinac, l'un des biographes de Simenon, « Maigret est le pilier des mythes qui encerclent Simenon, (...) Tout le monde connaît Maigret. » Maigret est à lui tout seul un monde et, dans ce monde, il y a des trains, même si ce n'est pas pour cette raison que certains reprochèrent à Simenon... d'écrire des romans de gare !

Dans le Pendu de Saint-Pholien, le premier des Maigret (écrit en septembre 1929 mais publié deux ans plus tard), le décor est ferroviaire. Et Maigret tranche d'emblée avec la tradition du genre policier, jusque-là dominé par le logique enquêteur anglo-saxon : les énigmes se résolvent à la manière d'un puzzle que le génial policier, qu'il soit privé ou officiel, reconstruit. Quand Maigret prend le train, ce n'est pas à la manière d'un Sherlock Holmes : Holmes et Watson prennent le train à Paddington ou à Charing Cross. Un point c'est tout. Avec Maigret, c'est autre chose : on est dans le train :

« ... vers Mantes, les lampes du compartiment s'étaient allumées. Dès Evreux, tout était noir dehors... un épais brouillard (...) feutrait d'un halo les lumières de la voie. (...) Le bruit des bogies scandait ses réflexions », (Le port des brumes, 1931).
Chez Maigret, la gare est un lieu-clé, tout comme les trains : des enquêtes y commencent ou s'y déroulent en partie. On pourrait même dire que le destin ou plutôt la destinée façon Simenon, toujours implacable, y rôde. Dans cette géographie des gares et des trains de Maigret, la gare du Nord, celle où, à l'hiver 1922, le jeune Georges Simenon venu de Liège débarque à Paris, joue un rôle majeur. Mais c'est aussi la gare maudite qu'évoquent longuement Les mémoires de Maigret (1950) :
« Je fus désigné aux gares. Plus exactement je fus affecté à un certain bâtiment sombre et sinistre qu'on appelle la gare du Nord. (...) En voyant la gare de l'Est, je ne peux jamais m empêcher de m'assombrir parce qu'elle évoque pour moi des mobilisations. La gare de Lyon au contraire, tout comme la gare Montparnasse, me fait penser aux vacances.

« La gare du Nord, elle, la plus froide, la plus affairée de toutes, évoque à mes yeux une lutte âpre et amère pour le pain quotidien. Est-ce parce qu'elle conduit vers des régions de mines et d'usines ?

« (...) Les trains de banlieue ne viennent pas de villages riants comme dans l'ouest ou dans le sud mais d'agglomérations noires et malsaines. En sens inverse, c'est vers la Belgique, la frontière la plus proche, qu'essaient de s'envoler tous ceux qui fuient pour les raisons les plus diverses. (...) J'ai gardé de la gare du Nord un souvenir sinistre. Je ne sais pas pourquoi je la revois toujours pleine du brouillard humide et gluant des petits matins avec une foule mal réveillée marchant en troupeau vers les voies ou vers la rue de Maubeuge. »

C'est la gare des drames et même la météorologie s'en mêle :
« Malgré la verrière monumentale, les quais de la gare du Nord étaient balayés par des bourrasques. Plusieurs vitres avaient dégringolé du toit et s'étaient écrasées parmi les voies. (...) Maigret était debout près du quai 11 où la foule attendait "L'Étoile du Nord". (...) La lumière jaune du train pointa au loin » (Pietr le Letton, 1929).
Bien entendu, il y a un mort dans ce train ! Quand Simenon cède à la facilité de la « malle sanglante » (Le revolver de Maigret, 1952), c'est à la consigne de la gare du Nord que cela se passe... Un endroit qui, décidément, est l'exemple même de la tristesse :
« Il faisait aussi gai dans les rues que sous la verrière de la gare du Nord » (Maigret, Lognon et les gangsters, 1951),
remarque Maigret qui, dans ce roman, ne prend même pas le train...

Une autre gare, celle de Bréauté-Beuzeville, au carrefour des lignes du Havre de Fécamp et d'Etretat, n'a pas particulièrement la faveur de Maigret :

« La gare de Bréauté où, à sept heures et demie, le commissaire quitta la grande ligne Paris - Le Havre lui donna un avantgoût de Fécamp.

« Un buffet mal éclairé, aux murs sales, avec un comptoir où moisissaient quelques gâteaux secs et où trois bananes et cinq oranges essayaient de faire une pyramide. (...) Pour aller d'une voie à l'autre, il fallait patauger dans la boue jusqu'aux genoux. Un vilain petit train fait de wagons de rebut. »

Cette lugubre description esquissée dans Pietr le Letton se répète, près de vingt ans plus tard, dans Maigret et la vieille dame (1949) :
« Il descendit du Paris - Le Havre dans une gare maussade, Bréauté-Beuzeville. Le train pour Etretat, s'il vous plaît ? Il n'y avait pas de restaurant à la gare, pas de buvette, seulement une sorte d'estaminet (...) Etretat ? Vous avez le temps, il est là-bas votre train. On lui désignait (. ..) des wagons sans locomotive (...) d'un ancien modèle au vert duquel on n'était plus habitué avec, derrière les vitres, quelques voyageurs figés qui semblaient attendre depuis la veille. Cela ne faisait pas sérieux. Cela ressemblait à un jouet, un dessin d'enfant. »
Avec Maigret, c'est comme si on y était on patauge avec lui dans la boue des quais de Bréauté, on frissonne dans les courants d'air sous la verrière de la gare du Nord, on respire les odeurs à l'arrivée dans une gare perdue. Comme Maigret, en quelque sorte, on s'imprègne ! L'arrivée sur le lieu de l'enquête a autant d'importance chez Maigret que le temps qu'il fait :
« A Poitiers, les lampes s'allumèrent tout à coup le long des quais alors que le train était en gare. (...) On franchissait des aiguillages. (...) Les voies devenaient plus nombreuses et enfin surgissaient les quais, les portes avec leurs écriteaux familiers. (...) On sentait une haleine forte qui venait du trou noir où les voies avaient l'air de finir... » (Maigret à l'école, 1953).
L'arrivée peut être totalement banale :
« Maigret descendit du train en gare de Givet. » (Chez les Flamands, 1932).
Mais elle prend plus souvent une teinte impressionniste, surtout à l'arrivée d'un train de nuit :
« Maigret regardait le monde avec de gros yeux maussades, donnant sans le vouloir à sa personne cette fausse dignité qu'on affecte après les heures vides passées dans un compartiment de chemin de fer. (...) Avant que le train ne ralentisse (...) pour entrer en gare, on voit des hommes gonflés dans d'énormes pardessus sortir de chaque alvéole (...) et, avec l'air de ne pas se préoccuper les uns des autres, rester dans le couloir, une main négligemment accrochée à la tringle de cuivre qui barre la vitre.

« Le train ralentissait, stoppait en gare de Niort. Sur le quai mouillé et froid Maigret héla un employé : —Pour Saint-Aubin, s'il vous plaît ? —Huit heures dix-sept, troisième voie... Le petit train était déjà sur la troisième voie, noir et mouillé. (...) Le train s'arrêta. Maigret essuya la buée sur la vitre et ne vit qu'une construction minuscule, une seule lampe, un bout de quai, un unique employé qui courait le long du convoi » (L'inspecteur Cadavre, 1941).

L'arrivée peut être lumineuse : c'est le cas lorsque Maigret « descend » dans le Midi :
« Quand Maigret descendit du train, la moitié de la gare d'Antibes était baignée d'un soleil si lumineux qu'on n'y voyait les gens s'agiter que comme des ombres » (Liberty Bar, 1932).
Dans ces trains-là, Maigret dort bien :
« Il dormit et il eut conscience qu'il ronflait. Quand il s'éveilla, il aperçut des oliviers en bordure du Rhône et sut ainsi qu'on avait dépassé Avignon » (Mon ami Maigret, 1949) ;
la « frontière » de l'éveil est donc aussi géographique :
« Dès Montélimar (...) il était éveillé, comme toujours lorsqu'il descendait dans le Midi. Montélimar était pour lui la frontière où commençait la Provence et, dès lors, il ne perdait rien du spectacle » (La folle de Maigret, 1970).
D'autres arrivées sont enchanteresses :
« Le long de la Marne il vit des guinguettes. (...) Quand il se réveilla au petit jour il y avait devant le train arrêté, une barrière peinte en vert, une petite gare entourée de fleurs », (La guinguette à deux sous, 1931).
Et il y a aussi la Hollande :
« Delfzijl le dérouta dès la première prise de contact. Au petit jour il avait traversé la Hollande traditionnelle des tulipes. (...) Il tombait maintenant sur un décor dont le caractère était cent fois plus nordique qu'il l'avait imaginé. (...) Une petite ville: dix ou quinze rues au plus (...) : le chef de gare portait une jolie casquette orange. » (Un crime en Hollande, 1932).
Un décor de maison de poupées. Et pourtant, c'est dans ce même décor que se situe un autre roman de Simenon - pas un Maigret - où le chemin de fer sert à mettre en place une atmosphère de violence (L'homme qui regardait passer les trains, 1936). Le criminel aime les trains de nuit:
« Il devinait en eux quelque chose d'étrange et de vicieux. » Simenon, admirable créateur de ports, de gares, de trains de nuit, décrit « ces trains de nuit et leur humanité déchirante » dans L'aîné des Ferchaux (1943).
Mais Maigret ne partage pas cette sensation :
« A la gare de Lyon, il hésita. Puis, au dernier moment, il prit deux places en wagons-lits. C'était somptueux. Dans le couloir, ils rencontraient des voyageurs de grand luxe aux bagages impressionnants, (...) C'est le Train Bleu murmura Maigret, comme pour s'excuser. Vous dormez bien en chemin de fer ? —Je dors bien n'importe où... » (Mon ami Maigret, 1949).
Ce n'est pas toujours vrai. Le voyage de nuit et son atmosphère particulière influencent l'état d'esprit de Maigret comme dans Maigret a peur (1953) :
« Tout à coup, entre deux petites gares dont il n'aurait pu dire le nom et dont il ne vit presque rien dans l'obscurité sinon des lignes de pluie devant une grosse lampe et des silhouettes humaines qui poussaient des chariots, Maigret se demanda ce qu'il faisait là. Peut-être s'était-il assoupi un moment dans le compartiment surchauffé. (...) Il savait qu'il était dans un train; il en entendait le bruit monotone (...) Tout cela et l'odeur de suie qui se mélangeait à celle de ses vêtements mouillés restait réel et aussi un murmure de voix dans le compartiment voisin (...) il aurait pu se trouver ailleurs dans n'importe quel petit train traversant la campagne, et aurait pu être (...) un Maigret de quinze ans qui s'en revenait le samedi du collège par un omnibus exactement pareil à celui-ci, aux wagons antiques dont les cloisons craquaient à chaque effort de la locomotive. Avec les mêmes voix dans la nuit, à chaque arrêt, les mêmes hommes qui s'affairaient autour du wagon de messageries, le même coup de sifflet du chef de gare. »
Dans Le fou de Bergerac (1932), d'emblée, l'énigme prend corps la nuit dans le train. Maigret, muni d'un billet de place assise, revient de la voiture-restaurant alors que,
« dans son compartiment les rideaux étaient tirés, la lampe en veilleuse, et un vieux couple avait conquis les deux banquettes ».
Le contrôleur propose une couchette à Maigret :
« L'employé ouvre plusieurs portes, découvre enfin le compartiment où la couchette du haut seule est occupée. (...) La lampe est en veilleuse, les rideaux tirés. (...) Il règne une chaleur moite. On entend quelque part un léger sifflement comme s'il y avait une fuite à la tuyauterie du chauffage. »
Le voyageur du haut semble malade, Maigret somnole, puis est réveillé par son compagnon qu'il ne peut pas voir. Il se lève, va faire un tour dans le couloir, revient puis se rendort.
« La nuit est longue. Aux arrêts on entend des voix confuses, des pas dans les couloirs, des portières qui claquent. On se demande si le train ne se remettra jamais en marche. Le voisin semble pleurer, se moucher. (...) La chaleur monte. (...) Maigret dort. Le train s'arrête, repart... Il franchit un pont métallique qui fait un bruit de catastrophe et Maigret ouvre brusquement les yeux... »
Puis son voisin s'assied, met ses chaussures.
« On traverse une petite gare sans s'arrêter. On ne voit que des lumières qui percent la toile des rideaux. »
L'homme sort du compartiment, ouvre la porte sur la voie,
« et, au moment où le train ralentit (...) de quatre-vingts kilomètres à l'heure, on doit être redescendu à trente, peut-être plus bas »
(...), il saute et Maigret fait de même, roule au bas du talus, poursuivant l'inconnu qui lui tire dessus !

D'autres voyages de Maigret offrent moins de surprises : les voyages de jour sont même quelquefois fastidieux comme dans la nouvelle intitulée Les larmes de bougies (Les nouvelles enquêtes de Maigret, 1938) :

«Il s'attendait à faire un bref voyage dans l'espace et il fit un voyage éreintant dans le temps. A cent kilomètres de Paris, à peine, à Vitry-aux-Loges déjà, il descendait d'un petit train saugrenu comme on n'en voit plus que sur les images d'Epinal. »

Bernard de Fallois, l'un des préfaciers des Œuvres complètes de Simenon, écrit : « Ces récits brefs et denses enferment, dans le minimum de temps, le maximum de durée. » Dans le second Maigret paru (M. Gallet, décédé, 1931), le commissaire prend un train au vol :

« Il ignorait l'heure des trains. Comme il arrivait à la gare de Lyon, on lui dit qu'un omnibus partait à l'instant... A Saint-Fargeau, il fut le seul voyageur à descendre et il dut errer plusieurs minutes sur le bitume amolli du quai avant de dénicher un employé. »
Même quand Maigret ne voyage pas, le chemin de fer peut avoir de l'importance dans l'énigme. Dans Maigret et son mort (1947), la vision par la victime d'un billet de train à destination d'un endroit où une série de crimes horribles ont été perpétrés par une bande de tueurs est à la fois source et solution du problème. Mais dans un seul cas, l'ensemble du récit est lié au train : dans la nouvelle intitulée Jeumont 51 minutes d'arrêt (1938), le cadre du récit est totalement ferroviaire, y compris les interrogatoires dans le bureau du chef de gare où
« il y avait un bon feu, un de ces gros poêles de gare qui engloutissent des seaux et des seaux de charbon. »
Le neveu de Maigret, inspecteur à la gare-frontière de Jeumont, découvre un cadavre dans le train Varsovie - Berlin - Paris :
« C'est toujours avec le 106 qu'il arrive des histoires, un train qui quitte Berlin à 11 heures du matin avec un ou deux wagons de Varsovie et qui passe à Liège à 23 heures 44 à l'heure où la gare est vide (on n'attend que son départ pour la fermer) et qui enfin arrive à Erquelinnes à 1 heure 57. »
Vérification faite sur le Chaix 1938, l'horaire est exact à la minute près : il est vrai que Simenon a beaucoup utilisé les indicateurs ferroviaires dans sa documentation, les fameuses « enveloppes jaunes », dossiers de préparation des romans. Quant à la « note liégeoise » du texte, on imagine facilement que le jeune Simenon, reporter faisant les « chiens écrasés » à La Gazette de Liège quelques années auparavant, connaissait parfaitement les habitudes de la gare de Liège-Guillemins, la tournée des gares et des commissariats faisant partie de la routine journalistique...

Si le train est largement présent dans l'univers de Simenon, les cheminots sont rarement les héros des récits : seuls exceptions notables, Théodore Doineau, dit « Théo » petit chef de gare sur la ligne Amiens - Calais (Le nègre, 1957) et Louis Maloin, aiguilleur à Dieppe-Maritime, (L'homme de Londres, 1933). Deux héros bien pitoyables, broyés par leur destin. Dans les Maigret, hormis les silhouettes à peine esquissées d'un chef de gare et d'un contrôleur, on ne remarque que le père d'un suspect, Pierre Riquain, mécanicien SNCF:

« qui conduisait le Paris - Vintimille : - J'aurais voulu qu'il entre au chemin de fer »,
dit-il à Maigret en parlant de son fils (Le voleur de Maigret, 1966),
« il aurait pu obtenir une bonne place, dans les bureaux ».
Même réflexion sur la sécurité d'emploi de la carrière cheminote comparée aux aléas du salariat ordinaire dans Maigret et l'homme du banc (1952) où la veuve de la victime, à la différence des voisins, n'aura pas droit à la pension. Car
« la plus grande partie du lotissement (est) habitée par des gens qui, de près ou de loin, avaient à faire avec le train. »
La visite à la famille est l'occasion d'une description du triage de Juvisy
« où on aiguillait sans fin des rames de wagons d'une voie sur une autre. Vingt locomotives crachaient leur vapeur, sifflaient, haletaient. Les wagons s'entrechoquaient... ».
Si, comme l'a écrit Bernard de Fallois, « les personnages de Simenon appartiennent à la masse, celle qu'on rencontre dans les gares », ceux qui travaillaient dans ces mêmes gares sont rarement présents. Et, au fil de la vie, Maigret délaisse peu à peu le train. D'ailleurs, il voyage moins, ses derniers romans ayant principalement Paris pour cadre. Quand Maigret voyage (1957), c'est par avion. Dans Maigret et l'homme tout seul, (1970), il prend même Air Inter pour se rendre à La Baule ! Et si encore, quelques années auparavant (La patience de Maigret, 1965), il part en train à Meung-sur-Loire, par la suite, Madame Maigret apprend à conduire pour aller dans leur petite maison où ils se retireront tous deux, la retraite venue.

Michel CHLASTACZ


Que le commissaire Maigret prenne le train à Paris ou à Amsterdam, l'heure de départ n'est pas « bidon ». Simenon travaillait avec le Chaix à côté de lui.

Sur les traces ferroviaires de Maigret

Que reste-t-il du Delfzijl qui a vu naître Maigret ? Rien ou presque : l'industrialisation stimulée par la découverte du gaz de Groningue et l'urbanisation sont passées par là : une rue piétonne au milieu d'un centre commercial banal a remplacé la « ville jouet aux dix ou quinze rues au plus, pavées de briques rouges ». La gare n'a plus de « chef de gare à la jolie casquette orange » : seuls les petits autorails jaunes apportent une note de couleur au bâtiment devenu trop grand. Des trois lignes qui aboutissaient là en 1929, seule demeure celle de Groningue. A Nieuweschans, le Neuschanz du roman, c'est le grand vide : le bâtiment de la gare-frontière a disparu, remplacé par un abri sur le seul quai subsistant.
Et dans la campagne, les landes ont fait place aux immensités cultivées. Mais on reste bien loin de la « Hollande des tulipes » comme il y a soixante ans...


Jean Richard, lors du tournage de « Jeumont 51 mn d'arrêt », aux ateliers du Landy.

La naissance de Maigret

Maigret est né dans un petit port de la côte septentrionale de la Hollande à Delfzijl tout près de la gare frontière de Nieuweschans (Neuschanz, le nom allemand de la localité, est utilisé dans « Le pendu de Saint-Pholien ») où Maigret apparaît pour la première fois. A la fin de l'été 1929, le bateau de Simenon; « l'Ostrogoth », est immobilisé pour réparations dans le port. « Notre séjour à Delfzijl devait se prolonger plus longtemps que prévu », se souvient Simenon en 1966. Il s'installe dans une vieille barge avec, dit-il « une grande caisse pour ma machine à écrire, une caisse moins importante pour mon derrière, deux caisses de format encore plus réduit pour mes pieds ». Cette barge « allait devenir le berceau de Maigret »... après une visite à l'estaminet du coin ! « Ai-je bu un, deux ou trois genièvres colores de quelques gouttes de bitter. (...) Après une heure, un peu somnolent, je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d'un monsieur qui, semble-t-il, ferait un commissaire acceptable. (...) Le lendemain, le premier chapitre de « Pietr le Letton » était écrit... ».

Mais quelques mois auparavant, Simenon avait, dans un roman populaire paru chez Fayard sous le pseudonyme de Christian Brull, mis en scène un commissaire Maigret. Ce roman intitulé « Train de nuit » (tiens, donc !) a pour point de départ l'assassinat d'un voyageur dans le train Paris-Marseille. Il est paru en septembre 1930, un an après la rédaction du « Pendu de Saint-Pholien » mais avant le lancement par l'éditeur Arthème Fayard de la série des « vrais » Maigret, dont les onze premiers titres sont édités en 1931.

C'est dire si le Maigret « qui attend lourdement Pietr le Letton à la gare du Nord un matin de novembre (...) n'est pas tout à fait celui dont les pipes et les pardessus à col de velours ont rejoint le Macintosh et la canne de Sherlock Holmes au musée des détectives de légende. Il est seulement ébauché mais _ le mythe est né » (Denis Tillinac). A vrai dire, Simenon avoue n'avoir jamais « vu » le visage de Maigret : aussi la tête de la statue de bronze du célèbre commissaire inaugurée en 1966 à Delfzijl en présence de Simenon n'a pas de visage aux traits reconnaissables. Mais, le pardessus, le melon et la pipe sont là...

M. Ch.


Dans les années 66, quelques « Maigret », dont Gino Cervi, entourent Simenon et sa statue.

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