Bibliography   Reference   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

Télérama  
(N° 2070)
16-22 septembre
1989
p 16-17

English translation

Simenon a cassé sa pipe

Monique Lefebvre

Des tonnes de romans gris, noyés de pluie et qui glissent sur un temps sans repère. Signée Georges Simenon, voilà la saga des sans espoirs, interrompue quand le papa de Maigret ne s'intéresse plus qu'à lui-même. Le commissaire abandonné est désormais orphelin.

KAREL/SYGMA

Simenon : « Je ne me suis jamais intéresé à moi-même mais, en vérité, je ne me suis jamais intéressé à autre chose. »

Il ne pouvait plus ni marcher, ni bouger, seulement encore signer son nom. Mais il n'avait pas renoncé à tirer sur sa fameuse pipe. Et au jeune journaliste de la télé suisse romande à qui il avait accordé un ultime et rare interview, il affirmait ressentir encore des émotions :

« Quand je vois une mouette installée sur le parapet, regardant passer les gens qui lui jettent un croûton, je me dis : qu'est-ce qu'elle pense ? »

Simenon, à 86 ans, toujours curieux. Curieux mais par curiosité pure. Comme un entomologiste qui classerait les hommes et leurs pulsions sur des fiches-répertoire. Curieux comme le journaliste de faits divers qu'il fut dès l'âge de 15 ans, à la Gazette de Liège, dans sa ville natale. De quoi apprendre à raconter le sordide sans émotion, ni indignation.

Ecrire, il ne pensait qu'à ça. Même s'il ne se souvenait pas à quel âge, il avait bien pu terminer son premier roman. 16 ans? 18 ans ? Mais, dès lors, c'est parti. Georges Simenon ne s'arrêtera plus. En trois heures ou en trois jours, il boucle des nouvelles, des contes : quatre cents en quelques années sous des pseudonymes aussi farfelus que Germain d'Antibes, Plick et Rock, Gom Gut. Il en utilisera dix-sept officiellement. Autant dire que ce n'est pas de la haute littérature !

Récemment dans la collection « Les Introuvables », les Presses de la Cité ont réédité un certain nombre de ses romans signés Georges Sim. Écrits à la va-vite à raison d'un camembert par jour. Le jeune Georges Simenon est à Paris mais il est pauvre, vit dans une sinistre chambre de bonne et comme un camembert, ça gonfle en coulant, c'est sa nourriture idéale. Peut-être, plus tard, cette fameuse avarice d'homme riche ne cherchera qu'à effacer des souvenirs malodorants.

Sa première chance, c'est Colette qui la lui donne. Elle est alors directrice littéraire au Matin. Et remarque un de ses contes. Elle le fait travailler avec pour seul conseil : « Supprimez toute littérature. »

Simenon va lui obéir. Pas tout de suite : en 1928. Il connaît une certaine aisance, il s'est acheté un vieux bateau L'Ostrogoth et part avec sa femme Tigy, naviguer en Hollande. Une panne les immobilise là-bas et Simenon en profite pour écrire. Son premier roman « semi-littéraire », comme il dit. Pour éviter de tomber dans le langage amphigourique de ses romans alimentaires, il choisit la rigueur d'une intrigue policière. De sa démarche lente et pesante, voici venir Jules Maigret, la quarantaine installée, la lippe pensive et l'œil aigu. Commissaire au Quai des Orfèvres, entouré de sa fidèle équipe. Mais pas plus dans Pietr le Letton que dans ses 84 enquêtes, Maigret ne commettra la moindre frasque. Bon mari, patron placide, « le crime l'intéresse moins que le criminel », notaient Boileau et Narcejac, deux experts en la matière. A l'opposé de ses collègues américains, Maigret n'est pas un dur. Pas un tendre, non plus. Indulgent ou même indifférent il manifeste de la compassion pour les turpitudes qu'il dévoile. Mais pas de passion. Pas de colère. Il tourne, il rôde, il flaire, il sent, suit la piste « plus intuitif qu'intelligent », comme disait de lui-même son auteur.

Ce qu'il aime, ce qu'il savoure, ce n'est pas tant d'avoir trouvé que le moment de l'aveu, de la confession du coupable. Et pourtant, ces romans gris noyés de pluie et de brouillard à l'écriture grise, neutre, avec pour héros un commissaire plan-plan et bon enfant ont fait le tour du monde et sont traduits en cinquante-cinq langues.

Le souci minutieux du détail, le sens de l'ellipse, la manière inimitable de décrire, cette atmosphère Simenon, ne suffisent sans doute pas. Il y a l'humanité. Maigret ne juge pas : il pose un regard navré sur ce que nous sommes, ce que nous pouvons être. Banalité universelle. Enfin Maigret vit en dehors de l'Histoire. Dans un temps lisse, jamais franchement daté, sans particularité. Un temps, lui aussi, universel.

Mais il n'y a pas que les Maigret : 132 autres romans « durs ». Plus durs, plus acérés, plus méchants. Du Chien jaune au Chat, de L'Ainé des Ferchaux à En cas de malheur : là, vraiment, tout le monde n'est ni très beau ni gentil.

Si Maigret est pantouflard, Simenon ne le fut pas : il a même la bougeotte. Du Pôle nord, il file en Pologne, croise en Méditerranée, fait le tour du monde en bateau. Années folles de l'avant-guerre, années sombres de la guerre, d'autant plus sombres que les médecins diagnostiquent une grave maladie cardiaque et ne lui donnent plus que deux ans à vivre. Il écrit alors ses mémoires : Pedigree.

Mais il survit, va passer dix ans à New York. De retour en France, il choisit la Côte d'Azur. Il est célèbre, il préside en 1960 le Festival de Cannes. Il est très riche, immensément. La Suisse, paradis fiscal, s'impose. Il y construira une maison mégalomaniaque avec abri anti-atomique et bloc opératoire. Il y traque la poussière et les microbes, y taille méticuleusement ses crayons, mais écrit' plus que pour se raconter. Quand j'étais vieux, Mémoires intimes. Plus tard, il n'écrira même plus : il dictera. Des pensées, des souvenirs, des réflexions. Il ne parle plus que de lui. Et ce n'est pas toujours sympathique, ni attachant. Parfois complaisant jusqu'à l'impudeur.

« Je ne me suis jamais intéressé à moi-même mais, en vérité, je ne me suis jamais intéressé à autre chose. Même auprès des femmes que j'ai connues, je n'ai posé qu'une question : qui suis-je ? »

Cette question, combien de fois l'a-t-il posée ? George Simenon affirmait de ne pas pouvoir se passer d'honorer une femme trois fois par jour, et s'enorgueillissait d'en avoir possédé 10 000...

En revanche, ce qui le mettait en colère, c'était lorsqu'on évoquait son « cas », son incroyable fécondité... littéraire. (Il n'eut que deux enfants).

« Je ne suis pas un cas, et j'ai horreur d'être un cas. Je suis un écrivain. » Et il ajoutait même : « C'est moi qui suis normal. » Si André Gide voyait en lui l'équivalent de Balzac, Simenon lui-même refusait la comparaison : « Je ne lui ressemble que par l'abondance... »

Simenon se voulait unique. Il n'avait pas tort. Ses mécaniques infernales, impitoyables n'appartiennent qu'à lui. On peut lui reprocher ou regretter qu'il n'aime pas ses personnages. Surtout les femmes ! Grosses, grasses, molles ou sèches, acariâtres, abusives. Madame Maigret est inconsistante, sauf en mitonnant ses petits plats. Ce qui intéresse Simenon, c'est quand soudain, ça grippe, ça bascule, que ça soulève la médiocre réalité. L'espoir, chez lui, n'existe pas. On est victime ou bien raté. « Tout le monde est raté, se défendait-il, puisqu'on finit par la mort. »

Un raté qui a vendu cinq cent millions d'exemplaires.

MONIQUE LEFEBVRE

Tout l'œuvre de Simenon est réédité par les Presses de la Cité.
A lire également: Portraits-Souvenirs de Georges Simenon par Roger Stéphane. Ed. Quai Voltaire. 181 p, 95 F. Album de famille de Tigy, présenté par P. Chastenet. Presses de la Cité. 125 p,100 F.

 

SIMENON A L'ÉCRAN

Qu'il devait être chagrin mercredi soir, Jean Richard, en regardant un antique Maigret noir et blanc, qu'A2 avait eu l'excellente idée de programmer en hommage à Simenon ; juste avant la rediffusion d'un fameux numéro d'Apostrophes consacré à l'écrivain en 1981. Si le célèbre commissaire a eu des centaines de millions de lecteurs par le monde, ses spectateurs, eux, se sont comptés par milliards, au cinéma comme à la télévision. Depuis vingt-deux ans, Jean Richard promène sur le petit écran la carrure taciturne de Maigret mais, sur le grand, combien l'ont incarné, de Pierre Renoir à Charles Laughton, de Michel Simon à Jean Gabin, d'Albert Préjean à Harry Baur ou Gino Cervi... Si au moins on savait lequel de ces acteurs a été le plus convaincant mais les talmudistes de l'œuvre de Simenon continuent de comparer les mérites !

Et puis il y a les innombrables adaptations d'œuvres proprement romanesques, des Inconnus dans la maison de Decoin en 1942, à Monsieur Hire de Patrice Leconte, dernière en date. En tout, une quarantaine, signées Dréville, Autant-Lara, Verneuil, Granier-Deferre (Le Chat et La Veuve Couderc, rediffusés récemment), Melville, Molinaro, Camé, Duvivier, La Patellière ou Hathaway... « Jamais je ne vois les adaptations de mes œuvres, ni au cinéma ni à la télévision », assurait Simenon. Il n'avait pas toujours forcément tort, car peu de metteurs en scène ont réussi à rendre cette sacrée « atmosphère Simenon », tellement essentielle et tellement difficile à traduire en images.

JEAN BELOT


Home   Bibliography   Reference   Forum   Plots  Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links