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Télé7Jours  
(N° 1350)
12-18 avril 1986,
p 58-59

Simenon raconte la naissance de Maigret

Patrick LeFort

English translation

 
Le célèbre commissaire, qui, sous les traits de Jean Richard, continue de défier, avec succès, le film du dimanche soir, va tranquillement sur ses 57 ans et a encore de beaux jours devant lui. Son « père » se souvient du jour où il l'a créé è Delfzijl, un petit port de Hollande.

Buffon Paris Match

Georges Simenon, avec Teresa, sa fidèle compagne, dans leur pavillon de Lausanne. Comme Maigret, il fume toujours la pipe mais il n'écrit plus.

Un petit pavillon rose au pied d'une tour, dans un quartier paisible de Lausanne : la dernière retraite de Georges Simenon. Il y vit en ermite, pratiquement dans une seule pièce qui lui sert, à la fois, de bureau, salon et chambre à coucher. Depuis vingt-quatre ans, Teresa est sa compagne. Après deux mariages et des milliers d'aventures, Simenon déclare avoir enfin trouvé en elle la femme idéale, aimante et maternelle. Ensemble, discrètement, ils ont fêté, le mois dernier, les 83 ans du père de Maigret.

Maigret, lui, va sur ses 57 ans. Bon pied, bon œil, totalement insensible aux atteintes du temps, le commissaire est plus vivant que jamais. Comment peut-on expliquer un tel succès ? « Peut-être, suggère Simenon, parce que Maigret n'est ni un détective, ni un policier. Il n'est pas en train de deviner la solution d'une énigme, en examinant une trace de pas. Il essaie de comprendre l'homme. D'ailleurs, sa devise est « Comprendre et ne pas juger ». C'est aussi la mienne. » Simenon, qui n'ouvre plus que rarement sa porte aux curieux, ne tient pas, apparemment, à en dire plus sur cette énigme. A chacun d'imaginer ses explications. Mais qui pourra jamais expliquer la prodigieuse carrière du commissaire Maigret ?

Elle a commencé en 1929, presque à l'insu de Simenon. En quatre ans, il a déjà publié une centaine de romans populaires, écrits chacun en trois jours, à raison de quatre-vingts pages par jour. Au printemps 1929, il a quitté Paris avec sa première femme, Regina, sa cuisinière, Boule et son dogue, Olaf, à bord d'un cotre de pêche, l'« Ostrogoth ». En remontant les canaux, il est arrivé, en septembre, au nord de la Hollande, dans le petit port de Delfzijl. Une voie d'eau l'oblige à mettre son bateau en cale sèche pour le réparer. Le voilà bloqué pour au moins un mois.

Forcé à l'inaction, Simenon sent monter en lui l'envie d'écrire de meilleurs romans. Le policier lui semble une étape rassurante, avant d'aborder le vrai roman.

Alain Canu

A Delfzijl, dans le nord de la Hollande, où il est né, Maigret a sa statue, inaugurée en 1956 [1966] en présence de Simenon.

Le nom d'un de ses voisins

« Une histoire policière, c'est plus facile, dit-il, il y a un fil et il n'y a qu'à le suivre ». Alors Simenon, la pipe aux dents, se promène dans la campagne à la recherche de l'inspiration et, lentement, un personnage émerge. Un homme massif, à la charpente plébéienne. Il fume la pipe, porte un chapeau melon et un épais pardessus d'hiver à col de velours. Et, un matin, à 6 h 30, Simenon s'installe devant sa machine à écrire et commence le premier chapitre de « Pietr le Letton ».

Comme les coups de marteau des calfateurs l'empêchent de travailler sur l'« Ostrogoth », il a traîné deux caisses, une pour sa machine à écrire, l'autre pour s'asseoir, dans une péniche à moitié coulée. Et c'est là, sur une vieille caisse, dans le clapotis de l'eau, que naît Jules-Amédée François Maigret : « J'avais déjà écrit une nouvelle policière, « Train de nuit », où le héros s'appelait Maigret, mais sans aucun signalement précis. J'ai repris ce nom parce qu'il m'est passé par la tête à ce moment-là. »

Simenon ne l'a d'ailleurs pas inventé. C'est le nom d'un de ses voisins parisiens, place des Vosges. Ce voisin n'appréciera pas d'ailleurs cet emprunt et, Maigret célèbre, il écrira au romancier sa réprobation d'avoir donné son nom à un « policier vulgaire ».

« Pietr le Letton » terminé, Simenon attend trois mois pour l'envoyer à son éditeur, Arthème Fayard. Il ne se doute nullement qu'il vient de créer un « immortel ». L'éditeur non plus. Il fait la moue devant ce manuscrit sans bons ni méchants et sans énigme à résoudre. Il n'accepte de le publier qu'à condition que Simenon lui en livre six autres. Il y en aura quatre-vingt-quatre.

Au fil des romans, par petites touches, la personnalité de Maigret se précise. Il est plus intuitif qu'intelligent, déteste la violence et ne giflera qu'une fois un suspect qui pourrait être son fils. Il a une manière très personnelle de bourrer sa pipe et de grogner quand l'enquête piétine. Mais Simenon avoue qu'il n'a jamais pu voir le visage de Maigret. Dans, aucun des romans, sa physionomie n'est décrite. Quand en 1956 [1966], à Delfzijl, en présence de Simenon, on dévoile la statue du commissaire Maigret, on découvre un homme massif, en bronze, en chapeau melon et gros pardessus, mais avec un visage sans traits vraiment particuliers.

Le fricandeau de Mme Maigret

Dès « Pietr le Letton », on apprend que Maigret a une femme. Son prénom est Louise mais son mari ne l'appelle que « Mme Maigret » et il apprécie « son propre alcool de prunes produit tous les ans dans son village natal d'Alsace, où elle retourne toujours pour ses vacances d'été ». Elle est dodue. « C'est une petite boulotte, comme le sont alors beaucoup de Françaises, et elle a de la joliesse », précise Simenon. Bonne cuisinière, elle réussit à merveille le fricandeau à l'oseille. Mais sa présence reste si discrète que l'acteur anglais Rupert Davies, chargé d'interpréter Maigret, n'arrive pas à imaginer les rapports de M. et Mme Maigret. Il demande donc des explications à Simenon. Le romancier est d'abord perplexe car il n'a jamais réfléchi à la question. « Quand il rentre chez lui, finit-il par dire, Maigret tapote gentiment le bas du dos de sa femme. Une tape amicale, mais aussi sensuelle ». Et pour joindre le geste à la parole, Simenon fait venir une femme de chambre. « Au début, dit-il, il lui envoyait de véritables claques sur les fesses. Il a fallu trois-quarts d'heure pour mettre le geste au point ».

Discrète, dévouée, fidèle, Louise Maigret serait-elle la femme idéale ?

Simenon sourit malicieusement derrière sa pipe. « En tous cas, elle est l'épouse idéale pour Maigret ».

Une dernière question. Si Maigret débutait aujourd'hui, son comportement serait-il le même ? Un temps de réflexion. « Je ne sais pas du tout ce que j'écrirais aujourd'hui. Mais je sais que, contrairement à la mode, Maigret serait toujours un non-violent. »

Patrick LEFORT.

Michel Descamps

Simenon rencontre Jean Richard en 1967 et, trouvant la pipe de Maigret disproportionnée, lui en offre deux !

UN VRAI FUMEUR DE PIPE

Pierre Renoir, Harry Baur, Albert Préjean, Charles Laughton, Jean Gabin, la liste est longue de ceux qui ont incarné le héros de Simenon, au cinéma. Mais Jean Richard est le premier et le seul Maigret, à enquêter depuis bientôt vingt ans. Une longévité rare qui continuera avec de nouveaux épisodes adaptés désormais des nouvelles de Simenon. « Pour le rôle, J'ai du abandonner la cigarette pour la pipe, dit-il. J'y ai pris goût immédiatement. Et quand j'ai rencontré Simenon, il m'a félicité : « Bravo, vous tenez votre pipe comme un vrai fumeur. Gabin, lui, on voyait que ce n'était pas un vrai. Quant à « la tape amicale », Jean Richard n'eut aucun mal à trouver le geste juste puisque Mme Maigret à l'écran est Mme Richard à la ville.


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