 Georges Simenon était un habitué des cafés de la place Dauphine. Sa pipe et son chapeau le font, d'ailleurs, ressembler fort à Maigret qui, lui aussi, venait souvent « Aux Trois Marches » pour déjeuner. Quand une enquête le préoccupait particulièrement, chacun le voyait dès son entrée :
« Sa démarche pesante, son regard fixe, son air d'extrême mauvaise humeur faisaient deviner que, très bientôt, une femme ou un homme devrait passer aux aveux... »
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Simenon guide la TV sur les pas du Commissaire Maigret
QUAI des Orfèvres, huit heures du soir. Il a neigé la nuit dernière et, sur les berges de la Seine, on peut encore voir des plaques blanches qui contrastent avec les masses sombres et immobiles des péniches amarrées pour la nuit. Plus loin, à hauteur de la place Saint-Michel, on devine, sous la grosse tache de lumière, l'incessant mouvement de la foule bruyante qui fait penser que là-bas la vie bat très vite.
Ici, tout est différent. On dirait que le simple fait de traverser le pont suffit pour changer le rythme accéléré de l'autre berge en un calme un peu effrayant et mystérieux. Les rares passants se glissent rapidement le long des bâtiments massifs du Palais de Justice. Et cependant l'un de ces promeneurs solitaires semble s'attarder dans ces parages ; pardessus discret, chapeau souple et bouffarde obstinément rivée au coin des lèvres, il se dirige tranquillement, les mains dans les poches, vers l'entrée de la Police judiciaire, touche son chapeau du doigt en passant devant les factionnaires et s'engouffre, sans hésiter, dans cette bâtisse où tant de gens entrent les menottes aux poignets. Il suit des couloirs, monte des escaliers, traverse des bureaux pour arriver finalement devant une porte sur laquelle on peut lire : « Commissaire Clot. Police judiciaire ». Notre homme entre et se dirige vers le fauteuil imposant qui lui fait face derrière un bureau ; il s'assied confortablement avec un soupir de satisfaction ; nous découvrons alors son visage et son identité : c'est Simenon, le père de Maigret.
Depuis vingt-cinq ans, Simenon rêve de jouer lui-même ce personnage qu'il a créé, et que des millions de lecteurs connaissent. Aujourd'hui, ce rêve n'en est plus un, grâce à la télévision, qui a entrepris de confronter la réalité et la fiction, de comparer Maigret et le commissaire Clot, chef de la « criminelle », et de voir, sur place, si les locaux de la P. J. ressemblent aux descriptions de Simenon. (A la recherche de Maigret: en direct de la P. J., Dimanche 2 février, à 21 h. 55.)
Mais revenons dans le bureau du commissaire Clot : celui-ci discute très sérieusement avec son interlocuteur en faisant une critique systématique de Maigret, mais l'auteur se défend et son argument principal est de poids :
Mes modèles, je les ai pris ici même ; j'ai participé à leurs travaux, j'ai pris leurs habitudes ; Maigret, c'est un peu le commissaire Massu, un peu le commissaire Guillaume, qui ont travaillé des années ici. Durant des mois, j'ai hanté ces lieux : le Palais de Justice, la place Dauphine, les petits bistrots du coin. Tenez, c'est au zinc des « Trois Marches » que j'ai rencontré Massu pour la première fois...
 Derrière la vitre, coiffé d'un chapeau mou, on aperçoit le commissaire Massu. |

« Dans le métier, il ne faut pas avoir l'air trop malin... »
Le commissaire Massu est revenu lui aussi. Il est accoudé au comptoir du petit bistrot, à l'angle du quai de l'Horloge et de la place Dauphine, qui l'a vu si souvent pendant ses trente-sept années de carrière.
Comme au temps où Simenon l'aborda pour la première fois, il boit un verre de rouge en parlant du métier, de ses astuces, de ses difficultés...
On a souvent dit que vous avez servi de modèle à Simenon pour son célèbre personnage, commissaire. Quand l'avez-vous rencontré ?
Il y a vingt-cinq ans environ. Le directeur de la police judiciaire lui avait conseillé de venir me trouver pour que je lui donne des renseignements sur la façon dont nous travaillions, dont nous vivions...
Les souvenirs affluent. Nous confondons les deux hommes, Massu et Maigret, pour ne plus voir qu'une seule silhouette, cent fois décrite : un personnage effacé, semblable à tous les gens que l'on croise dans la rue, discret, impossible à différencier des autres dans la foule ; il partage sa vie entre sa famille et son métier, dont il a appris toutes les finesses ; c'est un calme, pas pressé mais sachant, quand cela est nécessaire, agir promptement et sauter sur le pick-pocket pour le prendre sur le fait ; il ne fait jamais appel à la brutalité pendant les interrogatoires. Ce n'est ni une brute ni un fier-à-bras; pour lui, le coup de poing ne se justifie que pour prendre le malfaiteur ; après, il s'agit de se montrer psychologue, d'avoir de l'intuition, du bon sens, du coup d'oeil... Pas nécessaire d'avoir l'air trop malin dans ce métier, mais plutôt le genre bon enfant qui met en confiance. Offrir un « demi » ou un blanc sec suscite souvent plus d'aveux qu'un passage à tabac en règle...
 Le commissaire Massu est le modèle que prit Simenon pour créer Maigret. Massu n'est pas un lecteur assidu de romans policiers... contrairement à ce que laisse croire cette photo. |
Maigret aux cent visages...
En fait, le personnage de Maigret se rapproche assez de la réalité, mais il a quand même des petites particularités qui lui sont propres : il voyage, il va partout, en province comme à l'étranger, il fait un peu tous les métiers... et puis, pour nous, Maigret a plusieurs visages. Nous ne le connaissons pas seulement par les romans, mais aussi par les films qui ont relaté ses nombreuses enquêtes. Nous l'avons vu sous les traits de Michel Simon, Harry Baur, Charles Laughton, Jean Gabin, Albert Préjean...
Nous reverrons des séquences de ces films au cours de l'émission de Jean-Marie Coldefy qui se propose de nous le faire mieux connaître en faisant parler Simenon lui-même et en évoquant le personnage dans les locaux mêmes de la P. J. Exceptionnellement, la Télévision est autorisée à présenter tous les recoins de la Police judiciaire : depuis les bureaux de la brigade criminelle jusqu'à ceux de la brigade mondaine en passant par la « financière » et l'identité judiciaire. Nous pourrons juger, par nous-mêmes, si Simenon a bien su rendre l'atmosphère de ces lieux inquiétants...
Nous terminerons notre randonnée dans le bureau du commissaire Clot.
Saurons-nous alors qui est le vrai Maigret ?
Georges Simenon nous donnera sa propre opinion « Maigret est un homme moderne, mais qui a aussi vécu d'autres époques ; il a maintenant cinquante ans ; c'est un mélange de Gabin, de Renoir, de Préjean, de tous les acteurs qui l'ont fait vivre à l'écran... »
Un seul visage pourrait-il l'évoquer en réunissant toutes ses caractéristiques ou en lui donnant une personnalité nouvelle ?
Fernand Ledoux tentera, peut-être, l'expérience en menant un interrogatoire inédit...
 Massu jouant au 421 avec le réalisateur. Fini, le supplice des projecteurs. Le policier retrouve vite ses vieilles habitudes pour faire un 421 avec le réalisateur Jean-Marie Coldefy. |
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