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Télé magazine
2 au 8 février 1958
4e année - N° 119
pp 7-9

Simenon guide la TV
sur les pas du
Commissaire Maigret

English translation


Georges Simenon était un habitué des cafés de la place Dauphine. Sa pipe et son chapeau le font, d'ailleurs, ressembler fort à Maigret qui, lui aussi, venait souvent « Aux Trois Marches » pour déjeuner. Quand une enquête le préoccupait particulièrement, chacun le voyait dès son entrée : « Sa démarche pesante, son regard fixe, son air d'extrême mauvaise humeur faisaient deviner que, très bientôt, une femme ou un homme devrait passer aux aveux... »

Simenon guide la TV sur les pas du Commissaire Maigret

QUAI des Orfèvres, huit heures du soir. Il a neigé la nuit dernière et, sur les berges de la Seine, on peut encore voir des plaques blanches qui contrastent avec les masses sombres et immobiles des péniches amarrées pour la nuit. Plus loin, à hauteur de la place Saint-Michel, on devine, sous la grosse tache de lumière, l'incessant mouvement de la foule bruyante qui fait penser que là-bas la vie bat très vite.

Ici, tout est différent. On dirait que le simple fait de traverser le pont suffit pour changer le rythme accéléré de l'autre berge en un calme un peu effrayant et mystérieux. Les rares passants se glissent rapidement le long des bâtiments massifs du Palais de Justice. Et cependant l'un de ces promeneurs solitaires semble s'attarder dans ces parages ; pardessus discret, chapeau souple et bouffarde obstinément rivée au coin des lèvres, il se dirige tranquillement, les mains dans les poches, vers l'entrée de la Police judiciaire, touche son chapeau du doigt en passant devant les factionnaires et s'engouffre, sans hésiter, dans cette bâtisse où tant de gens entrent les menottes aux poignets. Il suit des couloirs, monte des escaliers, traverse des bureaux pour arriver finalement devant une porte sur laquelle on peut lire : « Commissaire Clot. Police judiciaire ». Notre homme entre et se dirige vers le fauteuil imposant qui lui fait face derrière un bureau ; il s'assied confortablement avec un soupir de satisfaction ; nous découvrons alors son visage et son identité : c'est Simenon, le père de Maigret.

Depuis vingt-cinq ans, Simenon rêve de jouer lui-même ce personnage qu'il a créé, et que des millions de lecteurs connaissent. Aujourd'hui, ce rêve n'en est plus un, grâce à la télévision, qui a entrepris de confronter la réalité et la fiction, de comparer Maigret et le commissaire Clot, chef de la « criminelle », et de voir, sur place, si les locaux de la P. J. ressemblent aux descriptions de Simenon. (A la recherche de Maigret: en direct de la P. J., Dimanche 2 février, à 21 h. 55.)

Mais revenons dans le bureau du commissaire Clot : celui-ci discute très sérieusement avec son interlocuteur en faisant une critique systématique de Maigret, mais l'auteur se défend et son argument principal est de poids :

— Mes modèles, je les ai pris ici même ; j'ai participé à leurs travaux, j'ai pris leurs habitudes ; Maigret, c'est un peu le commissaire Massu, un peu le commissaire Guillaume, qui ont travaillé des années ici. Durant des mois, j'ai hanté ces lieux : le Palais de Justice, la place Dauphine, les petits bistrots du coin. Tenez, c'est au zinc des « Trois Marches » que j'ai rencontré Massu pour la première fois...


Derrière la vitre, coiffé d'un chapeau mou, on aperçoit le commissaire Massu.

« Dans le métier, il ne faut pas avoir l'air trop malin... »

Le commissaire Massu est revenu lui aussi. Il est accoudé au comptoir du petit bistrot, à l'angle du quai de l'Horloge et de la place Dauphine, qui l'a vu si souvent pendant ses trente-sept années de carrière.

Comme au temps où Simenon l'aborda pour la première fois, il boit un verre de rouge en parlant du métier, de ses astuces, de ses difficultés...

— On a souvent dit que vous avez servi de modèle à Simenon pour son célèbre personnage, commissaire. Quand l'avez-vous rencontré ?

— Il y a vingt-cinq ans environ. Le directeur de la police judiciaire lui avait conseillé de venir me trouver pour que je lui donne des renseignements sur la façon dont nous travaillions, dont nous vivions...

Les souvenirs affluent. Nous confondons les deux hommes, Massu et Maigret, pour ne plus voir qu'une seule silhouette, cent fois décrite : un personnage effacé, semblable à tous les gens que l'on croise dans la rue, discret, impossible à différencier des autres dans la foule ; il partage sa vie entre sa famille et son métier, dont il a appris toutes les finesses ; c'est un calme, pas pressé mais sachant, quand cela est nécessaire, agir promptement et sauter sur le pick-pocket pour le prendre sur le fait ; il ne fait jamais appel à la brutalité pendant les interrogatoires. Ce n'est ni une brute ni un fier-à-bras; pour lui, le coup de poing ne se justifie que pour prendre le malfaiteur ; après, il s'agit de se montrer psychologue, d'avoir de l'intuition, du bon sens, du coup d'oeil... Pas nécessaire d'avoir l'air trop malin dans ce métier, mais plutôt le genre bon enfant qui met en confiance. Offrir un « demi » ou un blanc sec suscite souvent plus d'aveux qu'un passage à tabac en règle...


Le commissaire Massu est le modèle que prit Simenon pour créer Maigret. Massu n'est pas un lecteur assidu de romans policiers... contrairement à ce que laisse croire cette photo.

Maigret aux cent visages...

En fait, le personnage de Maigret se rapproche assez de la réalité, mais il a quand même des petites particularités qui lui sont propres : il voyage, il va partout, en province comme à l'étranger, il fait un peu tous les métiers... et puis, pour nous, Maigret a plusieurs visages. Nous ne le connaissons pas seulement par les romans, mais aussi par les films qui ont relaté ses nombreuses enquêtes. Nous l'avons vu sous les traits de Michel Simon, Harry Baur, Charles Laughton, Jean Gabin, Albert Préjean...

Nous reverrons des séquences de ces films au cours de l'émission de Jean-Marie Coldefy qui se propose de nous le faire mieux connaître en faisant parler Simenon lui-même et en évoquant le personnage dans les locaux mêmes de la P. J. Exceptionnellement, la Télévision est autorisée à présenter tous les recoins de la Police judiciaire : depuis les bureaux de la brigade criminelle jusqu'à ceux de la brigade mondaine en passant par la « financière » et l'identité judiciaire. Nous pourrons juger, par nous-mêmes, si Simenon a bien su rendre l'atmosphère de ces lieux inquiétants...

Nous terminerons notre randonnée dans le bureau du commissaire Clot.

Saurons-nous alors qui est le vrai Maigret ?

Georges Simenon nous donnera sa propre opinion « Maigret est un homme moderne, mais qui a aussi vécu d'autres époques ; il a maintenant cinquante ans ; c'est un mélange de Gabin, de Renoir, de Préjean, de tous les acteurs qui l'ont fait vivre à l'écran... »

Un seul visage pourrait-il l'évoquer en réunissant toutes ses caractéristiques ou en lui donnant une personnalité nouvelle ?

Fernand Ledoux tentera, peut-être, l'expérience en menant un interrogatoire inédit...


Massu jouant au 421 avec le réalisateur. Fini, le supplice des projecteurs. Le policier retrouve vite ses vieilles habitudes pour faire un 421 avec le réalisateur Jean-Marie Coldefy.

Le cinéma a donné huit visages à Maigret

« A la recherche de Maigret » révélera aux téléspectateurs le véritable décor dans lequel fut censé travailler, pendant près de trente ans, le héros des romans de Simenon. Car le cinéma n'avait pu que tenter de reconstituer l'ambiance de ces locaux de la P. J. où le commissaire procédait à ses interrogatoires. Et cette atmosphère fabriquée nous avait toujours moins préoccupé que l'image de Maigret qui nous était proposée.

C'EST en 1932 que Julien Duvivier donna sur l'écran la première illustration de ce personnage dont les traits, les manies et les méthodes de travail avaient été définitivement fixés par son auteur dès la parution de Pietr le Letton et Monsieur Galais, décédé. En adaptant La Tête d'un homme, Duvivier avait confié à Harry Baur le soin d'incarner Maigret. La composition de cet acteur sembla si excellente que, pendant un certain temps, la photo de Harry Baur et Maigret orna les couvertures des éditions qui imprimaient les nouvelles aventures du héros Simenon. Pourtant, malgré son immense talent, Baur avait quelque peu exagéré, par des jeux de physionomie outrés, les tics et les manières de son personnage. Ses colères théâtrales contrastaient dangereusement avec la placidité contenue du policier.

L'année suivante, Jean Renoir réalisait La Nuit du carrefour et confiait à son frère Pierre le rôle de Maigret. Physiquement, cet acteur pouvait encore faire admettre la réalité de son personnage, mais, psychologiquement, il détonnait. Pierre Renoir, malgré la pipe, la moustache et un débraillé artificiel, donnait, par ses silences pleins de sous-entendus et les attentes réfléchies – caractéristiques de son jeu, – un aspect erroné d'un Maigret subtilement déductif.

A peu près vers la même époque, Abel Tarride endossait la personnalité du commissaire en résolvant l'énigme du Chien jaune. Dans le décor pittoresque de Concarneau et des remparts de sa ville close, un troisième Maigret venait donner au public un reflet déformé du personnage. Excellent comédien, Abel Tarride parvenait pourtant difficilement à nous faire admettre que ce policier racé et qui n'aurait fumé la pipe qu'à regret était bien le même que le buveur de bière impénitent qui aimait se prélasser à la terrasse des cafés, son paquet de gris posé à même sur un guéridon poisseux !

Les années passèrent et il fallut attendre l'occupation pour que Maigret revînt, sous les traits d'un interprète pour le moins inattendu, Albert Préjean, dans Signé Picpus, Cécile est morte et Les Caves du « Majestic ». Un Maigret étonnant, rajeuni, svelte, élégant, dynamique, portant le mou coquettement rabattu sur le front et méprisant la pipe à tuyau court.

A ce modèle new-look, on nous opposa, quelques années plus tard, celui, tout en masse et en tics de bajoues et de clins d'oeil, de Charles Laughton. De ce remake américain de La Tête d'un homme, intitulé L'Homme de la Tour Eiffel, réalisé à Paris, mieux vaut ne pas trop parler.

Infiniment plus orthodoxe fut la composition de Michel Simon dans le film Brelan d'as, où le remarquable acteur interprétait un sketch, inspiré de la nouvelle Le Témoignages de l'Enfant de choeur.

Enfin, plus récemment, dans Maigret dirige l'enquête, de Stany Cordier, nous avons vu Peter Manson donner du héros de Simenon une image, incontestablement originale, mais qui apparente plus ce policier à un limier flegmatique et élégant de Scotland Yard qu'à un fonctionnaire du quai des Orfèvres.

Aujourd'hui, Jean Gabin, dans Maigret tend un piège, va réussir la gageure de nous persuader qu'il est lui-même Maigret. Ce n'est plus Gabin jouant Maigret, mais bien Maigrit réincarné en Gabin. Cette démonstration passionnante est finalement extrêmement concluante. Le commissaire taciturne, bougon, soudain violent, mais compréhensif et humain qu'il personnifie est bien en définitive ce Jules Maigret qui, s'il continuait à exercer ses fonctions en 1958, devrait inévitablement renoncer à son chapeau melon, à ses bottines et à son pardessus de ratine à col de velours.

MAIGRET est né d'un souvenir d'enfance. Simenon, lorsqu'il avait huit ans, se baignait dans la Meuse avec M. de Saint-Hubert, un commissaire de police retraité qui évoquait volontiers sa carrière. Par la suite, Simenon étudia la criminologie et fut chroniqueur judiciaire à la Gazette de Liège. C'est ainsi qu'il eut l'idée, aux environs de 1928, de renoncer à écrire des romans populaires (signés Georges Sim), qui connaissaient pourtant un légitime succès, et de se consacrer à des livres semi-policiers ou l'atmosphère et la peinture des caractères auraient plus d'importance que l'intrigue criminelle. Il choisit pour héros de ces nouvelles aventures le personnage d'un commissaire de la P. J., nommé Jules Maigret, qui avait tenu un rôle accessoire dans lui de ses précédents romans, « Matricule 12 ».

« Pietr le Letton » et « Monsieur Galais, décédé » – les deux premiers livres de cette nouvelle série – furent publiés en 1930 et, durant plusieurs années, Simenon écrivit et publia, chaque mois, une nouvelle aventure de Maigret.

Le lancement publicitaire des deux premiers Maigret constitua un grand événement parisien. Simenon avait eu l'idée d'utiliser la radio, les actualités et surtout de donner un « Grand bal de l'anthropométrie » dont les invitations portaient la marque d'une empreinte digitale.

Par la suite, dépassé par le propre personnage qu'il avait créé, Simenon publia « Les Mémoires de Maigret », dans lequel son héros fait, non sans malice, le portrait de l'auteur et lui reproche notamment de l'avoir toujours mal habillé.

Dimanche – 2 février

21.55     GEORGES SIMENON dans

« A la recherche de Maigret »

Une émission de Jean-Marie COLDEFY.
Présentation par Georges SIMENON et Pierre TCHERNIA.
— En direct de la Police Judiciaire —

Jamais encore une caméra de cinéma ou de télévision ou un micro de radio n'ont été autorisés à pénétrer à la Police Judiciaire pour y effectuer une visite de caractère documentaire. Ce sera donc une grande première lorsque Jean-Marie Coldefy nous fera pénétrer derrière Georges Simenon sous ce porche dont l'adresse est connue dans le monde entier : 36, Quai des Orfèvres.


Qui le premier, de Maigret ou de
Georges Simenon, a fumé la pipe.

Pendant 50 minutes, le grand écrivain s'efforcera de nous montrer le vrai visage de la P.J. en confrontant les héros et les décors de ses ouvrages ou des films qui en ont été tirés, et la réalité telle que les fonctionnaires de la Police Judiciaire nous la feront découvrir.

Ainsi se dessinera la figure du policier 1958, qui n'a ni le génie de Sherlock Holmes, ni les réflexes infaillibles de Lemmy Caution, mais plutôt, outre sa faculté d'intuition et d'adaptation aux milieux, le bon sens d'un Français moyen, la conscience professionnelle d'un artisan et la silhouette de Monsieur Tout-le-Monde... Un portrait qui, somme toute, ressemble assez à celui du Commissaire Maigret.

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