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Télé magazine
15 au 21 décembre 1957
3e année - N° 112
pp 11-13

GEORGES SIMENON :

Si j'avais 25 ans,

je ferais de la télévision

English translation

UNE GRANDE ENQUÊTE DE JACQUES CHANCEL : LA TÉLÉVISION, PHÉNOMÈNE DES TEMPS MODERNES

— Elysée 89-71 ?... L'Hôtel George-V ?
— Oui, monsieur, qui demandez-vous ?
— Georges Simenon.
— Ne quittez pas... Vous avez l'appartement 502. Parlez.
— Monsieur Simenon, je vous prie.
— Je suis Mme Simenon ; mon mari ne répond jamais aux appels téléphoniques. Mais vous pouvez tout me dire.
Télé-Magazine fait actuellement une enquête sur la télévision et nous voudrions avoir l'opinion de votre mari sur ce phénomène.
— Nous partons demain pour la Suisse. Quand pouvez-vous venir ?
— Aujourd'hui.
— Bon... Il est très occupé, mais il y a un « trou » vers 16 heures. Vous aurez trente minutes pour bavarder. Nous vous prions de nous excuser... mais les veilles de départ sont toujours mouvementées.
— 16 heures... C'est très bien... Merci, madame.

GEORGES SIMENON nous attend. Son appartement est confortable. Il vient ici depuis des années et tout le monde connaît le père de Maigret.

Les enfants ne sont pas là. Marc, dix-huit ans et demi, prépare son deuxième bac. Johny, huit ans, le filleul de Jean Renoir, et Marie-Georges, quatre ans et demi, ont été confiés à la nurse. Ils travaillent et jouent dans la grande propriété de leur père en Suisse.

Georges Simenon a cinquante-quatre ans et demi. Sa pipe est toujours accrochée à sa bouche. Il fume ainsi inlassablement. Il a écrit 166 romans. Il avait seize ans lorsqu'il imagina sa première histoire : Au pont des arches. Il travaille deux heures et demie par jour, le temps d'un chapitre. Il a un violon d'Ingres : un appareil à ondes ultra-courtes avec lequel il peut capter tous les appels (même ceux de la police).

— Ce qui se passe dans une nuit est invraisemblable, me dit-il.

166 romans ont été publiés sous la signature de Georges Simenon. Il a écrit 200 autres ouvrages populaires sous des pseudonymes divers.

*
*   *

— Tout d'abord, commence Simenon, je tiens à le dire et je ne veux pas tricher dès le départ ; en France, je n'ai pas la télévision. Pourquoi ? A cause des enfants qui perdent trop de temps à la regarder. Mais je le regrette, car ce phénomène des temps modernes est un problème qui me passionne. Aux Etats-Unis, le petit écran m'a familiarisé avec le pays, avec la langue. Je me suis beaucoup intéressé à cette forme nouvelle du cinéma et je dois dire que la Télévision américaine est une puissance extraordinaire. Elle n'épargne personne. Il y a un appareil par famille (parfois deux). Les domestiques l'exigent dans leur appartement.

*
*   *

— Il y a en Amérique des millions d'appareils récepteurs. Nous n'en avons que quelques centaines de milliers en France. Pensez-vous, monsieur Simenon, que ce nouveau mode d'expression atteindra ici la même popularité ?

— Bien entendu. Le Français ne prend pas encore la télévision au sérieux, mais très bientôt il modifiera son attitude : le développement des télé-clubs en est déjà une preuve. Demain, des problèmes nouveaux vont se poser. La TV devenant de plus en plus le cinéma au foyer, il me paraît impossible de pouvoir maintenir une gamme suffisante de programmes sans publicité. Car la télévision est la plus grande mangeuse d'argent du monde.

» La réalisation d'une émission dramatique coûte une petite fortune et nous n'avons pas encore, en France, les moyens de (bien) payer nos comédiens.

Des vedettes milliardaires... pour deux ans.

» Aux Etats-Unis, cette question ne se pose pas puisque les plus grandes maisons de publicité ont des budgets énormes et leur propre spectacle. Certaines vedettes présentent régulièrement un programme. Elles gagnent un million de dollars par saison. En une seule soirée, un acteur a plus de spectateurs que Sarah Bernhardt dans toute sa vie.

» Pourtant leur célébrité est éphémère. Au bout de deux ans, elles sont « finies ». Le public n'en veut plus. J'ai bavarde avec de grands acteurs et ils me disaient : « La télévision nous intéresse, bien sûr ; elle donne la possibilité de gagner beaucoup d'argent. Hélas ! c'est un jeu dangereux. En peu d'années, elle peut faire de nous des « rentiers » et notre ambition est dé durer le plus possible. »

— Les plus grandes vedettes ne « tiennent » pas deux ans en Amérique, où la TV atteint chaque famille. Estimez-vous qu'en France le problème se posera bientôt de la même manière ?

— Il se pose déjà. Prenons l'exemple d'un fantaisiste que j'aime beaucoup : Fernand Raynaud. Nous sommes, malheureusement, obligés de le constater : il s'épuise. On ne peut pas se renouveler éternellement et les très bons numéros sont malgré tout des choses rares. Grock a fait toute sa carrière avec un seul sketch ; il n'aurait pas répondu régulièrement aux offres de la Télévision. Il connaissait trop bien et son métier et son public. Mais, si le téléspectateur ne garde pas sa faveur des années durant pour un chanteur ou un comédien, il s'attache par contre à un style de programme. Dès maintenant chacun a fait son choix. Dans trois ans, tout comme en Amérique, vous entendrez dire : « Ce soir je ne sors pas : j'ai mon programme à la télévision. » M. Delaunay doit respecter la fréquence de ces programmes et le succès de ces programmes et le succès sera complet lorsque chacun aura, sur le petit écran, « soit jour ».

— Comment concevez-vous un programme de télévision ?

— Je le veux tout d'abord varié. Les émissions ne doivent jamais durer plus d'une demi-heure et les tribunes de tous ordres doivent y avoir leur place, la tribune politique surtout. Un chef de gouvernement a le devoir d'engager un dialogue, chaque semaine au moins, avec son « public ». Ce dernier a l'impression d'être ainsi en contact direct avec le représentant de son pays. Leur apparition sur le petit écran oblige les ministres à s'habiller, ce qui est souvent utile.

La TV payante, épouvantail du cinéma.

— La télévision est-elle un épouvantail pour le cinéma ?

— Oui. Seules les grandes productions, en cinémascope couleur, pourront tenir devant ce système qui prend chaque jour plus d'importance. Les metteurs en scène de grand écran devront inventer des scènes exceptionnelles, grandioses. Or, vous savez que le cinéma traverse, principalement en France, une crise grave dont les deux causes essentielles sont : le manque de renouvellement des sujets présenté au public, le prix de revient prohibitif des films par rapport à un marché limité. Et il lui faut dès maintenant se défendre devant l'envahissement de la Télévision. Il a commencé par lui refuser tout film. Il redoutait l'attrait de la nouveauté. Puis le cinéma accepta de céder des bandes réalisées avant une date déterminée. Les grandes compagnies de production vendirent ainsi à la TV leur stock de films anciens. Les plus célèbres longs métrages ne réussirent pas à empêcher les téléspectateurs de sortir de chez eux pour aller voir les nouveaux films. Mais aujourd'hui tout a changé. En Amérique, la perspective d'avoir des millions de spectateurs en une seule soirée attire les producteurs. Une simple question d'argent se pose. Certains ne cachent pas que, si la télévision peut leur garantir des recettes aussi importantes que celles des salles de cinéma, ils n'hésiteront pas à lui vendre leurs films. Or des essais de TV payante ont été faits dans quelques villes des Etats-Unis. Les ingénieurs ont inventé un système — le telemeter — qui permet de faire payer les téléspectateurs pour obtenir le programme de leur choix. Par ce moyen révolutionnaire la TV peut s'approprier tous les films nouveaux. Pour les producteurs, le gain est immédiat et la possibilité de voir une grande réalisation n'est plus donnée individuellement, comme au cinéma ou chacun paye sa place, mais par famille entière. La TV demeure moins chère que le cinéma, même pour ces grandes réalisations directement concurrentes.

» En France, nous avons à cet égard un retard considérable. Pourtant les réalisateurs de la TV, rue Cognacq-Jay, présentent des émissions dramatiques très réussies, m'a-t-on dit. C'est un début.

» Des salles de cinéma disparaîtront et les téléspectateurs deviendront plus nombreux. J'espère cependant que la télévision ne tuera pas complètement le cinéma, mais qu'au contraire elle créera une concurrente bénéfique dans le domaine des grandes productions.

» De toute manière nous serons toujours très heureux de retrouver l'ambiance d'une grande salle. Les distractions en famille sont parfois monotones et le Français n'est pas encore « embourgeoisé ». D'ailleurs nous n'avons pas la TV payante ! Les propriétaires des salles obscures ont donc encore le temps de prendre leurs dispositions et de faire face à l'envahissement du petit écran.

L'écrivain face à la TV.

— Les romanciers auront-ils à souffrir du succès prodigieux de la télévision ?

— Non. Que les auteurs se rassurent : la TV ne supprime pas la lecture ; au contraire. A mon avis, on lit deux fois plus de livres lorsqu'on possède un poste récepteur. Le petit écran réduit les sorties et, comme d'autre part on ne suit pas assidûment tous les programmes, le résultat est très satisfaisant pour nous : entre deux bonnes émissions, le téléspectateur lit.

» Autre aspect : les ouvrages de Faulkner n'étaient pas connus du grand public. Un jour la TV lui demanda un certain nombre de ses romans pour en faire une adaptation. Ce fut un triomphe, et aujourd'hui, dans le monde entier, on se passionne pour ses histoires.

» Enfin, pour l'écrivain, la TV est un nouveau mode d'expression. Le petit écran demande une écriture spéciale. Celui qui regarde la TV dans un salon se trouve dans une atmosphère très particulière et dans une ambiance « réduite ». Il ne réagit pas comme pourrait le faire une foule rassemblée devant un même spectacle. De plus la TV développe la subtilité du spectateur. Rien ne lui échappe. Il devine souvent dès les premières scènes tout ce qui va se passer et, dans ces conditions-là, la pièce n'a plus aucun intérêt.

» Il faut donc le préparer et lui présenter des programmes réalisés uniquement à son intention. Nous sommes passés du théâtre au cinéma muet, du muet au parlant, et maintenant nous nous étonnons devant les possibilités de la télévision. Ne marchandons pas notre enthousiasme !

» Ah !... si j'avais vingt-cinq ans, j'écrirais pour la télé autant que pour le cinéma. »


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