"TROIS CHAMBRES A MANHATTAN" (1947)

écrit à Sainte-Marguerite-du-Lac-Massate (Québec)

Un bar de nuit à New York, Un homme et une femme en panne d'existence, ivres de solitude et dont les tabourets sont voisins, Alors ils sortent ensemble, titubent dans les rues glaciales de Broadway. Trois chambres, au bout du désespoir, des mensonges et de la tendresse, beaucoup de whisky, des larmes de jalousie, des coups aussi. Un huis clos pathétique et le plus triste, le plus paradoxal, le plus beau des amours...

« Enfin il se campa devant elle, la regarda intensément, sans qu'un trait de son visage bougeât. Il murmura du bout des lèvres
- Toi...
Puis il répéta, en montant d'un ton chaque fois, pour en arriver à hurler désespérément
- Toi !... Toi !... Toi !...
Son poing était resté en suspens dans l'espace, et sans doute, un instant, eût-il pu encore redevenir maître de lui.
- Toi !...
La voix devenait rauque, le poing s'abattait, frappait le visage de tout son poids, une fois, deux fois, trois fois...
Jusqu'au moment où, comme vidé de toute substance, l'homme s'effondra enfin sur elle en sanglotant et en demandant pardon.
Et elle soupirait, d'une voix qui venait de très loin, tandis que le salé de leurs larmes se mélangeait sur leurs lèvres
- Mon pauvre chéri... »

« Il avait traversé Greenwich Village en direction des docks, du pont de Brooklyn, et c'était la première fois qu'il avait traversé à pied cet immense pont de fer. Il faisait froid, il pleuvait à peine. Le ciel était bas, avec des nuages d'un gris épais. L'East River avait des vagues rageuses et des crêtes blanches, des remorqueurs sifflaient, comme en colère, d'ignobles bateaux bruns, à fond plat, qui transportaient, comme des tramways, leur cargaison de passagers, suivaient une route invariable. »