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Les sonorités de Maigret

par Murielle Wenger

"Pour reprendre l'air de la rue, pour fureter dans les coins, entrer dans les bistrots du quartier, écouter les gens" (Maigret et l'inspecteur Malgracieux)

English translation

Après le monde des couleurs et celui des odeurs, voici venu le moment d'étudier les relations de Maigret avec les sons. Si on sait que Maigret travaille avant tout avec son regard, et qu'il s'imprègne aussi d'une atmosphère par les odeurs, le monde des sons revêt également son importance.

Les sons ont un double rôle dans le texte: d'une part, l'auteur les emploie pour préciser un décor, pour en rendre toute la subtilité. Sons particuliers de la rue, et échos familiers du chez-soi.

D'autre part, Maigret utilise les sons dans le cadre de son travail de détective: c'est souvent par le ton que prend la voix d'un interlocuteur qu'il décèle son état d'esprit, qu'il affine sa perception des sentiments éprouvés par celui-ci. Mais ce sont aussi les sons que les témoins interrogés au cours d'une enquête ont pu entendre sur la scène du crime: bruit de voiture qui s'éloignait, coups de feu, porte qui s'ouvrait ou se fermait, corps qui tombe, bruits de pas, etc. Les sons sont encore le signe, le symbole acoustique d'un objet, dont la nature est ainsi précisée. Enfin, l'ouïe est le sens que Maigret utilise pour suppléer aux autres sens lorsque ceux-ci sont inopérants: par exemple, c'est le son d'un objet que l'on doit deviner parce qu'il fait nuit, ou qu'on entend par la fenêtre lorsqu'on se trouve à l'intérieur d'un endroit, ou ce sont encore les bruits que l'on perçoit derrière les portes closes. Les sons servent alors à Maigret d'outils dans son appréhension du monde qui l'entoure, à la recherche d'une vérité qui parfois pourrait lui échapper…

Entrons dans ce monde sonore de Maigret, et essayons de voir quelle est la façon de le décrire que l'auteur utilise, comment il anime ce monde et le rend vivant.

1. Une bande-son efficace
2. Cris, voix, pleurs, rires et murmures
3. Les pas des hommes
4. Meuglements de vaches et piaffements de chevaux
5. Le vacarme des véhicules
6. La mélodie des éléments
7. Tout en musique
8. Les objets du quotidien sonore
9. Tabac qui grésille, coups de feu et téléphones qui sonnent
10. Un policier à l'écoute
11. Les silences du commissaire

  1. Une bande-son efficace

    Lorsque Maigret se rend dans un endroit, le décor planté par l'auteur, visuellement, se complète auditivement. Simenon sait aussi, par une description auditive d'une scène, la rendre vivante, aussi vivante souvent qu'une description visuelle; et quand on parle de la fameuse "atmosphère simenonienne", sans doute faudrait-il ne pas y voir seulement des paysages, mais encore ajouter à ceux-ci toute une symphonie, une "bande-son", en quelque sorte, qui doit pouvoir être bien utile aux scénaristes qui veulent tenter une adaptation cinématographique ou télévisuelle.

    Ainsi, lors de la "première sortie" de Maigret au début du corpus (Pietr le Letton), lorsqu'il se rend à la Gare du Nord pour y attendre l'arrivée de Pietr, Simenon décrit les quais de la gare sous la tempête, puis l'arrivée du train: "La lumière jaune du train pointa au loin. Puis ce fut le vacarme, les cris des porteurs, le piétinement laborieux des voyageurs vers la sortie."

    Voici un matin à Sancerre (Monsieur Gallet, décédé): "Dehors, dans la verdure, s'élevait un murmure confus, intensément vivant, fait de chants d'oiseaux, du bruissement du feuillage, du bourdonnement des mouches et du caquet lointain de poules sur la route, le tout scandé par les coups espacés du marteau sur l'enclume de la forge."

    Voici, dans Le pendu de Saint-Pholien, un "concert matinal et liégeois": "Car, ce matin-là, l'air était vibrant, le devenait davantage à mesure que le soleil montait dans le ciel. Et il y avait une cacophonie savoureuse, des cris en patois wallon, la sonnerie aigre des tramways jaune et rouge, le quadruple jet d'une fontaine monumentale surmontée du perron liégeois qui tentait de dominer la rumeur du marché proche." Et, toujours dans le même roman, le décor sonore d'une brasserie allemande, avec des "hommes d'affaires qui parlaient fort, tandis qu'un orchestre viennois jouait inlassablement et que s'entrechoquaient les chopes de bière." Et, dans La tête d'un homme, celui de la Coupole: "Quatre garçons criaient à la fois, dans un bruit d'assiettes et de verres remués, tandis que les clients s'interpellaient dans des langues différentes."

    Dans Le chien jaune, voici l'ambiance sonore du soir après l'attentat contre Mostaguen, tandis que le silence règne dans l'hôtel, où Maigret fume placidement en observant Emma et le Dr Michoux: "On entendait l'horloge de la vieille ville sonner les heures et les demies. Les piétinements et les conciliabules cessèrent sur le trottoir, et il n'y eut plus que la plainte monotone du vent, la pluie qui battait les vitres."

    Dans La nuit du carrefour, voici un petit matin après un long interrogatoire à la PJ: "Des pas résonnèrent dans les couloirs. Des sonneries de téléphone. Des appels. Des claquements de portes. Les balais des femmes de ménage."

    Le roman L'affaire Saint-Fiacre s'ouvre sur ces mots, qui plongent directement le lecteur dans l'ambiance feutrée dans laquelle Maigret va évoluer lors de cette enquête qu'il mène à la recherche de ses souvenirs d'enfance: "Un grattement timide à la porte; le bruit d'un objet posé sur le plancher; une voix furtive."

    Dans Le fou de Bergerac, Maigret, alité, écoute par la fenêtre "le rythme de la vie qui, sur la grand-place, partant de la porte ouverte par une ménagère, du bruit des roues d'une charrette, d'un volet brusquement écarté, allait en s'amplifiant jusqu'à midi."

    Dans L'écluse no 1, c'est tout le paysage qui s'anime grâce au bruit: "Et sur le trottoir ce fut un bain de chaleur, de clarté, de bruit, de poussière colorée et de mouvement, le tramway 13 s'arrêta et repartit aussitôt. Le timbre du bistrot de droite résonna tandis que les cailloux dégringolaient dans le moulin du concasseur et qu'un petit remorqueur à triangle bleu sifflait tout ce qu'il pouvait, rageur, devant la porte de l'écluse qu'on lui fermait au nez."

    Dans Maigret se fâche, voici un matin à Orsenne: "La fenêtre grande ouverte laissait depuis longtemps pénétrer les bruits du dehors, le caquet des poules qui grattaient le fumier dans une cour, la chaîne d'un chien, les appels insistants des remorqueurs et ceux, plus sourds, des péniches à moteur."

    Dans Le voleur de Maigret, en une phrase l'auteur nous met dans l'ambiance sonore d'un restaurant: "Toute cette conversation avait été accompagnée de bruits de verres, de fourchettes, de murmures de voix, des allées et venues du garçon et du timbre grêle de la caisse enregistreuse."

    Ces bruits entendus par Maigret sont souvent le moyen de suppléer à une scène qu'il ne peut pas voir, mais qu'il restitue "à l'oreille"; ainsi, dans Pietr le Letton, lorsque le commissaire rend visite à Mme Swaan, c'est toute une vie de famille qui se découvre uniquement par des sons, et qui en est rendue ainsi plus parlante – et plus touchante - qu'une banale description: "Il y avait du bruit quelque part, au premier étage. Ailleurs, derrière un des murs du rez-de-chaussée, un bébé pleurait et une autre voix murmurait quelque chose sur un mode assourdi et monotone, comme pour le consoler."

    Dans Le charretier de la Providence, voici la nuit que Maigret a passé à l'écluse de Dizy: "Il avait eu un sommeil agité, tout plein de piétinements de chevaux, d'appels confus, de pas dans l'escalier, de verres heurtés, en bas."

    Dans L'affaire Saint-Fiacre, il écoute les bruits de la maison au petit matin, et tout de suite le décor est posé: "Maintenant, tandis qu'il s'habillait, il entendait Marie Tatin qui allait et venait dans la salle de l'auberge, secouait la grille du poêle, entrechoquait de la vaisselle, tournait le moulin à café."

    Le roman Les caves du Majestic s'ouvre sur une suite sonore: "Un claquement de portière. C'était toujours le premier bruit de la journée. Le moteur qui continuait à tourner, dehors. […] Puis le taxi s'éloignait. Des pas. La clef dans la serrure et le déclic d'un commutateur électrique. Une allumette craquait dans la cuisine et le réchaud à gaz, en s'allumant, laissait fuser un «pfffttt»." Dans le même roman, voici une scène du carnaval de Cannes: "Et du dehors de loin, de près, de partout, arrivaient des échos de fanfares et comme un relent de mimosas, de la poussière agitée par les pieds de la foule, des cris, des appels de klaxons…"

    Dans Cécile est morte, voici la scène où Maigret interroge la concierge sur un fond sonore: "Ce matou ronronnait devant le poêle. […] On entendait de la pluie sur du zinc, quelque part et, de minute en minute, le vrombissement d'une auto passant à toute vitesse sur la route nationale, ou encore le tintamarre d'un poids lourd, le criaillement des freins du tramway." Un peu plus loin, dans le même roman, voici l'arrivée de Dandurand: "On entendit le bruit mou d'un parapluie qu'on referme, le crissement de semelles qu'on frotte consciencieusement sur un paillasson. [...] Une toux sèche. Des pas lents, mesurés."

    Dans Maigret voyage, pendant l'insomnie de Maigret à Nice, les sons décrits évoquent bien les nuits oisives et remuantes de la Côte d'Azur: "Des autos s'arrêtaient et repartaient, faisaient des manœuvres compliquées. Des portières claquaient. On entendait si distinctement les voix qu'on avait l'impression d'être indiscret, et il y avait encore les cars bruyants qui amenaient les joueurs par pleines fournées pour en remporter d'autres, et aussi de la musique, en face, à la terrasse du Café de Paris. Quand, par miracle, un court silence s'établissait, on découvrait en arrière-fond, comme la flûte d'un orchestre, le bruit léger, anachronique d'un fiacre."

    Dans Maigret se défend, la scène de l'attente de l'arrivée du Dr Mélan appelé par Mlle Motte, à la fin du roman, est rendue en quelques courtes phrases, qui ne décrivent que des sons entendus, et elle en acquiert ainsi plus de poids dramatique: "L'arrêt d'une voiture. Un léger crissement de freins. Des pas sur le trottoir puis une sonnerie lointaine, étouffée. La petite porte qui se refermait dans la grande. Des pas sur les pavés inégaux de la cour, la porte vitrée qui s'ouvrait à son tour, l'escalier…"

    Dans L'Etoile du Nord, l'interrogatoire de Céline se déroule sur un décor sonore: "On entendait vaguement les bruits de la P.J., les coups de téléphone dans les pièces voisines, les pas dans le long couloir et, à l'arrière-fond, montaient les klaxons d'autos sur le pont tout proche."

    A noter aussi que l'auteur utilise, pour dénoter les sons, un vocabulaire simple, sans métaphore, avec une courte, mais constante, panoplie de synonymes; par exemple, pour désigner une scène bruyante, il utilise un peu toujours les mêmes mots: brouhaha, vacarme, fracas, avec une prédilection pour le mot "rumeur"; mais aussi bruissements, craquements, grattements, grincements.

    Mais, si le vocabulaire est concret, l'effet, grâce à l'agencement des termes, n'en est pas moins efficace. Voici, par exemple, quelques notations sur le bruit de Paris qu'il entend depuis les fenêtres de son bureau ou de son appartement: "le murmure confus de Paris" (La tête d'un homme), "les mille bruits familiers de la rue" (La guinguette à deux sous), "les fenêtres étaient grandes ouvertes et la rumeur de Paris vibraient dans le bureau" (Maigret et la Grande Perche), "Il entendait, dehors, Paris s'éveiller petit à petit, des bruits isolés, plus ou moins lointains, espacés d'abord puis finissant par former une sorte de symphonie familière." (Maigret et la jeune morte), "le bruissement de Paris qui venait de prendre sa sonorité particulière des chaudes journées d'été" (La colère de Maigret); ou encore cette phrase décrivant un matin à l'Aiguillon (La maison du juge): "La rumeur de la vie emplissait la chambre, un tumulte fait de mille bruits venus de partout.". Ou encore, pour décrire l'ambiance d'une écluse: "tout le monde travaillait à la fois dans le vacarme de manivelles rouillées et d''eau bouillonnante" (Le charretier de la Providence).

  2. Cris, voix, pleurs, rires et murmures: le son donne le ton

    Poser une notation sur les cris qu'on entend, les pleurs ou les murmures, permet à l'auteur de donner le ton d'une situation, d'affiner une atmosphère particulière, de la même façon que noter les bruits de l'environnement dans lequel évolue son personnage permet de préciser un tableau, un décor.

    Une façon d'évoquer le brouhaha d'un lieu, c'est de mentionner tous les sons qui peuvent sortir d'une bouche humaine: pas seulement des cris, mais aussi des rires, des pleurs, des chuchotements, des murmures, des éclats de voix; voici, par exemple, dans Pietr le Letton, le hall du Majestic: "les élégantes s'agitaient parmi les traînées de parfum, les rires pointus, les chuchotements, les salutations de style d'un personnel tiré à quatre épingles.", ou, dans le même roman, le début d'une représentation théâtrale: "le rideau se leva sur un jardin ensoleillé. Des «chut». Des murmures. Des piétinements. Enfin la voix de l'acteur, encore mal assurée, qui allait s'affermissant, créant l'atmosphère. Mais des retardataires arrivaient toujours. Et les «chut» renaissaient. Un petit rire de femme fusa quelque part."

    Maigret est très attentif au ton de la voix des autres, qui lui donne des indices sur leur ressenti et leur humeur, sur leur façon d'être au moment où le commissaire entre en contact avec eux: ainsi la "voix douce, égale" de Mme Swaan (Pietr le Letton); le "rire grinçant" de Radek (La tête d'un homme), la voix "traînante […] enrouée, vulgaire, mais pleine d'assurance" du garagiste Oscar (La nuit du carrefour), la "belle voix grave, profonde, cordiale, qu'un léger accent flamand rendait encore plus savoureuse" de Mme Peeters (Chez les Flamands), la "petite voix mate" du juge Forlacroix (La maison du juge), la voix "sèche, froide, volontairement impersonnelle" du juge Coméliau (Maigret et son mort), la "voix précise" de M. Pyke (Mon ami Maigret), la "voix douce, un peu assourdie" de Steuvels (L'amie de Madame Maigret), la voix "fatiguée" d'Arlette ,"la voix qu'elles ont toutes au petit jour, après avoir trop bu et trop fumé" (Maigret au Picratt's), la "drôle de voix, à la fois enfantine et joyeuse" de Mlle Clément (Maigret en meublé), la "voix jeune, joyeuse, cordiale" de Jimmy Mac Donald (Maigret, Lognon et les gangsters), la voix de Roger Prou, "à l'accent traînard et agressif" (Maigret et le client du samedi), la voix "aux intonations graves et fort agréables" de Jacqueline Rousselet (Maigret et le clochard); mais aussi les voix aiguës et les voix graves, les voix sourdes, criardes ou feutrées, les voix vibrantes de colère, les voix rendues rauques par l'émotion, les voix pâteuses des gens qu'on tire du sommeil, les conversations à voix haute, à voix basse ou à mi-voix, et puis les sanglots, les gémissements, les soupirs, les grognements, les hurlements; et encore les accents, qui situent un être dans son milieu, dans ses origines: ainsi l'accent "chantant" de la marinière bruxelloise dans Le charretier de la Providence, ou Mme Crosby qui "parlait sans répit, mélangeant l'anglais et le français avec un accent inimitable et une voix de tête qui suffisait à l'identifier sans la voir" (La tête d'un homme), ou le "sonore accent toulousain" de l'inspecteur Méjat, qui "n'était pas sensible aux nuances" (La maison du juge), la "voix épicée d'un léger accent" de Nouchi (Cécile est morte), "l'accent traînant du pays de Vaud" de Justine et Honoré Cuendet (Maigret et le voleur paresseux), l'"accent flamand […] prononcé" de Jef Van Houtte (Maigret et le clochard), l'accent "savoureux" d'une standardiste d'Amsterdam (Maigret et l'affaire Nahour).

  3. Les pas des hommes

    Parmi les bruits émis par les êtres humains, il en est un qui revient très souvent dans le corpus, c'est celui des pas. Pas dans les escaliers, pas dans les couloirs, pas sur les trottoirs, pas lourds du massif commissaire, pas qui font crisser le gravier des allées ou le sable des plages, pas feutrés qu'on entend glisser derrière les portes, allées et venues, piétinement de la foule, indices d'une présence humaine, de l'agitation, de la vie…

    Voici, dans Pietr le Letton, un mini-portrait de voyageuse attendant dans une gare: "Une jeune femme emmitouflée de vison, les jambes, par contre, gainées de soir invisible, allait et venait en martelant le sol de ses talons." Dans La tête d'un homme, lorsque Maigret assiste à l'évasion de Heurtin: "Les pas de la sentinelle rythmaient toujours la fuite du temps.", et, dans le même roman, lors de la scène finale de l'exécution de Radek: "Enfin le roulement d'une voiture, le claquement d'une portière, le bruit de gros souliers et quelques ordres lancés à mi-voix." Dans Le chien jaune, le soir après la disparition de Servières: "Ce soir-là, ce fut le désert, et un silence de mort. On eût dit que tous les promeneurs s'étaient donné le mot. En moins d'un quart d'heure, les rues se vidèrent et quand des pas résonnaient, c'étaient les pas précipités d'un passant anxieux de se mettre à l'abri chez lui." Dans La nuit du carrefour, après l'attentat contre Mme Goldberg: "Le coup de feu était parti du champ, à droite de la route. Tout en courant, le commissaire tirait son revolver de sa poche. Il entendait quelque chose, un martèlement mou de pas dans la glaise." Dans Un crime en Hollande, le bruit des pas scandent la "poursuite" de Cornelius par Maigret: "Toujours est-il que, dès les premiers pas qu'ils firent, ils étaient en cadence, si bien que les crissements de la cendrée se confondaient. […] Et pourtant son pas devenait plus rapide à mesure que le jeune homme marchait plus vite. […] Au début, les pas étaient longs, réguliers. Ils se raccourcissaient. Ils se précipitaient.[…] La marche reprit, mais plus irrégulièrement encore, avec parfois du flottement, d'autres fois, au contraire, deux ou trois pas si rapides qu'on eût pu croire qu'il allait courir." Dans L'affaire Saint-Fiacre, voici l'arrivée de la comtesse à la messe: "Un bruit d'auto, dehors. Le grincement d'une portière. Des pas menus, légers, et une dame en deuil qui traversait toute l'église." Dans Le port des brumes, au soir de la mort du capitaine Joris: "Dehors, chacun fonçait de son côté, dans le brouillard. On entendait résonner les pas et, par-dessus tout, vibrait la clameur de la sirène. Maigret, immobile, resta un moment à écouter tous ces pas qui s'éloignaient en étoile autour de lui. Des pas lourds, avec des hésitations, des précipitations soudaines…".

  4. Meuglements de vaches et piaffements de chevaux

    On rencontre aussi, dans le corpus, quoique plutôt rarement, quelques notations sur les sons émis par les animaux. On croise des oiseaux qui pépient dans le feuillage des arbres, des chevaux qui piaffent et qui hennissent sur les berges des canaux ou attelés aux convois funèbres, et des troupeaux de vaches qui meuglent à la campagne, et puis, par-ci par-là, quelques oies, ânes, grenouilles qui chantent, mouches qui bourdonnent, chiens qui aboient et chats qui ronronnent…

    Quelques exemples: "Des mouettes poussaient des cris perçants et parfois une aile blanche se profilait sur le ciel." (Pietr le Letton); "C'était le matin. Il y avait du soleil et l'air était tout vibrant du chant des oiseaux invisibles." (La nuit du carrefour); "Le cheval, qui n'était pas habitué aux cérémonies funèbres, hennissait de minute en minute, et cela se répercutait sous les voûtes comme un joyeux appel à la vie…" (Cécile est morte); "La fenêtre est ouverte sur le bleu de la nuit qui devient comme de velours et qui s'étoile, les grillons invisibles se répondent, les grenouilles prennent leur place dans le concert" (Félicie est là).

  5. Le vacarme des véhicules

    Parmi les bruits caractéristiques des enquêtes de Maigret, il y a ceux produits par les véhicules, que ce soit les autobus parisiens, les péniches et les remorqueurs sur la Seine ou sur les canaux du cœur de la France, et encore les trains qui sifflent, et toutes les automobiles dont les klaxons, les crissements de freins, les ronronnements de moteur, et les portières qui claquent, meublent le décor des enquêtes.

    Dans La nuit du carrefour, cette "histoire de bagnoles", le bruit des voitures est un arrière-fond continu du roman. "Et, de temps en temps, un léger vrombissement pointait dans le silence, s'intensifiait, une voiture passait en trombe sur la route et le bruit du moteur allait en se mourant."

    Voici un petit train à Ouistreham (Le port des brumes), qui "s'annonça dans le lointain, stoppa devant le port dans un vacarme de vapeur sifflante et de freins serrés.", et la gare de triage de Juvisy (Maigret et l'homme du banc), où "vingt locomotives crachaient leur vapeur, sifflaient, haletaient. Les wagons s'entrechoquaient."

    Et les bateaux: palans qui grincent, moteurs qui toussotent, halètent et trépident, coups de sifflet des remorqueurs, dont le passage sous le pont Saint-Michel rythment les journées de Maigret à son bureau.

    Et encore les tramways au "tintamarre sonnaillant" (La tête d'un homme), les sirènes des voitures de pompiers, de police et celles des ambulances, les camions au "vacarme de ferraille agitée" (La nuit du carrefour), "des taxis qui cornent et des autobus qui déferlent en faisant crier leurs freins à chaque arrêt" (Maigret au Picratt's).

  6. La mélodie des éléments

    Certaines notations sonores peuvent provenir d'autre chose que des objets: c'est le cas des bruits de l'eau en général, et de la mer en particulier, mais aussi des bruits provoqués par les éléments météorologiques: pluie qui crépite sur les vitres et sur les trottoirs, vent, douce brise ou vacarme de la tempête, roulement de tonnerre.

    Les notations des bruits maritimes sont nombreuses dans le corpus, surtout dans la première partie de celui-ci, lorsque Maigret enquête souvent hors de Paris. En voici quelques exemples: "On entendait la mer qui culbutait les galets le long de la digue." (Fécamp, Pietr le Letton); "Devant, la mer, d'un vert pâle, ourlée de blanc, et le murmure régulier de la vaguelette du bord.", "Par-dessus tout, le bruissement régulier, vague après vague, du flot sur les galets." (encore Fécamp, Au rendez-vous des Terre-Neuvas); "L'ourlet blanc du bord croulait au rythme d'une respiration, avec un bruit de coquillages broyés." (Ouistreham, Le port des brumes).

    Voici des notations fluviales: "Dehors, c'était le vent, le bruit du flot grossi de la Meuse, les heurts des bateaux amarrés côte à côte." (Givet, Chez les Flamands); "On entendait le frais clapotis de la Seine toute proche" (Paris, Maigret et son mort).

    Et quelques notations météorologiques: "On entendait la pluie tambouriner sur le toit, dégringoler dans les gouttières." (Mon ami Maigret): "Pendant les dix ou douze heures qu'avait duré l'interrogatoire, on avait entendu la pluie battre les vitres et le glouglou de l'eau dans la gouttière." (L'amie de Madame Maigret); "On entendait le bruissement de la brise dans les grands arbres du Bois de Boulogne." (Maigret et la Grande Perche); "Deux coups de tonnerre avaient éclaté, brefs, déchirants, et enfin les nuages s'étaient vidés, non en pluie mais en grêle, […] tandis que des boules blanches rebondissaient sur le pavé ainsi que des balles de ping-pong." (Maigret a peur).

  7. Tout en musique

    Un autre bruit qui meuble le décor dans les romans, c'est celui de la musique. Il peut provenir d'un instrument (comme le violon du fils de Belloir dans Le pendu de Saint-Pholien, ou le piano d'Anna dans Chez les Flamands), ou, souvent, des radios, qu'on entend fonctionner à travers les portes des appartements ou les fenêtres ouvertes. Parfois, c'est la musique qui sourd du dancing d'un grand hôtel, ou qui s'échappe de la porte d'un cabaret à Pigalle ("Tenture rouge soulevée et bouffée de tango." in Pietr le Letton). Ou c'est le phonographe qui tourne sur la terrasse d'une guinguette au bord de l'eau, et qui accompagne les couples qui tournoient au son de la musique. Et c'est encore les orgues qui accompagnent les messes dans les églises.

    Voici quelques exemples de notations musicales:

    "On n'entendait pas la musique à proprement parler. On la devinait. On percevait surtout la vibration des coups de grosse caisse. C'était un rythme épars dans l'air, qui évoquait la salle aux banquettes grenat, les verres entrechoqués, la femme en rose qui dansait avec son compagnon en smoking." (La danseuse du Gai-Moulin)

    "Les chants d'orgues déferlaient, la basse du chantre, le fausset du diacre" (L'ombre chinoise)

    "Mais une musique assourdie l'attira. Quelque part dans le sous-sol, un orchestre étirait mollement un tango." (Les caves du Majestic)

    "Le piano, au-dessus de leurs têtes, égrenait toujours ses notes et les accords de Chopin s'harmonisaient admirablement avec l'atmosphère de cette maison de grand bourgeois où la vie aurait dû être si douce." (La maison du juge)

    "quelqu'un avait apporté un phonographe sur la terrasse, et longtemps on avait entendu la musique douce et facile, le crissement du gravier sous les pas des danseurs." (Signé Picpus)

    "D'un coin de rue lointain venaient des ritournelles d'accordéon, et un couple, au balcon voisin, parlait à mi-voix." (Le revolver de Maigret)

    "Place du Tertre, aux allures de fête foraine, il y avait foule autour des petites tables où l'on servait du vin rosé et des musiques éclataient dans tous les coins, un homme mangeait du feu, un autre, dans le vacarme, s'obstinait à jouer sur son violon un air de 1900." (Maigret tend un piège)

  8. Les objets du quotidien sonore

    Parfois, l'auteur rend le son décrit plus précis en indiquant sa provenance, autrement dit quel est l'objet qui le produit. On retrouve ainsi, tout au long du corpus, des sons familiers venus des objets. Le premier son que l'on va entendre dans le corpus va devenir un élément sui generis de la saga maigretienne, puisqu'il s'agit du "ronflement" du fameux poêle de fonte qui se trouve dans le bureau du commissaire.

    Les romans sont parsemés d'autres sons, qu'on retrouve tout au long du corpus: le grincements des ressorts des lits, le sifflement des postes de radio, le froissement des papiers ou des vêtements de soie, le frémissement du feuillage, le tintement de la monnaie, le chuintement des réchauds à gaz, le heurt des billes de billard, le déclic des ascenseurs et des commutateurs électriques, le mugissement des cornes de brume, le crépitement des bûches dans les cheminées, le craquement des fauteuils d'osier, le vacarme des chasses d'eau, le claquement des menottes, le tic-tac des pendules, la sonnerie des réveille-matin, les coups de sifflets stridents, et le cliquetis des machines à écrire, un des bruits les plus familiers des bureaux de la PJ, avec celui "de pas et de verres entrechoqués", que l'on perçoit derrière la porte lorsque le garçon de la Brasserie Dauphine apporte bières et sandwiches pour sustenter le commissaire et ses collaborateurs.

    Et il y a aussi les escaliers dont les marchent craquent, et les innombrables portes qu'on ouvre et qu'on referme, qui claquent, qui grincent, les clefs qui tournent dans les serrures, les verrous qu'on pousse, et les coups qu'on frappe à ces portes, sans compter toutes les sonnettes qu'on agite, comme celle de Cageot (Maigret), avec son "énorme cordon de passementerie qui ne déclencha, à l'intérieur de l'appartement, qu'une sonnerie de jouet d'enfant", ou celle des Andersen (La nuit du carrefour) , aux "belles et graves résonances de bronze", ou celle de chez Campois (Maigret se fâche), qui fait entendre "un agréable carillon qui faisait penser à la cloche d'un presbytère".

    Une mention particulière pour les sonneries qui tintent au seuil des boutiques, sonnerie grêle d'une boulangerie, "qui rappela à Maigret son enfance" (L'inspecteur Cadavre), celle de la boutique des Peeters dont le bruit accompagne le fond sonore de l'enquête Chez les Flamands, ou celle de chez Mélanie Chochoi (Félicie est là), faites de tubes de métal et qui "s'entrechoquaient, formant carillon, émettant une musique aérienne"; et on ajoutera les sonneries des chambres d'hôtels, des hôpitaux, les sonneries électriques, dont celle qui appelle les commissaires au rapport à la PJ, ainsi que les sonnettes des receveurs des tramways, celles des enfants de chœur, et surtout les cloches, qui évoquent tant de souvenirs pour Maigret: ce peut être les cloches des horloges qui annoncent l'heure, comme celle qui ouvre le roman La tête d'un homme: "Quand une cloche, quelque part, sonna deux coups, le prisonnier était assis sur son lit et deux grandes mains noueuses étreignaient ses genoux repliés."; ou celles des Sables-d'Olonne (Les vacances de Maigret): "Avant de poser le pied sur le seuil, il tira sa montre de sa poche, et sa montre marquait trois heures. Au même moment, on entendait la cloche un peu grêle de la chapelle, puis, par-dessus les toits des petites maisons de la ville, celle, plus grave, de Notre-Dame"; mais aussi les cloches des églises, à Paris ou ailleurs, et qui carillonnent pour la messe ou qui sonnent le glas des funérailles. "La cloche de l'église qui annonçait discrètement, à petits coups sans prétention, la messe basse de sept heures." (Le port des brumes). C'est le son des cloches qui annoncent les dimanches, comme le décrit la page au ton très proustien du début du chapitre 8 de Mon ami Maigret: "On entendait fort bien le marteau frapper le bronze, ce qui donnait une petite note quelconque, mais c'était alors que le phénomène commençait: un premier anneau se dessinait dans le ciel pâle et encore frais, s'étirait, hésitant, comme un rond de fumée, devenait un cercle parfait d'où sortaient par magie d'autres cercles, toujours plus grands, toujours plus purs. […] le marteau frappait à nouveau le métal et […] d'autres cercles sonores naissaient pour se recréer, puis d'autres encore qu'on écoutait avec une innocente stupeur, comme on regarde un feu d'artifice." C'est le son des cloches qui rythme le roman L'affaire Saint-Fiacre: "Le premier coup de la messe… Les cloches sur le village endormi… Quand il était gosse, Maigret ne se levait pas si tôt… Il attendait le deuxième coup, à six heures moins un quart, parce qu'en ce temps-là, il n'avait pas besoin de se raser…". On retrouve le même thème dans la nouvelle Le témoignage de l'enfant de chœur, où le rythme du temps donné par les cloches joue un rôle important dans l'enquête: "Les cloches de la paroisse, d'abord, à six heures moins le quart. […] Puis, à quelques instants d'intervalle, les cloches plus grêles, plus argentines, de la chapelle de l'hôpital, qui faisaient penser aux cloches d'un couvent."

    Dans Le pendu de Saint-Pholien, la scène dans laquelle Maigret s'est rendu dans le café où se trouvent les ex "compagnons de l'Apocalypse", et où il guette leurs réactions, est rendue de façon dramatique uniquement par la description des sons d'une horloge: "C'était le silence. On attendait sans même pressentir ce qu'on attendait. On attendait quelque chose et il ne se passait rien ! L'aiguille de l'horloge frémissait à chaque minute. Il y avait un léger grincement du mécanisme. Au début, on ne l'avait pas entendu. Maintenant, c'était un vacarme. Et même, le mouvement se décomposait en trois temps: un premier déclic; l'aiguille qui se mettait en marche; puis un déclic encore, comme pour la fixer à sa nouvelle place. Et la figure de l'horloge changeait, l'angle obtus devenait peu à peu un angle aigu, Les deux aiguilles allaient se rejoindre."

    Dans L'écluse no 1, voici Maigret à son arrivée sur les lieux du crime; une fois mis en place le décor du quai où sont amarrées les péniches, c'est la description sonore qui le complète: "L'âme du paysage, pourtant, était ailleurs, son cœur en tout cas, dont les battements donnaient le rythme à l'air lui-même. C'était, au bord de l'eau, un haut appareil biscornu, une tour en ferraille qui, la nuit, ne devait être qu'une tache grise, mais qui, de jour, crachait du bruit par toutes ses tôles, par tous ses longerons, par chaque poulie, tout en concassant de la pierre qui dégringolait sur des tamis pour repartir plus loin, toujours dans le vacarme, et finir enfin sur des tas fumants de poussière."

    Notons que ces scènes "mélodramatiques" composées de longues descriptions, sont surtout l'apanage du début du corpus; relativement fréquentes dans les romans de la période Fayard, elles deviennent de plus en plus rares, surtout dans la deuxième moitié de la période Presses de la Cité, lorsque l'auteur concentre de plus en plus l'action sur l'aspect psychologique de l'enquête, avec un focus sur les personnages, et où le décor se résume de plus en plus à quelques notations brèves, et qui sont familières au lecteur de longue date.

  9. Tabac qui grésille, coups de feu et téléphones qui sonnent: les sons du métier

    Dans les enquêtes que Maigret mène tout au long du corpus, il est des sons qui reviennent régulièrement, qui sont même partie intégrante des enquêtes, et qui ne sauraient manquer dans ce décor sonore. On mentionnera le son du tabac qui grésille dans la pipe du commissaire, les détonations des armes à feu, et les sonneries de téléphone.

    J'ai déjà parlé ailleurs du son de la pipe de Maigret, je n'y reviens donc pas.

    Les coups de feu font évidemment partie des bruits d'une enquête policière, mais leur notation dans le corpus est moins fréquente qu'on ne pourrait l'imaginer. Ce qui, à la réflexion, n'est pas si étonnant, si on pense que les romans de la saga tendent moins à une action policière mouvementée qu'à une investigation psychologique des personnages croisés par Maigret…

    La scène du suicide de Hans Johannson (Pietr le Letton) n'est vécue que par les sons entendus, ce qui lui donne une rare intensité dramatique: "Mais Hans passa tout raide, s'assit au bord du lit dont les ressorts grincèrent. Il restait un peu d'alcool dans la seconde bouteille. Le commissaire la saisit. Le goulot cliqueta sur le verre. Il but lentement. Ne faisait-il pas plutôt semblant de boire ? Sa respiration était suspendue. Enfin une détonation. Il avala d'un trait le contenu du verre."

    Les sonneries de téléphone, elles, sont un bruit qu'on retrouve fréquemment dans le corpus. Ce peut être le téléphone qui sonne chez Maigret au milieu de la nuit, l'appelant sur les lieux du crime, ou le téléphone qui sonne dans son bureau, lorsque quelqu'un, témoin, victime potentielle, ou collaborateur, l'appelle pour lui donner des renseignements. C'est le bruit qui meuble, avec le cliquetis des machines à écrire, et les portes qui claquent, les couloirs de la PJ, comme nous l'avons vu plus haut.

    Comme c'est un son assez caractéristique, l'auteur ne cherche pas à le connoter particulièrement, se contentant d'utiliser quelques mots, toujours les mêmes, pour le décrire, fidèle, en cela, à son utilisation des mots simples, les "mots-matières" identifiables par chacun. On trouve donc une formule lapidaire, "sonnerie du téléphone", parfois utilisée sans verbe, et parfois accolée d'un verbe, dont la liste est courte: "tinter", "retentir", "résonner", "vibrer", et, plus rarement, "fonctionner".

  10. Un policier à l'écoute

    Si Maigret est sensible aux sons qui l'entourent, c'est parce qu'il utilise ceux-ci pour mener son enquête. Mais il les utilise à sa façon, en les absorbant, comme il s'imbibe des atmosphères, et c'est l'envers des choses, ce que les sons disent des êtres qu'il croise et des lieux où il plonge, qui l'intéresse. C'est pourquoi, malgré son ouïe fine et sa réceptivité, il peut donner parfois l'impression qu'il n'écoute pas. Souvent, il semble ne pas écouter, alors qu'en réalité il est en train de s'imprégner, de se fondre dans une atmosphère. Plus que les paroles, c'est le ton de la voix à quoi il est sensible, plus qu'aux mots, c'est à leur sens qu'il s'intéresse, et il ne réagit aux bruits du décor qu'en ce que ceux-ci racontent du monde et des êtres qui le peuplent…

    Voilà pourquoi on peut le voir s'installer dans les cafés et écouter les conversations autour de lui, s'imbibant de l'atmosphère des lieux pour en comprendre l'essence; en cela, il est probablement le reflet de son créateur, qui, lui aussi, a su s'imprégner des lieux qu'il a fréquentés, pour en rendre l'âme dans ses écrits.

    Voici, par exemple, dans Pietr le Letton, Maigret à Fécamp, où "deux heures durant, il attendit dans un café du port, à écouter les marins discuter de la pêche au hareng qui battait son plein.", et à Ouistreham (Le port des brumes): "Un Maigret bien calé sur une chaise de paille, la pipe aux dents, un verre de bière à portée de la main, écoutant les histoires que racontaient autour de lui des hommes en bottes de caoutchouc et en casquette de marin."

    Dans Le pendu de Saint-Pholien, on retrouve la scène, mentionnée plus haut, où Maigret est venu au café. Attentif aux personnages qui l'entourent, il les sent littéralement vivre: "Maurice Belloir, de temps en temps, avalait sa salive et Maigret n'avait pas besoin de le voir pour en avoir la certitude. Il l'entendait vivre, respirer, se crisper, bouger parfois les semelles avec précaution". Dans Le fou de Bergerac, c'est la personnalité du procureur Duhourceau que Maigret cherche à percer sous les mots: "Certes, le commissaire entendait. Mais il eût été bien incapable de répéter la moindre des phrases de son interlocuteur. Il était occupé, en réalité, à l'étudier trait pour trait, tant au physique qu'au moral."

    Dans Chez les Flamands, tout en questionnant les Peeters, il reste attentif aux bruits de l'environnement: "Maigret pensait à autre chose. […] C'était un envoûtement que le rythme de vie de cette maison. […] Il percevait les moindres petits bruits, les craquements du fauteuil, le ronflement du vieux, les gouttes de pluie sur un appui de fenêtre…"

    Dans La maison du juge, Maigret rend visite à Didine, qui lui débite ses informations: "Maigret tressaillit en se rendant compte, soudain, du cours de ses propres pensées. Depuis quelques instants, tandis qu'il écoutait la voix de la vieille, un peu à la façon d'un ronron, ne s'était-il pas laissé aller tout doucement à évoquer des images saugrenues, encore floues, certes, mais qui, s'il n'y faisait attention, pourraient prendre corps ?"

    On retrouve la même idée dans Félicie est là: "Les joueurs de cartes parlent à bâtons rompus et Maigret, sans écouter, entend comme un ronron. […] Il flotte. Des images se dessinent et s'effacent. C'est à peine s'il a encore la notion du temps et du lieu…", et dans Maigret se fâche: "Est-ce que Maigret écoutait ? Si oui, il n'en avait pas conscience. Et cependant les mots prononcés se gravaient automatiquement dans sa mémoire."

  11. Les silences du commissaire

    Après tous ces bruits, il est bon de se reposer un peu l'oreille en étant attentif aux silences… Les silences font aussi partie du décor sonore des romans, comme l'est une pause dans une symphonie, et comme elle, le silence a aussi une signification. Maigret traque, sous les silences des lieux ou des personnages, les non-dits, les sentiments, les signifiances qui vont l'aider à progresser dans son enquête…

    Mais le silence est aussi une "arme" utilisée par le commissaire, lorsqu'il se rend lourd, imperméable, opposant une masse de silence à l'agitation d'un témoin ou d'un prévenu.

    Voici, dans Pietr le Letton, un silence, pendant lequel Maigret est en pleine réflexion, et ce silence se meuble des bruits du décor: "Et, pendant le long silence qui suivit, on entendit nettement les bruits de l'ouragan qui faisait frémir les vitres et le ronflement du poêle."

    Dans Au rendez-vous des Terre-Neuvas, dans la scène où Le Clinche tente de se suicider, Maigret analyse le silence qui précède le coup de feu et ce silence lui donne l'intuition de ce qui va se passer: "Maigret ne voyait plus que Le Clinche, en gros plan. La tête s'était un peu penchée en avant. Les yeux ne s'étaient pas ouverts. Mais des larmes giclaient une à une des paupières closes, écartaient les cils, hésitaient, zigzaguaient sur les joues. Ce n'était pas la première fois que le commissaire voyait pleurer un homme. C'était la première fois qu'il était empoigné à ce point-là, peut-être à cause du silence, de l'immobilité de tout le corps. […] Alors, une seconde plus tard, Maigret eut une intuition. […] A l'instant même où le commissaire se levait une détonation éclatait."

    Dans L'affaire Saint-Fiacre, c'est la scène de l'entrée de Maigret dans la bibliothèque, où se trouvent le curé et Maurice de Saint-Fiacre; "Qu'est-ce qu'ils faisaient là, l'un et l'autre, sans parler, sans bouger ? Il eût été moins gênant d'interrompre une scène pathétique que de tomber dans ce silence si profond que la voix semblait y tracer des cercles concentriques, comme un caillou dans l'eau."; cette entrée est ressentie comme une intrusion, et Maigret y joue le rôle de l'élément étranger et perturbateur; quelques lignes loin: "Le silence. Le craquement d'une allumette et les bouffées de tabac que le commissaire exhalait une à une en questionnant"; le bruit de l'allumette brise le silence, mais en même temps, cette allumette qu'on met en flamme est une manière symbolique d'éclairer la situation…

    Dans Le port des brumes, voici la scène où Maigret tente de faire parler Grand-Louis en présence de sa sœur; le commissaire agit en chef d'orchestre et fait jouer les sons et le silence pour arriver à ses fins: "- A la mémoire du capitaine Joris… dit Maigret en levant son verre. Puis un long silence. Le commissaire le voulait. Il donnait à chacun le temps de s'imprégner de la chaude et quiète atmosphère de la cuisine. Petit à petit le ronflement du poêle, accompagné du tic-tac de l'horloge à balancier, devenait comme une musique." et, quelques lignes plus loin: "Mais le commissaire savait où il allait. Il continuait à parler à voix basse, lentement, mot par mot. Et c'était à peine une comédie. Il s'y laissait prendre lui-même. Il était sensible à la nostalgie de cette atmosphère où il évoquait, lui aussi, la silhouette trapue du chef de port."

    Dans La maison du juge, le silence ponctue l'"interrogatoire à la chansonnette" que Maigret mène face à Albert Forlacroix. Les silences d'Albert, qui marquent son refus de "se mettre à table", sont contrés par des gestes ou des attitudes de Maigret: "Un silence. Un lourd regard de Maigret. […] Le silence, à nouveau. Le maire avait, selon son habitude, préparé des bouteilles de vin sur la table et Maigret se versa à boire. […] Un silence. Une nouvelle pipe. Du charbon dans le poêle."

    Dans Signé Picpus, voici un silence lourd de signification de la part de Maigret, à qui Janvier vient de demander : "- Vous avez une idée ? Silence de Maigret. Il bourre sa pipe, l'allume, contemple l'allumette qui achève de se consumer."

    Dans Maigret et la jeune morte, c'est la scène de l'interrogatoire d'Albert: "Maigret tira quelques bouffées de sa pipe et regarda son interlocuteur en silence. On aurait pu croire que, s'il prenait un temps, c'était à la façon d'un acteur, pour donner plus de poids à ce qu'il allait dire. Or, il n'agissait nullement ainsi par cabotinage. C'est à peine s'il voyait le visage du barman. C'était à Louise Laboine qu'il pensait. Tout le temps qu'il avait passé, silencieux, dans le bar de la rue de l'Etoile […], c'était elle qu'il s'était efforcé de voir".

    Dans Maigret et le corps sans tête, voici la scène de la première conversation entre Maigret et Aline Calas: "Ce fut, en fin de compte, un des interrogatoires les plus décevants de Maigret. Ce ne fut d'ailleurs pas un interrogatoire à proprement parler, puisque aussi bien la vie du petit bar continuait. […] Il lui parlait à bâtons rompus, avec de longs silences, et, de son côté, quand il ne lui demandait rien, elle évitait de s'occuper de lui."

    Dans Les scrupules de Maigret, c'est le début de l'interrogatoire de Mme Marton, lors de sa première visite à la PJ: "Il la fit attendre un certain temps, laissant s'établir le silence, exprès, tirant sur sa pipe", et lors de l'interrogatoire final, après la mort de Marton: "tandis qu'il restait silencieux devant elle, à tirer sur sa pipe, elle s'animait lentement, sortait peu à peu de sa torpeur, ou plutôt de sa rigidité."

    Voici la scène finale de l'interrogatoire dans L'inspecteur Cadavre, caractéristique de la "méthode" de Maigret: "Alors seulement, et pour la première fois depuis qu'il était mêlé à cette histoire, il joua les Maigret, comme on dit à la P.J. […] La pipe aux dents, les mains dans les poches, le dos au feu, il parla, grogna, tripota les bûches du bout des pincettes, alla de l'un à l'autre d'une lourde démarche d'ours, les interpellant ou laissant soudain tomber un inquiétant silence."

Silence et bruit, sons et voix, musique de la terre et des hommes, le monde de Maigret est aussi un monde sonore, comme il est peuplé d'odeurs et de couleurs, et c'est le talent de Simenon d'avoir su, par toutes ces notations quasi "matérielles", rendre ce monde aussi vivant pour le lecteur…

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