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Avant propos
du volume XII des Oeuvres complètes
parues aux éditions Rencontre (1968)
par Gilbert Sigaux

English translation

Le lecteur se souvient que la chronologie permet de distinguer trois cycles dans l'ensemble des romans et nouvelles mettant en scène le commissaire Maigret: 1° un premier cycle, comprenant dix-neuf romans (de Pietr-le-Letton [LET] à Maigret [MAI]) écrits de septembre 1929 à juin 1933 et publiés par l'éditeur Arthème Fayard entre février 1931 et 1934; 2° un deuxième cycle, composé de nouvelles, certaines ayant à peu de choses près la dimension de romans, écrites entre les premiers mois de 1938 et mai 1941, publiées entre mai 1938 (fascicules séparés des Nouvelles Enquêtes de Maigret) et 1944; ce deuxième cycle comprend, outre les Nouvelles Enquêtes, Maigret revient... et Cécile est morte [CEC]; enfin 3° un cycle commencé en juin 1945 avec la composition de La pipe de Maigret [pip] et Maigret se fâche [FAC], mais dont la publication en librairie, aux Presses de la Cité, débute en 1947.

Le premier cycle possédait sa durée propre: il s'achevait sur la retraite de Maigret. Le deuxième et le troisième ne s'ordonnent pas par rapport à cette durée et ne tiennent pas compte de l'âge de Maigret tel qu'il pouvait être défini en 1934. En effet, les romans de 1966 et 1967, pour choisir les exemples extrêmes, ne nous montrent pas le héros de Simenon dans une situation professionnelle liée à celle qui évoquait les romans du premier cycle, mais établi en quelque sorte dans un âge "moyen" et fixe. Le Maigret de Maigret avait l'âge de la retraite en 1934. Trente et quelques années plus tard, il est en activité. Cela dit pour remarquer qu'il n'est pas possible aux "fanatiques" de Maigret de recomposer sa biographie en empruntant aux romans qu'il traverse les éléments d'une chronologie semblable à celle que les Baker Street Irregulars ont déduite de l'étude (parfois largement hypothétique il est vrai, et souvent, par bonheur, teintée d'humour) des romans et nouvelles du cycle Sherlock Holmes de sir Arthur Conan Doyle.

Maigret est un personnage qui transporte avec lui, dans chaque roman, son monde et son ordre. On pourrait dire, pour recourir à un vocabulaire commode, qu'il est un mythe, celui de la créature contemporaine de l'expérience de son créateur et s'ajustant chaque fois à un scénario et à un temps, avec un poids, une épaisseur que la succession des récits ne modifie pas substantiellement.

Le troisième Maigret ne nie pas les précédents: il les rejoint, les multiplie, les prolonge, sans que nous prenions conscience d'un décalage temporel; quand nous retrouvons Maigret, c'est pour lui dire, comme à un ami que les années n'ont pas atteint: "Tu es toujours le même."

Le même, certes, quant aux méthodes, aux collaborateurs, au cercle des intimes, à l'appartement du boulevard Richard-Lenoir; le même aussi quant à l'humanité profonde, à la capacité de compréhension et de secrète pitié. Mais non pas toujours le même si l'on considère l'art de Simenon. Il arrive en effet que certains romans du troisième cycle Maigret soient en quelque sorte soumis à l'attraction, à l'influence de tels romans de l'autre domaine de Simenon, dont ils sont proches dans le temps de l'exécution. Tout se passe alors comme si, ayant peint un certaine monde, certains êtres, avec une coloration particulière, Simenon, passant quelques semaines plus tard dans le pays de Maigret pour une nouvelle rencontre avec son personnage, gardait pour l'évoquer un style, une lumière et comme un souvenir dans le choix des couleurs ou dans le trait , dans le style. Cette sorte de communication intime, difficile à définir, cette même tonalité donnée deux fois, on ne la rencontre chez Simenon que depuis quelques années, et de manière irrégulière. Mais elle doit être signalée à l'attention du lecteur à qui l'art du romancier apparaît à la fois simple et secret. Dans ces influences intérieures, dans ces carrefours de voies obscures, on peut reconnaître le phénomène de l'instrument interchangeable, mais employé différemment, qui marque l'esthétique des plus grands créateurs.

 


*cf Chronology of Maigret's Life and Career et Comparison of Simenon's and Drake's Chronologies of Maigret's Life, par David F. Drake, et Les âges de Maigret et de Simenon par Jean Forest.


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