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LE DÉLIT ET SES CORPS: MAIGRET CONTRE L'ARRÊT

Ana Gonzalez-Salvador

 

Il existe, entre la responsabilité et l'irresponsabilité, une zone imprécise, un domaine d'ombres où il est dangereux de s'aventurer.1

 

A la manière de tout récit policier canonique, les romans de Maigret ont la Loi comme toile de fond. Par rapport à cette constante, deux catégories de personnages se mettent en place: ceux qui la transgressent (l'assassin, le voleur...) et ceux qui la représentent (le juge, le procureur...). C'est justement «entre» ces deux pôles que se situe, par définition, l'activité «légale» du commissaire de la Police Judiciaire: «après» le crime et «avant» l'instruction. C'est aussi dans ce territoire d'«entre-deux» que Maigret, par des «méthodes bien à lui» qui inquiètent ses supérieurs s'écarte de l'idée que «ces messieurs du Palais de Justice»2 se font de la légalité pour se rapprocher davantage du criminel.

On peut donc penser que ce territoire de l'«entre-deux» sur lequel s'étend l'ombre de la Loi ne peut plaire à Maigret – ne peut lui être supportable – que dans la mesure où il est, de son côté, enclin à trangresser la constriction3 du fonctionnement interne de la Police Judiciaire. N'empêche que son profil peu orthodoxe n'efface pas pour autant chez lui une interrogation fréquente sur la nature de la Loi:

[...] l'histoire judiciaire, c'était le côté le plus pénible de sa profession.
La plupart de ses enquêtes, pourtant, n'aboutissaient-elles pas à la Cour d'Assises [...] ou en Correctionnelle? Il aurait préféré l'ignorer, en tout cas rester à l'écart de ces derniers rites auxquels il ne s était jamais habitué.4
On était tout à coup plongé dans un univers dépersonnalisé, où les mots de tous les jours ne semblaient plus avoir cours, où les faits les plus quotidiens se traduisaient par des formules hermétiques. [...] cérémonie aux rites immuables où l'individu n était rien.5
Ce qui l'écrasait le plus, [...], c'était l'impression d'avoir affaire à une force sans nom, sans visage, qu'il est impossible de saisir. Et aussi que cette force-là, pour tout le monde, était la Force avec une majuscule, le Droit.6
De même, le profil peu orthodoxe de Maigret n'empêche pas non plus celui-ci de s'interroger sur la portée de sa propre conduite professionnelle:
Il avait fait son métier de policier. Il ne jugeait pas. Ce n'était pas à lui, mais à d'autres, plus tard, de juger, et il préférait qu'il en soit ainsi.7
Et c'était son métier de découvrir la vérité8.
Il aurait été en peine de définir ce qu'il essayait. Peut-être de comprendre les gens lui donnait-il un sentiment qui n'était pas seulement de la pitié, mais une sorte d'affection. [...]. Maigret se mettait sur le même plan qu'eux.9
Malgré ce territoire d'«entre-deux», une certitude, pourtant, habite le commissaire: ne pas juger mais découvrir la vérité, «comprendre les gens», se rapprocher d'eux, les aimer presque...

Par contre, une incertitude risque de naître chez le lecteur quand, dans Les Scrupules de Maigret, il lit:

En l'occurrence, Maigret ne travaillait-il pas pour qu'il n'y ait ni crime ni coupable?10.
Car, sans crime et sans coupable, y a-t-il de roman policier? En fait – et cela rassure l'amateur de cette littérature! –, Maigret ne «travaille» pas pour éviter le crime11 puis-qu'il n'existe – en tant que personnage de l'enquêteur que parce qu'il y a déjà eu – le plus souvent – ou parce qu'il va y avoir12 – inévitablement – un meurtre. C'est, bien entendu, dans la manière de découvrir, à sa façon, «la vérité» que Maigret devient Maigret et pas un autre. Cependant il ne se satisfait jamais de cette sorte de vérité finale qui consiste à démasquer le coupable. C'est pourquoi, le dénouement de l'enquête n'équivaut pas à une clôture, à un arrêt, mais à une ouverture signifiée par quelque chose qui est souvent, chez le commissaire, de l'ordre d'une vague insatisfaction, d'une interrogation qui ne trouve pas de réponse.

Car, si la Loi – «force sans visage et sans nom» – l'«écrase» avec cette espèce d'anonymat «impossible de saisir», le dénouement de l'enquête le confronte à une autre sorte de «force aveugle» – la pulsion qui mène au crime – qu'une simple identification (le nom du coupable) ne suffit pas à identifier (à reconnaître, à cerner, à comprendre). D'où, face à l'idée de vérité, la hantise de l'idée de «responsabilité humaine»:

Mais comment établir qu'un homme, au moment d'en tuer un autre, à l'instant précis du geste meurtrier, était en pleine possession de ses facultés? Comment, à plus forte raison, affirmer qu'il était capable de résister à son impulsion?
[...]
Les mots de l'article 64 lui revenaient à la mémoire, un à un, terrifiants dans leur imprécision.
[...]
Maigret le connaissait par cœur. Il l'avait assez souvent sassé et ressassé dans sa tête:
Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister.13
C'est pourquoi, confronté à deux «forces», à deux «lois» aussi aveugle l'une (le Droit) que l'autre (l'«impulsion»), Jules Maigret, l'homme, porte un regard ému et mouillé – l'alcool y est pour quelque chose – sur le monde tandis que le commissaire Maigret s'acharne, dans la précision fournie par les preuves, à combattre l'énigme:
Dans une affaire criminelle, ce qui importe avant tout, c'est de mettre de côté le fait, ou les deux ou trois faits rigoureusement établis, ceux qui, quoi qu'il arrive, resteront solides et serviront de base.14
L'enquête de Maigret contribue donc à faire émerger une consistence. Le commissaire fait de son métier un travail sur la concrétion, sur ce qui doit «prendre forme»:

– d'un côté les concrétions qui concernent le coupable:

L'homme qu'on avait tant cherché [...] avait soudain un nom. Il allait avoir une adresse, un état civil et bientôt, sans doute, prendre forme.15
– de l'autre, les concrétion s qui concernent la victime (si minimes soient-elles):
Comme il n'y avait pas de cadavre, en définitive, mais seulement deux dents, [...]16
Mais... ces concrétions, source de vérité, d'où proviennent-elles? De la solidité, on l'a vu, des faits établis... des indices, des preuves:
[...] en tant que fonctionnaire de la police, je suis tenu de tirer les conclusions logiques des preuves matérielles.17
Vous avez entendu les théories de Jean Duclos. Vous avez lu les ouvrages de Grosz dont il vous a parlé... Un principe: ne pas se laisser détourner de la vérité par des considérations psychologiques... Suivre jusqu'au bout le raisonnement qui découle des indices matériels...
Impossible de savoir s'il persiflait ou s il parlait sérieusement.18
Mais cette dernière phrase, dans son ironie même, fait resurgir l'ambiguité qui existe dans le rapport du commissaire à la notion de «matérialité» quand il s'agit, justement, de preuves, d'indices ou de... faits.

En réalité, l'ensemble des romans de Maigret nous confirme un penchant pour l'appréhension du comportement criminel grâce à des «considérations psychologiques» dont le caractère incertain et trouble résiste, justement, à toute appréhension. N'empêche que le travail de l'enquêteur vise, avant tout et... malgré tout, à ce que l'Autre (aussi bien la victime que le coupable) «prenne forme»: une «face»... un «nom»... un «corps»... même si ce corps n'est, au départ, qu'un des fragments appartenant à ce qui constitua un jour un tout19... même si ce corps recèle tout ce qui est de plus intangible.

Dans ce sens, et à propos de l'idée de corps, s'agissant de récits où la Loi garde, malgré tout, son caractère de toile de fond, la notion qu'il faut d'abord interroger est celle de «corps du délit».

On peut obtenir une définition simple de ce concept à partir du dictionnaire qui entend par là (indépendamment de la notion de «circonstances», souligne-t-on) le «fait matériel» qui constitue le délit, c'est-à-dire l'objet «avec» lequel, ou «sur» lequel, un délit a été commis et qui conserve les traces claires qui serviront à le constater. En d'autres termes, l'objet qui établit, matériellement, le délit.

Mais le dictionnaire ne fait que résumer les idées maitresses contenues dans les ouvrages spécialisés de Droit Pénal et de Droit Criminel. C'est là que l'on peut constater les problèmes que pose la notion lors des tentatives de sa définition. On observe, en effet, que le traité juridique insiste surtout sur le caractère matériel, soit du «corps objet» du délit – corps sur lequel le délit a été commis –, soit du «corps instrument» – corps avec lequel le délit a été perpétré –. On observe aussi que le corps du délit peut être, en fait, toute chose matérielle qui se réfere au délit: les moyens pour préparer ou commettre le délit, les empreintes laissées par le délinquant ou le délit même, le bénéfice tiré du délit, la chose sur laquelle il a eu lieu... Mais, dans la définition de «corps du délit», on remarque surtout que l'importance accordée par la Loi à l'idée de matérialité fait que, dans les cas où il s'agit d'un délit sur le corps humain, cette notion de «matérialité» interfere avec celle de «personne vivante». Il est également intéressant de souligner comment cette interférence entre matière et vie amène certains auteurs à exclure la notion de personne (j'entends personne «vivante») de la définition de «corps du délit» tandis que d'autres préferent nuancer: dans le cas de certains délits sur le corps où il n'y a pas eu de meurtre (lésions corporelles, avortement, viol), ce n'est pas la personne vivante qui constitue le corps du délit mais la portion ou la zone du corps directement concernée.

De tout ce qui précède, on peut déduire que la notion juridique de «corps du délit» tend à chosifier la personne, à la fragmenter du moment que le mot «corps» est pris comme la partie matérielle des êtres animés, c'est-à-dire, comme corps physique... impersonnel et anonyme.

A ce propos, seul «le cadavre» semblerait ne pas poser de problèmes «légaux» puisque, en ce qui le concerne, il s'agit – dès l'origine du mot qui l'oppose à l'ame – du «corps le plus corps»20 du corps-matière.

Je reviens maintenant à Maigret et à deux remarques par rapport à ce qui vient d'être dit.

1. On a vu que, dans le discours juridique, le «corps du délit» doit être pensé, en tant que fait matériel, indépendamment des circonstances. Dans la mesure où les romans de Maigret s'intéressent surtout aux circonstances... quelle valeur pourrait-on accorder à cettte notion de corps du délit?

2. Alors que le cadavre serait, d'après le discours juridique, le seul «état» du corps humain à ne pas poser de problèmes par rapport à sa matérialité – il vient juste de perdre son caractère vivant, il est ce qui subsiste après la mort –, on constate que, dans tous les romans de Maigret où un meurtre se produit toujours21–, le cadavre résiste à cette réduction en une matérialitê qui le rapproche de la chose, de l'objet inerte.

Ainsi, après l'autopsie réglementaire, le corps ne devrait, en principe, rien cacher. Mais...

La «résolution» du corps dans son image de cadavre désigne un phénomène à la fois de retrait et de projection: maintenu jusque là au contact de la folie, de l'extase et de la mort, le corps est déraciné de ses mythes et vidé de ses mystères; il perd son obscurité [...].22
S'il est vrai qu'il y a «retrait», évidemment ou «perte», il est également vrai que le «corps» n'accepte pas «les limites de la représentation du cadavre»23 et qu'il y a «projection» dans la mesure où l'énigme du délit lui restitue son mystère, son obscurité. Le corps mort – «objet de savoir» – cache plus que jamais quelque chose. Il a, dès lors, le pouvoir d'engendrer – par delà son status même de cadavre déposé à l'Institut Médico-Légal – «l'illusion dans l'interprétation»24.

Le cadavre a donc son mot à dire à propos du délit. Le cadavre parle25. Il réclame une enquête. Et ce qui, justement, lui restitue d'abord sa voix c'est bien l'idée de «circonstance» – au sens de «ce qui se tient autour de» –, ce quelque chose qui précède la mort, tantôt minime, sans trop de concrétion, tantôt multiple, protéiforme et solide.

La «circonstance» fait donc parler le cadavre... mais comment?

Pour cela, il faut que quelqu'un restitue, ré-tablisse, répare le lien qui unit le corps à ce moment du «juste-avant-la-mort», c'est-à-dire, au meurtre et au meurtrier. Il faut que quelqu'un remonte le chemin, re-construise le rapport entre la victime et le coupable. Par le biais de cette idée de lien, de fil conducteur, pourrait alors surgir la métaphore textile du «raccommodage», terme qui ne manque pas de nous rappeler ce «raccommodeur de destinées»26 qu'est Maigret.

Mais, puisque j'ai pris le cadavre comme point de départ de l'enquête, il faut cependant préciser à propos de cette expression célèbre («raccommodeur de destinées») qu'elle se réfere – dans le texte – davantage aux destinées des coupables rencontrés par Maigret en cours de route, ces «gens que les hasards de la vie avaient aiguillés dans une mauvaise direction» et qui auraient eu besoin que quelqu'un «les remette à leur vraie place»27, qu'à la destinée de la victime.

Peu importe car, en désignant la relation enquêteur-coupable, l'expression ne désigne-t-elle pas, indirectement, la relation victime-coupable? Dans la destinée du meurtrier n'y a-t-il pas, tôt ou tard, un cadavre?

Le fait que la série des Maigret s'intéresse surtout aux «circonstances» semble donc, de prime abord, dévier l'attention de la concrétion de l'objet sur – ou avec – lequel le crime a été commis (la matérialité du cadavre ou de l'arme) vers l'énigme qui entoure l'identité du coupable et le mobile du crime.Je dis bien «semble» dévier l'attention de ce qui est de l'ordre du matériel vers quelque chose de «flou», d'intangible, car, en réalité, l'énigme se loge avant tout, bel et bien, dans un «corps». Le flou habite une concrétion.

De la sorte, si l'intérêt pour les circonstances nous fait, d'après le discours juridique, quitter le monde de la matière pour rejoindre celui des vivants, cet intérét pour les circonstances ne nous fait pas pour autant quitter, dans les romans de Maigret, le monde de la concrétion et qui plus est. de la matérialité... matérialité du corps ou, plutôt, des corps, car il y en a toujours plus d'un.

Comme chacun sait, un corps, en l'occurrence le cadavre corps premier qui déclenche l'enquéte – en cache toujours un autre. La notion de corps devient alors plus présente ou méme omniprésente. Un corps n'est jamais qu'un seul corps. Il implique une mouvance.

Mouvance qui caractérise non seulement le coupable dans la dérive du «qui a tué?» – mais encore, et cela peut paraître paradoxal, la victime, corps voué à l'immobilité, à la rigidité du cadavre.

Mouvance qui, semble-t-il, ne se trouverait par contre pas – dans son apparence extérieure au moins – chez le personnage de Maigret. Son corps – le texte le remarque sans cesse – est massif, d'une pièce. Cette épaisseur physique, cette pesanteur dans les gestes, cette «corpulence» correspond, par moments à des états d'humeur. Mais si le texte insiste sur la solidité de Maigret, s'il le présente le plus souvent comme étant d'une pièce («carré»), ce n'est pas tellement pour nous dire qu'il est costaud (au sens physique) ou intègre (au sens moral), ou même content de lui-même... Maigret est souvent mal à l'aise ou «dysphorique»28. S'il nous est présenté comme étant d'une pièce29 c'est plutôt pour souligner, par contraste, non seulement la mobilité à laquelle il doit se confronter (chez les suspects ou même la victime), mais encore – et comme nous le verrons par la suite celle qui, d'un roman à l'autre, se produit chez le personnage même du commissaire.

Tout d'abord le corps de l'Autre.

Vivant ou mort, ce corps est mobile. Il existe en vie subsiste ou persiste même après la mort – grâce aux «transformations» qu'il subit ou qu'il provoque... Et la transformation du corps, on le sait, touche le problème de l'identité. Une identité qui ne se suffit pas d'une identification mais qui se construit laborieusement à partir des circonstances, à partir de ce qui a été... «autour» du corps juste avant la mort. Par exemple, et tout d'abord, le touchant de près, tout ce qui est de plus concret: l'habit, le costume, le vêtement. Le vêtement peut ouvrir la porte de l'investigation:

Il [Maigret] s'installe dans une enquête comme dans des pantoufles...
Aujourd'hui, il s'en faut de peu que le commissaire chausse, sinon les pantoufles de la victime, tout au moins ses sabots.30
D'abord atone:
[...] ce tas de vêtements mous à ses pieds, ce tas de matière inerte, [...]31
Il ne tarde pas à s'animer en désignant quelque chose:
– Il y a une marque dans le veston! triompha Méjat.32
Dans Maigret et l'homme du banc, des «souliers jaunes e une cravate rouge» sont les premiers signes d'une transformation inattendue qui pointe vers le secret d'une double vie:
Elle [l'épouse du mort] avait organisé sa vie, non seulement la sienne, mais celle de sa famille, et cette mort-là n'entrait pas dans le cadre qu'elle avait fixé. Surtout avec un cadavre qui portait des souliers jaunes et une cravate rouge!33
Dans M. Gallet décedé, le lecteur aura encore l'occasion d'assister à une métamorphose grâce aux vêtements de la victime:
[...] les premiers enquêteurs avaient dessiné à la craie les contours du corps tel qu'ils l'avaient trouvé.
[...] Posément, [Maigret] étendait sur le sol, à la place où s'étaient trouvées les jambes du cadavre, un pantalon de drap noir [...].
Maigret étala de même une chemise en percale et, à sa place normale, un plastron empesé. Mais l'ensemble n'eut de forme, ne devint à la fois saugrenu et émouvant que quand, au bout des jambes du pantalon, il pose une paire de chaussures à élastiques.
[...]
Lourd et obstiné, il allait et venait lentement, consciencieusement. Il examine la jaquette, la remit au portemanteau après avoir constaté qu'elle n'était pas trouée à l'endroit où le poignard avait frappé. Le gilet, qui, lui, était déchiré à hauteur de la poche gauche, prit sa place sur le plastron.
– Voici donc comment il était habillé! dit-il à mi-voix.
Il consulta une photo de l'ldentité Judiciaire, corrigea son œuvre en ajoutant à son mannequin inconsistent un faux-col très haut, en celluloid et un nœud de satin noir.
Et il se pencha vers le mannequin dégonflé, hésita, sourit, planta le couteau à la place du cœur [...].34
Cette «mise en scène»35 effectuée par Maigret, ne fait elle pas, effectivement, «parler» M. Gallet de son juste-avant-la-mort? Et, pourrait-on même ajouter, ne désigne-t-elle pas, chez le commissaire, un geste meurtrier36?

Dans Le Pendu de Saint-Pholien (1930), un costume d'homme taché de sang, trouvé dans une valise échangée par Maigret à celui qui se suicidera plus tard sous ses yeux, conduit le commissaire au délit et aux coupables. L'habit vide se remplit du corps qui l'a porté.

Dans Maigret et la jeune morte (1954), une «robe bleue» constitue non seulement le point de départ de l'enquête mais la mise en place – comme dans le cas de M. Gallet décédé d'un scénario qui doit «rendre la vie» à celle qui a été assassinée:

En attendant, il regardait tour à tour les vêtements qu'il avait étalés sur un fauteuil et la photographie de la jeune morte.
[...]
Les photos étaient des chefs-d'œuvre de montage, au point que Maigret en reçut un choc. Il avait soudain sous les yeux l'image de la jeune fille, non telle qu'il l'avait vue sous la pluie, place Vintimille, à la lumière des torches électriques, non plus telle qu'il l'avait entrevue plus tard sur le marbre de l'lnstitut Médico-Légal, mais telle qu'elle devait être la veille au soir...
[...] La photographie était même parvenue à rendre la vie à ses yeux qui paraissaient poser une question insoluble37.
Si l'on tient compte de la chronologie des romans de Maigret, on peut dire que l'importance accordée au vêtement, comme signe parlant à la place du mort, se fait sentir dès le début. Mais le vêtement, s'il rend la parole à celui qui n'est plus, contribue aussi, par ailleurs, à déclencher d'autres transformations sur les signes d'identité des vivants.

Ainsi, dans Pietr-le-Letton, des valises contiennent de multiples déguisements mais le costume n'est ici qu'un adjuvant, comme d'ailleurs les multiples faux noms38, de ce qui se passe en réalité – et de façon spectaculaire dans ce cas particulier – au niveau physique, c'est à dire au niveau du corps. Le mort (le cadavre trouvé dans un train au début du roman) revient! Il s'agit en fait du jumeau qui supplante l'identité du frère qu'il a lui-même assassiné:

On devinait en quelque sorte, l'ombre du Russe Fédor Yourovitch, le vagabond en trench-coat, qui venait se superposer à la silhouette précise du client du Majestic.
Qu'ils ne fissent qu'un seul homme, c'était une certitude morale, et déjà presque une certitude matérielle.
Une perfection qui n'était pas seulement de surface! Maigret avait joué des rôles, lui aussi. Si la police se grime et se travestit moins souvent qu'on le pense, c'est néanmois parfois une nécessité.
Or, Maigret, maquillé, restait Maigret dans quelques traits de sa personne, dans un regard ou dans un tic.
Pietr-Fédor était ou Pietr ou Fédor par l'intérieur.
[...] il était à la fois l'un et l'autre, non seulement par le vêtement, mais par essence.
[...]
Tous deux [Maigret et Pietr] faisaient face à un miroir et c'est dans cette eau grise qu'ils se regardaient.
Ce fut par les yeux que le visage du Letton commença à se brouiller. [...] peu à peu, il y eut comme un combat sur ses traits. Dans la glace, Maigret voyait tantôt le visage du voyageur du Majestic, tantôt le figure tourmentée de l'amant d'Anna Gorskine.
Mais cette figure ne surnageait jamais complètement. Elle était refoulée par un travail désepéré des muscles. Seuls les yeux restaient les yeux du Russe.39
Le premier roman de Maigret inaugure ainsi un goût pour les dédoublements dont on ne sait, selon l'argument même de l'histoire (les jumeaux), s'ils portent sur la victime ou sur le coupable. En fait, par la suite on les trouve indifféremment chez les deux catégories de personnages et constituent déjà un signe, pour le lecteur, du caractère flou de la frontière qui séparera leurs statuts.

Dans L'Ombre chinoise, encore un exemple, Maigret assiste au passage de la raison à la folie en suivant les modifications qui s'effectuent sur le visage de Mme Martin (coupable d'avoir tué son premier mari):

Maigret se souvint de certains regards, au cours de la scène précédente, de certains mouvements des lèvres. Et il eut, juste en même temps que Martin, l'intuition de ce qui se passait.
Ils ne pouvaient pas intervenir. Cela se déroula en dehors d'eux, comme un mauvais rève.
Mme Martin était maigre, maigre. Et ses traits devenaient encore plus douloureux. [...]
Son front se plissait. Ses tempes battaient. Martin cria:
– J'ai peur!
On eut dit que Mme Martin faisait un grand effort, toute seule pour franchir une montagne inaccessible. Deux fois sa main esquissa le geste de repousser quelque chose de son visage. Enfin elle avala sa salive, sourit comme quelqu'un qui arrive au but [...].
Elle avait perdu la raison définitivement!40
Pourtant, longtemps à l'avance, des traits physiques releves par le regard du commissaire annonçaient déjà ce dénouement. Sauf que: «Nul ne s'inquiétait de ses lèvres trop minces»41. Car personne, excepté Maigret, ne réalise que le corps est un corps symbolique et que c'est déjà un indice de culpabilité de rencontrer, au cours de l'enquête, des «lèvres trop minces», des «yeux gris», «volontaires», «froids» et «durs» comme ceux de Mme Martin ou une «langue très pointue», des yeux «gris trouble» comme ceux de Mme Parendon42.

Si l'on revient à la victime et à sa mouvance, on remarque que le cadavre est capable de transmettre une information, soit parce qu'il se maintient en vie par le subterfurge, comme dans Pietr-le-Letton, soit parce qu'il s'agit d'un mort qui n'en est pas encore tout à fait un (mais qui ne tardera pas à le devenir) comme dans Le Port des brumes (1931). Ici, Joris est un mort-en-vie, un mort qui marche... corps vivant mais sans mémoire. Joris, amnésique, est dépossédé de toute mémoire. Il est déjà mort avant de mourir empoisonné.

La dépossession transforme en effet un homme en une chose ou en une bête. Le bagne y est pour quelque chose. C'est le cas de Le Guérec dans Le Chien jaune (1931) ou celui de Jean, Le Charretier de la Providence (1930). L'humiliation, de son côté, est aussi une sorte de dépossession: une gifle suffit pour qu'un individu se vide de sa dignité et se remplisse de haine (Maigret et le marchand de vin (1969)). Mais, plus fréquemment, c'est l'alcoolisme43 qui dégrade les êtres.

En tout cas, la dépossession rapproche le coupable du status de la victime; elle injecte chez le vivant la vocation de tuer et, à son tour, de mourir en vie.

Mais, de tous les Maigret, le mort qui parle le plus, celui dont les «transformations» sont le plus présentes, est, me semble-t-il, le cadavre de Maigret et le corps sans tête. Dans ce roman, le commissaire se trouve face à des morceaux de corps humain qui apparaissent dans le canal au fur et à mesure que l'enquête progresse. Il se trouve, dirais-je, face à ces morceaux comme «il se trouvait en face de bouts de vérité qu'il ne savait comment relier les uns aux autres»44 et comme, pourrait-on ajouter, le lecteur se trouve face à des bouts d'information qui doivent être ramenés au «corps entier» du sens. Il existe donc, ici, un parallélisme entre le corps du cadavre et le corps du rêcit. Peu importe si le cadavre reste sans tête:

La tête avait-elle été jetée dans la Seine ou dans un égoût? Maigret le saurait peut-être dans quelques jours. Il était persuadé qu'il saurait tout et cela ne provoquait plus chez lui qu'une curiosité technique. Ce qui importait, c'était le drame qui s'était joué entre les trois personnages et au sujet duquel il avait la conviction de ne pas se tromper45.
Je viens de signaler, à propos de ce roman, le parallélisme entre le corps du cadavre et le corps de l'écriture mais celle-ci occupe une place plus importante, explicite, dans Au Rendez-vous des Terre Neuvas. Il faut, pour l'y observer, se reporter au chapitre 9 où Maigret, assis sur le pont du bateau dont le capitaine a été assassiné, reconstruit – comme s'il écrivait un roman – ce qui s'est passé sur le large, en son absence:
Maigret avait recréé, pour lui, le capitaine Fallut. Il avait fait la connaissance du télégraphiste, d'Adèle, du chef mécanicien. Il s'était ingénié à sentir la vie du chalutier tout entier.
Et voilà que cela ne suffisait pas, que quelque chose lui échappait, qu'il avait l'impression de tout comprendre sauf, précisément, l'essence même du drame.
[...]
Ce n'était pas à proprement parler un effort de réflexion, Maigret regardait tout ça lentement, pesamment, en essayant de faire vivre le décor, de le sentir. Et peu à peu il sentait monter en lui comme un état de fièvre.
– C'était une nuit pareille, plus froide parce que le printemps commençait à peine...46
Suit la recomposition des faits par Maigret, à la manière de l'écriture d'un roman, d'un récit dans le récit:
Tous ces personnages, il les possédait, il les faisait manœuvrer en quelque sorte sur ce bateau qu'il dominait du regard. [...]
Tous les personnages étaient à leur place, avec leur mentalité particulière, leurs préoccupations.47
Maigret «raccomodeur de destinées»? Maigret romancier48?

Maigret «démiurge»49?

Maigret «Dieu le père»?50

Cela nous amène à la fameuse solidité de Maigret réclamée si souvent par le texte: «grand, lourd, épais», «massif», «masse inanimée», «bloc qui ne donne aucune prise»... il se « campe» face à la mobilité et à l'instabilité de l'Autre (victime ou coupable). Même si cette solidité est menacée51, «Maigret – lisait-on dans Pietr-le-Letton – restait Maigret».

Maigret serait-il donc le seul personnage à ne pas subir la loi de la mobilité52? Je n'insisterai pas, bien entendu, sur sa capacité de se mettre dans la peau de l'Autre. Je soulignerai plutôt la présence – déjà annoncée ci-dessus – d'un phénomène de dédoublement le concernant et qui apparaît parfois, et dès les premiers romans de la série.

Dans ce sens, on dirait que le face à face final de Pietr-le-Letton introduit, entre Maigret et Hans, comme un besoin de continuer sur la dynamique qui sous-tend le roman même, celle qui avait fait de Hans le double de Pietr.

La confrontation entre ce que l'on pourrait appeler «deux personnalitês fortes» se reproduit, au-delà de l'«identification»53, dans La Tête d'un homme où Maigret se mesure, en intelligence, à un égal (Radek). Cependant, cette confrontation intellectuelle entre l'enquêteur et le suspect glisse par la suite, dans la série des Maigret, vers une ressemblance physique.

Dans Maigret et la grande perche, par exemple:

On aurait dit que Maigret imitait malgré lui le dentiste. Il avait le même air sombre et lourd.
[...]
Plus exactement: est-ce que les événements se seraient déroulés de la même manière [...] si l'homme de la rue Ferme n'avait pas été plus lourd que lui, physiquement et moralement? Il semblait depuis le début, impatient de se mesurer avec lui.
Quand [Maigret] revint il avait la pesante démarche de Guillaume Serre et son regard buté.54
Encore un exemple: dans L'Ecluse n° 1 (1933), Maigret et le suspect ont, tous les deux, un physique «impressionnant»; tous les deux boivent et fument la pipe... Ces ressemblances engendrent une sorte de complicité entre eux:
Les yeux de Ducrau rirent Ceux du commissaire aussi. Ils se regardaient ainsi avec la même gaieté assourdie, pleine de sous-entendus, peut-être de défi, peut-être aussi de curieuse attirance.
Mais l'«attirance» qu'éprouve Maigret pour Ducrau repose peut-être sur la présence chez ce dernier d'un caractère, encore une fois, double:
Il resta un moment sans rien dire, à jouer avec sa pipe éteinte, et c'est à ce moment que Maigret comprit qu'il y avait bien deux Ducrau [...].
On eût dit que chacune de ses prunelles était double. Il y avait d'abord le regard un peu flou qui caressait gaiement le paysage puis au milieu, pointu, précis, farouche, un autre regard qui restait indépendant du premier.55
Dans Maigret se trompe ce processus de dédoublement dans la ressemblance touche même les origines communes des deux hommes (le commissaire et le suspect):
Comme le professeur, Maigret était né dans un petit village du centre de la France et, comme lui, il avait été de bonne heure livré à lui-même. Maigret n'avait-il pas commencé ses études de médecine? [...] il n'en avait pas moins l'impression qu'il existait des traits commune entre lui et l'amant de Lulu. C'était orgueilleux de sa part et c'est pourquoi il préférait n'y pas penser. Ils avaient l'un et l'autre, lui semblait-il, une connaissance à peu près égale des hommes et de la vie.56
Dans Maigret chez le Ministre, une sorte de reconnaissance réciproque et fraternelle se produit à partir de la similitude physique entre Maigret et la victime (d'un vol). Mais l'intensité du processus va, cette fois-ci, jusqu'à toucher l'idée de famille commune (le frère, le père, la mère):
Dans le bureau calme et chaud, ils étaient deux de même stature, à peu près du même àge, qui s'observaient sans essayer de se le cacher. On aurait dit qu'ils découvraient des similitudes, qu'ils en étaient intrigués et hésitaient à se reconnaître comme des frères.
[...]
Sans doute, au cours de sa carrière, devait-il avoir déjà eu cette impression-là, mais jamais, lui sembla-t-il, avec la même intensité. L'exiguité de la pièce, sa chaleur, son intimité aidaient à l'illusion, et aussi l'odeur d'alcool de campagne, le bureau qui ressemblait à celui de son pere [...].
[...]
Maigret en conclut que Mme Point, comme sa mère à lui, était morte alors que son fils était encore en bas âge.57
Qui plus est, le processus de dédoublement touche Maigret lui-même!
Dès cet instant il eut vraiment l'impression de se dédoubler sur deux plans différents. Il était bien Maigret, commissaire [...]. Il avait les mains dans les poches du pardessus de Maigret, et il fumait la pipe de Maigret.58
C'était une sorte de dédoublement. Il était dans son lit.59
De ce qui précède, on peut déduire que, par le biais de la transformation qui rend Autre, c'est bien l'idée de similitude ou de ressemblance qui hante les romans de Maigret: de l'Autre au Même!

Dans sa complexité, cette mobilité dépasse, en s'y superposant, les simples «se mettre à la place de»..., «comprendre...», «imiter».... qui se réferent à la relation Maigret suspect:

[...] avec quelle énergie il essayait de comprendre, quelle concentration était la sienne au cours de certaines enquêtes. On aurait dit qu'il s'identifiait à ceux qu'il traquait et qu'il souffrait les mêmes affres qu'eux.60
Qui plus est, dans ce jeu dramatique, l'idée de similitude semble tout contaminer, non seulement – comme on l'a vu les acteurs principaux, mais encore les acteurs secondaires:
Ce n'était pas une des deux femmes qui avait copié l'autre. Chacune d'elles avait pris des traits de la seconde, si bien que, maintenant la femme de chambre était un peu comme une réplique brouillé de Lina.61
Randonnet, un nouveau, s'est assis dans le propre fauteuil de Maigret, fumant une pipe qui ressemble à la sienne. Il a poussé le mimétisme jusqu'à faire monter des demis de la Brasserie Dauphine.62
Car Cavre le détestait. Il détestait tout le monde, certes, mais Maigret en particulier; Maigret qu'il considérait comme un autre lui-même, une épreuve réussie de sa propre personne.63
L'inspecteur Cavre, surnommé Cadavre, n'est-il pas lui aussi, en son nom même, l'enquêteur transformé en victime?

Dramatique en principe, le processus de dédoublement peut alors devenir ludique: dans Maigret s'amuse, le commissaire n'assume-t-il pas le rôle du public en imitant les gestes anonymes (coupe de téléphone ou lettres) adressés habituellement à la P.J. au cours d'une enquête?

Car il s'agit en fait, pour Maigret, de remplir toutes les cases de l'échiquier, celle de la victime64, du coupable65, de Maigret lui-même, de son ami le Dr Pardon:

Les deux hommes, à un an près, étaient du même àge et tous deux se penchaient quotidiennement sur les maladies des hommes et de la société [...] les expériences qu'ils évoquaient étaient presque identiques.66
De la transformation au dédoublement, la complexité de cette mobilité dépasse les «transfigurations» et investit le commissaire du don (divin) de l'ubiquité:
Spencer Oats regardait son lourd compagnon avec attendrissement. Il lui semblait que, depuis quelques heures, il assistait à une transformation progressive. Le commissaire, engoncé dans son pardessus, le chapeau melon en arrière, la pipe aux dents, se mettait à vivre réellement la vie de tous les personnages répugnants, ou mesquins ou attendrissants du drame [...]
– Sa femme est peut-être en train d'accoucher...
Il avait des roseurs aux joues, comme s'il eût été le mari. Maigret était dans le train, là-bas, entre deux gendarmes, à la place de Gérard. Il était près de l'épouse avec Berthe. Il était dans la maison de Bourg-la-Reine, les pieds sur le tabouret couvert de tapisserie de la vieille Juliette et il était aussi à l'étage d'en dessous, dans ce logement d'où M. Charles entendait ce qui se passait au-dessus de sa tête.67
Une ubiquité qui mène donc Maigret à occuper toutes les cases du jeu, même... celle de son épouse, le personnage qui porte aussi «son» nom à lui, Mme Maigret!
Il ne l'appelait pas par son prénom, ni elle par le sien. Elle ne lui disait pas chéri et il ne lui disait pas chérie. A quoi bon, puisqu'ils se sentaient en quelque sorte une même personne?
Il n'est donc pas étonnant que cette capacité d'ubiquité pousse aussi Maigret à occuper la case du romancier, explicitement comme dans Les Mémoires de Maigret ou, plus implicitement, comme dans les exemples déjà cités. Car... l'un comme l'autre, commissaire et romancier, ne jouent-ils pas au même jeu?:
Il fume sa pipe... Il rève... Il joue un étrange jeu où les êtres sont des pions et où il met patiemment chaque pion à sa place...68
On l'a vu, le discours et la pratique juridiques tendent, selon Maigret, à dépersonnaliser l'individu, à le chosifier en le «désincarnant». Mais la résistance toute particulière du commissaire à la Loi obéit à une tendance plus géneralisée de résistance à toute pratique qui pétrifierait le vivant69. Ainsi, cette caractéristique transcende le personnage même. C'est pourquoi, s'il est vrai que Maigret lutte, à sa manière, contre ce qui fixe le mouvement, il est également vrai que les romans de cette série s'appliquent à la mise en place narrative – donc dynamique – de la résistance à l'arrêt. Et cela jusqu'au jeu des dédoublements infinis.

Dans l'ambiguité de l'«entre-deux» qui accueille justement cette mobilité, Maigret est à la fois du côté de la Loi (par profession) et contre la Loi (par vocation)... contre la Loi des hommes mais aussi, ou peut-être surtout, contre la Loi de la Mort:

Je déteste la mort elle-même, avec tout ce qu'elle comporte.70
Ainsi le cadavre résiste-t-il à son destin de rigidité.

C'est pourquoi, l'ambiguité inhérente à Maigret, son «entre-deux», favorise finalement la mise en place d'une souple ubiquité qui introduit le paradoxe dans le genre policier: voici un coupable qui cache en lui une pauvre victime! Voici une victime qui est plus coupable qu'on ne le pense! Voici un commissaire qui déteste – le plus souvent arrêter!71 Voici le polar qui veut un mort pour résister à la Mort!

Par ailleurs, de la résistance à la Loi se dégage un parfum d'anarchie... anarchie des pulsions... La pulsion ou plutôt, comme dit le texte, l'«impulsion»: c'est elle qui introduit le crime dans l'histoire mais c'est elle, aussi, qui en évacue le Mal:

Dans toute votre carrière, continuait Pardon, avez-vous jamais rencontré un criminel vraiment méchant [...] un criminel conscient, bien entendu, responsable de ses actes, agissant par pure méchanceté, par vice |...]?
– Vous parlez d'un criminel pur, en somme?
– Pur ou impur... Disons le criminel total...
– Selon le Code pénal?
– Non. Selon vous.72
La suite de ce roman confirmera que le coupable, traumatisé par un souvenir, peut donc être considéré comme un malade mental73 et que, partant, il ne peut en aucune manière incarner la méchanceté même (le Mal pour le Mal), le type du «criminel total».

Il n'existe donc pas, ici ou dans la série des Maigret, de «criminel total» dans la mesure où celui-ci ne peut trouver de place dans un système qui fuit la totalité figée...

La pulsion – l'«impulsion» – signifie donc la fissure, la fracture. En tant que force, elle est le facteur qui dynamise une possible mort-en-vie... du récit.

En tout cas, si la Loi de la pulsion fascine Jules Maigret c'est bien dans la mesure où elle fait face à l'autre Loi – celle du Palais de Justice – tout en ayant une place au sein même de son énoncé (Art. 64 du Code).

Les deux espaces où ces deux Lois s'inscrivent (les domaines de la Police Judiciaire et le Palais de Justice) ne sont-ils d'ailleurs pas communiqués par une «porte vitrée» qu'il aurait fallu «condemner» «depuis dix ans au moins»?

mais on hésitait pour des raisons d'ordre pratique.74
La circulation entre ces deux espaces est, en effet, nécessaire pour que le système-Maigret prenne forme et continue.


NOTES
1.   G. SIMENON, Les Scrupules de Maigret (1957) in Tout Simenon 9, Paris, Presses de la Cité, 1989, p. 498.
2.   Id., Maigret et le client du samedi (1962) in Tout Simenon 11, Paris, Presses de la Cité, 1990, p. 528; ou, encore un exemple plus net de cette mésentente, dans Maigret se défend (1964) in Tout Simenon 12, Paris, Presses de la Cité, 1990.
3.   Constriction doublée de bêtise comme le laissent entendre ces mots ironiques: «Un juge d'instruction n'est pas nécessairement un imbécile et, de son bureau, il lui arrive de débrouiller des affaires que la police ne comprend pas...», Signé Picpus (1941) in Tout Simenon 24, Paris, Presses de la Cité, 1992, p. 427.
4.   G. SIMENON, Maigret aux Assises (1959) in Tout Simenon 10, Paris, Presses de la Cité, 1990, p. 437.
5.   Ibid., p. 451.
6.   G. SIMENON, Maigret chez le Ministre (1954) in Tout Simenon 7, Paris, Presses de la Cité, 1989, p. 452.
7.   Id., Maigret s'amuse (1956) in Tout Simenon 8, Paris, Presses de la Cité, 1989, p. 804.
8.   Id., Maigret et les braves gens. (1966) in Tout Simenon 11, Paris, Presses de la Cité, 1990, p. 444.
9.   Id., Maigret se trompe (1953) in Tout Simenon 7, op. cit. p. 106.
10.   Id., Les Scrupules de Maigret (1957) in Tout Simenon 9, op. cit. p. 452.
11.   Un Echec de Maigret (1956) pose cette éventualité.
12.   Par exemple, dans L'Affaire Saint-Fiacre (1932), Les Scrupules de Maigret (1957), Maigret et le client du samedi (1962), Maigret hésite (1968), La Folle de Maigret (1970).
13.   G. SIMENON, Maigret hesite (1968) in Tout Simenon 14, Paris, Presses de la Cité, 1991, p. 155; p. 228; p. 133.
14.   Id., La Maison du juge (1940) in Tout Simenon 23, Paris, Presses de la Cité, 1991, p. 155; p. 228; p. 463.
15.   Id. Maigret tend un piège (1955) in Tout Simenon 8, op. cit. p. 267.
16.   Id., L'Amie de Mme Maigret (1949) in Tout Simenon 4, Paris, Presses de la Cité, 1988, p. 229.
17.   Id., La Tête d'un homme (1930) in Tout Simenon 16, Paris, Presses de la Cité, 1991, p. 748.
18.   Id., Un Crime en Hollande (1931) in Tout Simenon 16, op. cit. p. 600
19.   Par exemple, le corps dépecé de la victime dans Maigret et le corps sans tête, les deux dents dans L'Amie de Mme Maigret, etc.
20.   FR. DAGOGNET, Des corps au corps lui-même, «Le Corps» (dir. J.-CHR. GODDARD et M. LABRUNE), Paris, Vrin, 1992.
21.   Dans un passé parfois éloigné de l'enquête (par exemple, La Guinguette à deux sous ou Un Noël de Maigret), dans le présent ou dans un avenir proche. On pourrait considérer Maigret chez le ministre (1954) comme une exception si ce n'est que le rapport Calame est intimement lié à l'effondrement d'un sanatorium qui a jadis causé la mort de 128 enfants. Par ailleurs, il est fréquent que le suicide soit appréhendé comme un meurtre indirect. A ce sujet, cfr. L'Ecluse n° 1, in Tout Simenon 18, Paris, Presses de la Cité, 1991.
22.   P. FEDIDA, L'anatomie dans la psychanalyse, Lieux de l'écriture in «Nouvelle Revue de Psychanalyse» n° 3, 1971, p. 110.
23.   Ibidem.
24.   Ibidem.
25.   Même réduit à deux dents, comme dans le corps calciné de L'Amie de Mme Maigret(1949) in Tout Simenon 4, op. cit.
26.   Dans, par exemple, La Première enquête de Maigret (1948), Le Mémoires de Maigret (1950), Maigret et le corps sans tête (1955), Un Echec de Maigret (1956).
27.   G. SIMENON, Maigret et le corps sans tête,UGE Poche Presses de la Cité, 1995, p. 52.
28.   J. DUBOIS, Le Roman policier ou la modernité, Paris, Nathan 1992, p. 101.
29.   Cfr. infra: «Or Maigret [...] restait Maigret», G. SIMENON, Pietr-le-Letton (1929) in Tout Simenon 16, op. cit. p 421
30.   G. SIMENON, Félicie est là (1941) in Tout Simenon 24, Paris, Presses de la Cité, 1992, p. 576.
31.   Id., Cécile est morte in Tout Simenon 23, op. cit. p. 228.
32.   Id., La Maison du juge in Tout Simenon 23, op. cit. p. 420.
33.   Id., Maigret et l'homme du banc (1952) in Tout Simenon 6, Paris, Presses de la Cité, p. 330.
34.   Id., Monsieur Gallet, décédé. (1930) in Tout Simenon 16, op. cit. pp. 44-47.
35.   Id., p. 83.
36.   Les cas où Maigret se rapproche de la figure du coupable parce qu'il provoque – plus ou moins à son insu ou par accident – ou parce qu'il n'évite pas une mort ou un suicide ne sont pas absents de la série, par exemple et notamment: Maigret aux Assises, op. cit.
37.   Id., Maigret et la jeune morte (1954) in Tout Simenon 7, op. cit. pp. 346-348. A propos de la dernière phrase de cette citation, je n'insisterai pas ici sur le rôle de la photo dans le roman policier et dans d'autres romans de Maigret, par exemple La Maison du juge, op. cit. p. 426.
38.   Pietr est aussi Hans, Fédor, Oswald, Olaf, Swann. Par ailleurs, les fausses identités, les faux noms sont fréquents dans la série des Maigret: Le Pendu de Saint-Pholien, M. Gallet décédé, etc.
39.   Id., Pietr-le-Letton (1929) in Tout Simenon 16, op. cit. pp. 420-421.
40.   Id., L'Ombre chinoise ( 1931) in Tout Simenon 17, Paris, Presses de la Cité, 1991, pp. 271-272.
41.   Id. p. 273
42.   Dans Maigret hésite ( 1968)in Tout Simenon 14, op. cit. p. 160.
43.   Lecocq dans Le Pendu de Saint-Pholien (1930), James dans La Guinguette à deux sous (1931), Jaja dans Liberty-bar (1932), Hubert dans Maigret a peur (1953), Marcellin dans Maigret à l'école (1953), Mme Callas dans Maigret et le corps sans tête (1955), Planchon dans Maigret et le client du samedi ( 1962), Nathalie dans Maigret et M. Charles (1972)...
44.   G. SIMENON, Maigret et le corps sans tête (1955), Paris, UGE Poche Presses de la Cité, p. 79.
45.   Ibid., p. 185.
46.   Id., Au Rendez-vous des Terre-Neuvas (1931) in Tout Simenon 16, op. cit. p. 707 et s..
47.   Id., p. 711.
48.   Si Maigret devient, parfois, romancier, Simenon devient personnage dans Les Mémoires de Maigret in Tout Simenon 4, op. cit.
49.   «Il se faisait à lui-même l'effet d'un démiurge»: La Tête d'un homme in Tout Simenon 16, Paris, Presses de la Cité, 19, p. 819.
50.   «Il était quelque chose comme Dieu le Père»: L'lnspecteur Cadavre in Tout Simenon 24, op. cit., p. 539.
51.   Maigret, par moments, connaît aussi la vulnérabilité: blessé, à bout de forces (Pietr-le-Letton, Le Fou de Bergerac); faussement accusé (Maigret se défend, La Colère de Maigret)...
52.   Mobilité qui touche même les objets! Il n'est pas rare qu'elle déclenche l'histoire: Cécile est morte, La Folle de Maigret, La Pipe de Maigret...
53.   «0n aurait dit qu'il s'identifiait à ceux qu'il traquait et qu'il souffrait les mêmes affres qu'eux». La tête d'un homme in Tout Simenon 16, op. cit. p. 745.
54.   G. SIMENON, Maigret et la grande perche (1951) in Tout Simenon 5, Paris, Presses de la Cité, 1988, p. 581; p. 602; p. 635.
55.   Id., L'Ecluse n° 1 (1933) in Tout Simenon 18, op. cit. p. 471; p. 488; p.515.
56.   Id., Maigret se trompe in Tout Simenon 7, op. cit. p. 96.
57.   Id., Maigret chez le Ministre (1954), id, p. 534; p. 543; p. 550.
58.   Id., La Maison du juge in Tout Simenon 23, op. cit. p. 448.
59.   Id., L'Inspecteur Cadavre in Tout Simenon 24, op. cit. p. 477.
60.   Id., Maigret et le tueur ( 1968) in Tout Simenon 14, op. cit. p. 745.
61.   Id., Maigret et l'affaire Nahour (1966) in Tout Simenon 13, Paris, Presses de la Cité, 1990, p. 393.
62.   Id., Félicie est là in Tout Simenon 24, op. cit. p. 619.
63.   Id., L'Inspecteur Cadavre in Tout Simenon 24, op. cit. p. 516.
64.   Rappelons un exemple: «[...] il s'ingéniait à imiter Emile Boulay». La Colère de Maigret (1962) in Tout Simenon 12, op. cit. p. 56.
65.   En guise d'exemple, le geste de planter le poignard dans le cœur de la victime. Cfr. M Gallet décédé (supra).
66.   G. SIMENON, Maigret et l'affaire Nahour( 1966) in Tout Simenon 13, op. cit. p. 324.
67.   Id., Cécile est morte (1940) in Tout Simenon 23, op. cit. p. 291-292.
68.   Id., Signé Picpus in Tout Simenon 24, op. cit. p. 459.
69.   Il en est ainsi pour la médecine... au grand regret du Dr Pardon. Par ailleurs, c'est dans Maigret aux Assises (1959) que Simenon introduit le parallélisme entre Droit et Médecine, cfr. Tout Simenon 10, op. cit. p. 438; 451; 471-72.
70.   G. SIMENON, Maigret se trompe in Tout Simenon 7, op. cit. p. 104.
71.   Pour cela, il «arrange» ses rapports officials: Monsieur Gallet décédé, Un Crime en Hollande, La Folle de Maigret...
72.   G. SIMENON, Maigret se défend in Tout Simenon 12, op. cit. p. 552.
73.   Les cas de maladie mentale chez le coupable sont fréquents dans la série: La Danseuse du Gai-Moulin, L'Ombre chinoise, Maigret et le tueur, Maigret hésite...
74.   G. SIMENON, Cécile est morte (1940) in Tout Simenon 23, op. cit. P. 225.


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