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Les quatre fidèles de Maigret

par Murielle Wenger

[English translation]

"Ici, Maigret... Passez-moi quelqu'un de mon bureau, s'il vous plaît... Peu importe... Janvier, Lucas ou Lapointe de préférence..." (HES)
  1. Introduction
  2. "des gaillards qui connaissaient ses m├ęthodes"
  3. De l'importance du tutoiement
  4. Portrait de quatre mousquetaires
    4.1. Lucas
    4.2 Janvier
    4.3 Torrence
    4.4 Lapointe
  5. Conclusion
    un graphique résumant les apparitions de chaque fidèle en fonction du corpus

  1. Introduction

    Amis Maigretphiles, peut-être vous souvenez-vous qu'en 2006, je vous avais présenté une étude des collaborateurs de Maigret, et qu'à cette occasion, je vous avais promis un article sur les "quatre fidèles", les plus proches collaborateurs de Maigret, ceux avec lesquels il a les liens les plus rapprochés, ceux qui constituent, en quelque sorte, sa garde rapprochée, à savoir Lucas, Janvier, Lapointe et Torrence. Voici le moment venu de tenir ma promesse, et je vais –enfin! – pouvoir vous présenter mon étude sur ces importants personnages de la série des Maigret.

    Ce qu'il y a de remarquable dans les romans de Maigret, c'est ce "héros" rendu si humain, si vivant par son créateur, en le dotant de caractéristiques très proches de la "vie de tous les jours"; il lui a donné des manies, des envies, des préférences culinaires, un physique qui le rend extraordinairement présent pour le lecteur. C'est le talent de Simenon d'en avoir fait un être de chair, au sens propre et au figuré, et il est plutôt rare en littérature d'avoir affaire à un personnage dont on connaisse autant de l'intimité. De plus, Simenon a eu le génie de l'avoir doté d'un entourage qui lui sert à la fois d'exutoire, de confident, et de contrepoids. D'un côté, Mme Maigret, le complément indispensable à l'équilibre du commissaire, et de l'autre, sa "garde rapprochée" de fidèles collaborateurs, grâce auxquels il peut échapper à la malédiction de la nostalgie de sa paternité perdue...

    De plus, Simenon a créé ces quatre personnages comme des entités reconnaissables et différenciées, les dotant de caractéristiques propres qui en font des individualités (cf. MEM: "Où cinquante inspecteurs plus ou moins anonymes grouillaient en désordre, je n'en ai gardé que trois ou quatre ayant une personnalité propre."), ce qui permet non seulement de donner une authenticité à la partie de la vie de Maigret qui se déroule au bureau, mais encore d'offrir au commissaire une diversité dans la manifestation de ses sentiments. Ainsi, Maigret agira avec Lucas comme avec son second, celui qui le remplace, tandis qu'avec Janvier, puis avec Lapointe, c'est la notion de paternité qui sera plus en jeu, Maigret "chaperonnant" les deux hommes dans leur apprentissage de leur métier. Le cas de Torrence est un peu différent: d'abord second de Maigret au début du corpus, après un "accident de parcours", comme nous le verrons plus loin, il est remplacé dans cette fonction par Lucas, et le "gros Torrence" assumera par la suite un autre rôle, à la fois moins proche du commissaire, mais important néanmoins par la touche d'humour qu'il amène dans les romans.

     

  2. "des gaillards qui connaissaient ses méthodes" (JUG)

    Si je parle des "quatre fidèles", ce n'est pas un hasard, puisque c'est Simenon lui-même qui emploie ce qualificatif à leur égard:

    "Lucas avait compris que c'était sérieux. Maigret lui téléphonait, à lui, passait relever Torrence de sa planque pour l'emmener aussi, et, automatiquement, Lucas pensait à Janvier, l'autre fidèle, comme s'il était anormal que l'expédition eût lieu sans lui." (LOG)

    C'est Simenon aussi qui fait le distinguo entre ces quatre inspecteurs et les autres collaborateurs de Maigret, qualifiant les quatre hommes d' "équipe personnelle" (PAR) de Maigret, les appelant ses inspecteurs favoris" (TUE), ses collaborateurs "les plus proches" (DEF, NAH, TUE, CHA), "les plus intimes" (HES).

    Si Maigret interpelle tous ses collaborateurs d'un familier "mes enfants", c'est à Lucas, Janvier, Torrence et Lapointe que vont sans conteste ses préférences. Il a avec ces quatre hommes une relation très proche, à la fois amicale ("En dehors de ses collaborateurs les plus proches, comme Lucas, Janvier, Torrence et, plus récemment, le jeune Lapointe, pour lesquels Maigret avait une réelle affection, le commissaire n'avait pour ami que le docteur Pardon" NAH) et paternelle, en particulier avec Lapointe, comme nous le verrons plus tard.

    Maigret a non seulement reporté sur eux l'affection qu'il n'a pu donner à un fils, mais il les apprécie aussi parce qu'entre eux et lui, il n'est pas nécessaire d'échanger de longues phrases, un coup d'œil suffit souvent pour se comprendre; nul besoin pour le commissaire de donner de longues explications, même si parfois il les prend pour confidents de ses "cogitations", ce dont ils se montrent flattés.

    De leur côté, les quatre fidèles vouent à leur patron un véritable "culte". Le mot est de Simenon lui-même, et il apparaît au moins deux fois sous sa plume. Ainsi dans VOY:

    "Ils étaient trois, au Quai [...] à vouer au commissaire une admiration qui confinait à un culte: Lucas, le plus ancien, Janvier, qui avait été jadis aussi jeune, aussi inexpérimenté et aussi ardent que Lapointe, et enfin celui-ci, le "petit Lapointe" comme on disait."

    Et dans NEW:

    "Torrence, lui, qui n'en avait pas moins un véritable culte pour le commissaire".

    Ils comprennent si bien leur chef que rien qu'à la façon dont il entre dans leur bureau, ils savent à quoi s'en tenir sur son humeur. Remarquons aussi que Maigret se rend souvent dans leur bureau, pas forcément pour leur donner un travail ou des consignes, mais parce que c'est pour lui une façon de se "ressourcer", de retrouver des liens qui lui sont chers. Si Mme Maigret représente le pôle affectif, à la fois conjugal et "culinaire", du domicile de Maigret, les inspecteurs sont l'autre pôle affectif, également culinaire, car Maigret aime emmener ses collaborateurs prendre un verre ou manger à la Brasserie Dauphine, mais aussi celui du travail partagé; et il est frappant de constater, à côté des références paternelles dont est émaillée la relation de Maigret à ses inspecteurs, que Simenon use aussi de l'allusions symbolique du maître et de ses élèves, une forme "substitutive" de la paternité. Ainsi, nous avons d'un côté ce passage, tiré de MIN, et déjà cité dans mon étude des collaborateurs, mais que je reprends ici, car il est un résumé parfait de la relation paternelle entre Maigret et ses hommes:

    "Ce n'était pas la première fois qu'il faisait une de ces entrées-là, moins en patron qu'en copain. Il ouvrait la porte du bureau des inspecteurs et, repoussant son chapeau sur la nuque, allait s'asseoir sur le coin d'une table, vidait sa pipe sur le plancher en la frappant contre son talon avant d'en bourrer une autre. Il les regardait les uns après les autres, occupés à divers travaux, avec l'expression d'un père de famille qui rentre chez lui le soir, content de retrouver les siens, et qui en fait le compte."

    D'un autre côté, nous pouvons citer cet extrait tiré de FAN, qui marque le pan "maître-élèves" de cette relation:

    Comme celui lui arrivait souvent, il n'entra pas directement chez lui, mais passa par le bureau des inspecteurs. Sous les globes lumineux, chacun travaillait à sa table comme les élèves d'une école du soir. Il ne regarda personne en particulier, mais cela le rassurait de reprendre contact avec la maison et son atmosphère professionnelle. Pas plus que des collégiens au passage du professeur, ils ne levaient la tête; et pourtant chacun sut qu'il était grave, anxieux, que son visage n'était pas seulement marqué par la fatigue, mais par une sorte d'épuisement."

     

  3. De l'importance du tutoiement

    La proximité de la relation entre Maigret et ses hommes est aussi dénotée par l'emploi du tutoiement par le commissaire vis-à-vis d'eux. Maigret emploie le "tu" de façon circonspecte, et rares sont ceux à qui il s'adresse de cette façon, mis à part le tutoiement particulier employé par le policier vis-à-vis de certains de ses "clients", généralement ceux dont l'origine sociale est dénoté comme "basse", petits cambrioleurs, filles publiques, marlous, etc., qui constituent les "professionnels" du crime auxquels les policiers ont affaire le plus souvent, et avec lesquels ils sont, en quelque sorte, sur un terrain d'égalité. Les suspects ou coupables présumés des classes sociales plus "élevées", celles où les crimes sont plus accidentels (cf. MEM "des crimes qui sont soudain commis dans les milieux où l'on s'y attendrait le moins", dans des "milieux où nous serions difficilement admis, où nous ferions tache"), ceux-là sont en général vouvoyés par le commissaire.

    En dehors du tutoiement "professionnel", Maigret utilise peu le "tu", qu'il réserve essentiellement à sa femme; même Pardon, son seul véritable ami, est vouvoyé par le commissaire. Avec ses anciens camarades de collège, il préfère le "vous", permettant une certaine distance (voir Fumal dans ECH). Finalement, seuls ses proches collaborateurs ont droit à un "tu" familier, et encore !

    Si Moers est presque aussi souvent tutoyé que vouvoyé, Maigret emploie avec ses collaborateurs plus ou moins proches, inspecteurs de quartier, hommes de sa brigade ou inspecteurs provinciaux, parfois le tu, parfois le vous, selon d'une part ses affinités, et d'autre part son humeur du moment (voir l'étude de Maigret et ses collaborateurs).

    Avec les quatre fidèles, les choses sont moins évidentes qu'il n'y paraît. Alors qu'on pourrait s'attendre à un tutoiement allant de soi, ceux-ci sont parfois vouvoyés, et les explications données par Simenon lui-même sont plutôt contradictoires. Donnés par l'auteur dans des romans de la dernière partie du corpus, ces "éclaircissements" – qui n'en sont pas tout à fait – nous montrent plutôt que Simenon n'est pas très au clair sur ce tutoiement, et qu'à tout le moins il ne semble pas avoir pris la peine de relire ses romans avant de lancer ces affirmations. Mais examinons plutôt les faits.

    La première "explicitation" du tutoiement par Maigret de ses collaborateurs, est donnée dans SCR:

    "En dehors de Janvier, qu'il avait toujours tutoyé, Maigret n'employait le tu – et seulement avec quelques-uns – que dans le feu de l'action, ou encore quand il était très préoccupé."

    Voyons maintenant la deuxième explication, trouvée dans PAR:

    "Ils étaient quelques-uns, comme ça, que le commissaire tutoyait, des anciens d'abord, avec qui il avait débuté et qui, à l'époque, le tutoyaient aussi, qui n'osaient plus, qui l'appelaient maintenant monsieur le commissaire ou, quelquefois, patron. Il y avait aussi Lucas. Pas Janvier, il ignorait pourquoi. Et enfin les très jeunes, comme le petit Lapointe."

    Hum, alors, qu'en est-il de Janvier, tutoyé ou pas ?

    Voyons maintenant la troisième explication, donnée dans TUE:

    "De tous ses collaborateurs, Lucas était le plus ancien, et il arrivait à Maigret de le tutoyer. Il tutoyait Lapointe aussi, parce qu'il avait débuté tout jeune, alors qu'il avait encore l'air d'un gamin trop poussé."

    Bon, voilà qui a l'air plus clair pour Lapointe et pour Lucas, encore que...

    Enfin, la quatrième explication est contenue dans SEU:

    "[Janvier:] C'était le seul qu'il tutoyait d'une façon régulière. Il lui arrivait aussi de tutoyer le petit Lapointe, le dernier arrivé de l'équipe. Quant aux autres, il leur disait vous, sauf parfois quand il était distrait ou dans le feu de l'action."

    Il semblerait que Janvier soit plutôt tutoyé, mais si on prend un autre exemple, assez "parlant", dans le corpus, on voit que la contradiction existe encore: au chapitre 6 de VIN, lorsque Maigret a réuni dans son bureau ses collaborateurs pour faire le point sur l'affaire Pigou, on voit le commissaire distribuer à chacun ses consignes, et c'est ainsi qu'il dit à Janvier: "Vous Janvier, vous allez choisir six hommes qui se relayeront [...]", à Torrence: "A vous, Torrence. [...] Votre secteur est la place des Vosges [...]", à Lucas: "A Lucas, à présent. Toi, Lucas, tu couvriras le quai de Charenton.", et à Lapointe:"Tu restes ici, à ma disposition [...] Tu réunis aussi les informations [...]".

    Voilà qui ne nous éclaircit guère sur ce problème du tutoiement. Aussi ai-je essayé une analyse un peu plus fouillée du corpus, et j'ai tenté de dégager une éventuelle règle dans l'emploi du tu et du vous par le commissaire à l'égard de ses quatre fidèles.

    J'ai donc examiné le cas de chaque inspecteur, en laissant de côté les romans où ils sont juste cités, mais où Maigret ne s'adresse pas directement à eux; les romans où Maigret les interpelle directement étant de loin les plus nombreux, les chiffres trouvés sont donc significatifs.

    Examinons d'abord le cas de Lucas:

    Sur les 56 romans où Lucas est interpellé par Maigret, le commissaire utilise dans 48 romans le tutoiement, dans 1 seul roman il utilise uniquement le vouvoiement, et dans 7 romans, il utilise les deux formes. La première chose à noter est que le tutoiement est bien la forme la plus utilisée par Maigret, ce qui semble aller assez de soi entre deux hommes dont l'un est le "plus ancien collaborateur" de l'autre.

    Le seul roman où Maigret n'utilise que le vouvoiement est PRO, et cela s'explique probablement par le fait que c'est le premier roman, dans l'ordre chronologique de rédaction, où Maigret travaille vraiment avec Lucas. Celui-ci n'était que cité dans LET. Dès le roman suivant (PHO), Maigret se mettra à tutoyer son inspecteur.

    Si nous examinons les 7 romans où le commissaire utilise les deux formes, nous constatons les points suivants: d'abord, dans TET, Maigret emploie le tu et le vous à part égale, utilisant le tutoiement dans le feu de l'action ou quand il est ému. On pourra donner comme exemple un extrait du chapitre 2, où Maigret donne une simple consigne à Lucas: "Ecoutez, vieux! ...Vous allez filer à la rédaction du "Sifflet", rue Montmartre...", et un extrait du chapitre 3, lorsque Heurtin attaque Dufour à la Citanguette: Maigret, qui a assisté de loin à la scène, ordonne à Lucas:"Vite!... Prends une voiture... Cours là-bas....".Dans les romans NUI, MAJ, SIG, VOY et SCR, Maigret tutoie en principe Lucas, et il ne le vouvoie que dans un contexte bien précis, celui où il s'adresse à lui en présence d'un tiers, par exemple un suspect qu'il interroge, et ce vouvoiement est en quelque sorte "officiel": ainsi dans SIG, Maigret est en train d'interroger Le Cloaguen à propos de ses visites à Mlle Jeanne: "Alors Maigret se lève, se dirige vers la porte, appelle Lucas, et d'une voix sévère: -Voyons, brigadier...Je constate que vos informations sont inexactes [...] Vous m'avez bien affirmé, brigadier, que Mlle Jeanne ne tirait jamais les cartes". Enfin, dans CLO, où Lucas n'apparaît qu'à deux reprises, lorsque Maigret l'envoie chercher les affaires du clochard à l'hôpital, et lorsque l'inspecteur les lui ramène, Maigret le vouvoie d'abord: "Venez un moment dans mon bureau. C'était pour l'envoyer à l'Hôtel-Dieu [...] On va sans doute vous renvoyer de bureau à bureau [...] Vous feriez mieux de vous munir d'une lettre qui les impressionne", puis, au retour de Lucas, qui lui rapporte les affaires du clochard et les lui commente, Maigret lui demande: "Tu as pris les empreintes ?". Dans ce cas-ci, je mettrais plutôt le vouvoiement de Maigret sur le compte de la distraction...

    Voyons maintenant le cas de Janvier:

    Ici de nouveau, le tutoiement apparaît bien comme la forme la plus courante employée par Maigret, ce qui s'explique à la fois par l'âge de Janvier au début du corpus (un jeune homme de 25 ans dans TET), puis par le rapport paternel que Maigret entretien avec lui (voir infra). Sur les 45 romans où Maigret s'adresse directement à Janvier, il le tutoie dans 39 romans, le vouvoie dans un seul roman, et emploie les deux formes dans 5 romans. Dans le seul roman où il vouvoie uniquement l'inspecteur (VIN), celui-ci intervient très peu, et la seule scène où il s'adresse directement à lui est celle citée plus haut. On pourrait parler ici aussi d'un vouvoiement "officiel". Dans les romans où Maigret utilise les deux formes, nous trouvons dans CON la forme "officielle", comme pour Lucas, lorsque Maigret s'adresse à Janvier en présence d'un tiers, et dans les 4 autres romans (SIG, obs, VAC et TUE), Maigret tutoie plutôt Janvier, le vouvoyant parfois par "distraction".

    Parlons à présent de Torrence:

    Le rapport de Maigret et Torrence étant plus complexe (voir infra), cette complexité se traduit aussi dans l'emploi du tu et du vous. Sur les 31 romans concernés, Maigret tutoie Torrence dans 23 cas, il le vouvoie dans 6 romans et dans 2 romans il emploie les deux formes. Il a commencé par vouvoyer Torrence dans LET, puis il l'a tutoyé quand l'inspecteur réapparaît dès le cycle Gallimard. Il emploie uniquement le vous dans SCR, TEM, CON, VIN et FOL (nous verrons aussi plus loin quel rôle Torrence tient dans ces romans), et enfin Maigret emploie les deux formes dans BRA et SEU, encore que nous puissions noter que dans ces deux romans, le vous est utilisé beaucoup plus souvent que le tu. (voir dans BRA cette phrase à propos de Torrence: "Il ne le tutoyait pas, bien qu'il le connût depuis beaucoup plus longtemps que Lapointe.")

    Enfin, examinons le cas de Lapointe:

    Ici, les choses sont beaucoup plus claires: sur les 34 romans considérés, nous trouvons un seul cas de vouvoiement, dans SCR, où, notons-le, Maigret tutoie en principe l'inspecteur, et il ne le vouvoie qu'à deux reprises, un peu par "distraction". Le tutoiement paraît évident avec Lapointe, que Maigret a vraiment "pris sous son aile", et qui est pour lui un incontestable "substitut de paternité".

    Nous pouvons donc conclure, à propos du tutoiement, que celui-ci est le plus usité par Maigret avec ses quatre fidèles, qu'il parait évident que Maigret emploie cette forme d'adresse au vu des liens qui l'unissent à ses inspecteurs, et que le vouvoiement indique, cela va de soi, une forme de distanciation prise par le commissaire suivant les circonstances. Le tu, familier, amical et paternel, est réservé par Maigret à ses proches, et les quatre fidèles font sans conteste partie de la "famille" du commissaire...

     

  4. Portrait de quatre mousquetaires

    4.1 Le brave Lucas

    Après être brièvement apparu dans LET, où son nom est cité par Torrence, il rejoint Maigret dans PRO en tant qu'inspecteur parce qu'"il travaillait presque toujours avec Maigret", puis devient brigadier dès PHO (il a pris en quelque sorte la place de Torrence, tué dans LET, et "ressuscité" par Simenon dans le cycle Gallimard). Décrit dès sta comme le "second" de Maigret, son "meilleur collaborateur" (eto), son "meilleur brigadier" (FEL), il est le "bras droit" (MEU) de Maigret, qu'il remplace souvent au bureau quand le commissaire est absent (AMI, MEU, CHA). Qualifié encore de "plus ancien collaborateur" (NUI, VOY, DEF, TUE, VIN), c'est lui qui prendra la place de Maigret quand celui-ci sera à la retraite (FAC, MEM).

    a) antécédents

    Parallèlement à sa présence "officielle" dans le corpus de Maigret, le nom de Lucas apparaît également dans quelques romans publiés sous pseudonymes: d'abord dans quatre romans signés Christian Brulls: L'inconnue, Fièvre, Les forçats de Paris et L'évasion. Dans les deux derniers, le nom de Lucas est seulement cité, alors que dans les deux premiers, Lucas joue un rôle plus important: dans Fièvre, il est inspecteur sous les ordres du commissaire Torrence, alors que dans L'inconnue, les rôles sont inversés: c'est Lucas qui est commissaire, et Torrence son inspecteur. Lucas intervient aussi dans deux romans signés Georges Sim, La fiancée du diable et Matricule 12, dans lesquels il est commissaire.

    De plus, Simenon a aussi mis en scène Lucas dans des nouvelles et romans signés de son nom, à savoir les romans Les suicidés, Le testament Donadieu, L'homme qui regardait passer les trains, Monsieur La Souris, L'outlaw et L'enterrement de Monsieur Bouvet; et les nouvelles Philippe (dans le recueil "Les Treize Coupables"); L'énigme de la Marie Galante (dans le recueil "Les sept minutes"); La Bonne Fortune du Hollandais, L'Amiral a disparu, La Sonnette d'Alarme, Le Château de l'Arsenic, L'Amoureux aux Pantoufles (dans "Le Petit Docteur"); L'arrestation du musicien, Le vieillard au porte-mine, Le ticket de métro, Le prisonnier de Lagny, Le club des vieilles dames, Le docteur Tant-Pis, Le chantage de l'agence O (dans le recueil "Les dossiers de l'agence O"). Dans Les suicidés, L'outlaw et L'enterrement de Monsieur Bouvet, Lucas est inspecteur (dans L'outlaw il est sous les ordres du commissaire Lognon), alors que dans les trois autres romans cités, ainsi que dans les nouvelles, il est commissaire.

    Je n'entrerai pas ici dans les détails de l'intrigue de ces romans et nouvelles "hors corpus", mais j'y emprunterai quelques éléments intéressants qui permettront de compléter le portrait de Lucas que je vais vous tracer.

    b) portrait physique

    Petit (eto, MAJ, pip, FAC, MME, noe, PIC, LOG, TRO, PAR, COL), rond (SIG), grassouillet (AMI), "presque aussi gros [que Maigret], en plus court" (POR), ce qui fait que le commissaire paraît "deux fois aussi grand et volumineux que Lucas" (LOG), le brigadier essaie de copier les attitudes de son chef: "Lucas, obstiné à ressembler à Maigret en tous points, bourre placidement une pipe" (SIG); "Lucas était presque sa réplique, avec une tête en moins, des épaules moitié moins larges et un visage qu'il avait peine à rendre sévère. Sans forfanterie, peut-être sans s'en rendre compte, par mimétisme, par admiration, il en était arrivé à copier son patron dans ses moindres gestes, dans ses attitudes, dans ses expressions [...] Même sa façon de humer le verre de prunelle avant d'y tremper les lèvres..." (noe).

    Sa courte silhouette au ventre bedonnant, aux jambes courtes (TRO), son allure de "petit gros qui marche en sautillant" (AMU), "en traînant un peu la patte gauche" (MIN), le fait penser "à un de ces chiens corniauds qui ont l'air de saucissons à pattes" (MOR). La comparaison "canine" revient d'ailleurs plusieurs fois sous la plume de Simenon: ainsi dans SIG, quand Maigret apprend l'accident arrivé à Mascouvin: "Lucas est debout près de lui, un Lucas qui détourne le regard et qui a l'air d'un chien battu"; dans pip, lorsque Maigret va chercher Joseph à Chelles: "Lucas fermait la marche avec l'indifférence d'un chien de Terre-neuve"; dans PIC, la tante d'Arlette est accompagnée par Lucas à l'Institut médico-légal: "Elle était plus grande que le brigadier, très sèche, et, dans le couloir où elle marchait la première, elle avait un peu l'air de l'emmener au bout d'une laisse."; dans MEU, Maigret rejoint Lucas à Cochin où Janvier vient d'être opéré: "Le petit Lucas fit quelques pas à sa rencontre, avec la démarche oblique d'un chien battu." Notons qu'à part l'effet comique de cette description, la comparaison peut aussi être "morale" et évoquer la fidélité...

    Le portrait peut être encore complété en disant que Lucas, imberbe, en général rasé de près (VIE), sauf quand il a passé la nuit (LOG), porte une "moustache à la Charlot"; c'est du moins ce que l'on apprend dans L'arrestation du musicien ! Avec le temps, il est devenu chauve (DEF, L'homme qui regardait passer les trains).

    Au niveau de l'habillement, Lucas porte le même genre de vêtements que son patron, datation historique de l'écriture oblige: chapeau (PHO, TET, fen, LOG, TRO, ECO, JEU), de paille en été (pau), un panama qui, sur sa tête, prend "des allures de hutte indigène ou d'abat-jour" ! (GRA); pardessus (PHO, fen, MAJ, LOG, TRO) noir (LOG, SCR), ample et long, qui le fait ressembler à un éteignoir, dixit Torrence ! (L'arrestation du musicien); veston (Monsieur La Souris); gilet (L'homme qui regardait passer les trains); lorsqu'il est de bonne humeur, il arbore une cravate claire (MOR), voire carrément "de fantaisie, bleue à pois blancs" (L'amoureux aux pantoufles) !

    Notons enfin que, s'il arrive à Lucas de fumer la cigarette (pip, TRO, L'enterrement de Monsieur Bouvet), il préfère, en digne émule de son patron, fumer la pipe (PRO, NUI, MAI, SIG, noe, Monsieur La Souris), ce qu'il fait évidemment "avec une placidité copiée sur celle du commissaire" (FEL) !

    c) portrait moral

    Consciencieux (sta, pip, MME), obstiné (CEC), patient (SIG), minutieux (pau, CLO), déterminé (PAT), essayant – avec peine ! – de paraître sévère (PIC), ayant du flair et du doigté, mis à part le défaut qu'"on devinait sans peine sa profession" (SCR), ses qualités sont appréciées par Maigret, qui verra d'un très bon œil son brigadier lui succéder à sa place de commissaire.

    Et une fois nommé commissaire, Lucas continuera à prendre modèle sur son ancien patron, adoptant les mêmes attitudes: "Le commissaire Lucas posait ses questions avec bienveillance, avec toujours l'air de n'y attacher qu'une importance secondaire." (Monsieur La Souris); "Lucas, pendant ce temps, prenait un air parfaitement idiot, bourrait une pipe, hésitait à l'allumer." (ibid.); "S'il jouait les croquemitaines, c'était néanmoins avec une étincelle de gaieté dans le regard" (L'amoureux aux pantoufles).

    Et s'il reste un homme calme, paisible, placide (La bonne fortune du Hollandais), il prend néanmoins le "défaut" de ses qualités, puisqu'il devient scrupuleux et tatillon (L'arrestation du musicien).

    d) rapport à Maigret

    Les deux hommes sont très proches, se comprenant sans qu'il y ait besoin de longues explications (PRO, DEF), un clin d'œil ou un coup d'œil (CEC, MAJ, BAN, PAR, COL), un échange de regard (SIG, FEL, HES) peuvent suffire, car Lucas connaît bien son chef (POR, CAD, FEL, VAC, LOG, DEF). S'il arrive à Maigret de traiter Lucas d'idiot (MAJ) ou d'imbécile (SIG), il lui garde cependant toute son affection, qui se traduit par les termes de "brave Lucas" (FEL, MAI, AMI, MME, noe, MEU, LOG, REV, TRO, VOY, NAH, VIN, FOL), "vieux" (PHO, NUI, eto, CEC, MAJ, FEL, MOR, AMI, REV, FAN, PAT, HES, TUE), "mon vieux" (CEC, MAJ) ou "mon vieux Lucas" (PHO, MAJ, FEL, pau, noe, CLI, DEF), tandis que Lucas continue de l'appeler "patron" même lorsque celui-ci est à la retraite (MAI)...

    e) état civil

    • identité: le prénom de Lucas n'apparaît jamais dans le corpus des Maigret; néanmoins, on le connaît, grâce au renseignement trouvé dans Le testament Donadieu: Lucas est prénommé André

    • âge: il a une dizaine d'années de moins que Maigret (MEU)

    • famille: il est marié (pip, MOR, ECH, VOY, SCR) sa femme s'affole pour un rien et n'aime pas avoir quelqu'un à dîner (MEU); il a un beau-frère qui a travaillé comme aide-comptable (ECH); il a de la famille à Pau (AMU); un petit-cousin de sa femme travaille comme concierge à la Sorbonne (DEF); il n'est jamais mentionné dans le corpus que Lucas ait des enfants; une seule allusion à une possible descendance est faite dans L'énigme de la Marie-Galante

    • domicile: il habite sur la rive gauche (LOG)

    f) hauts faits d'armes et citations au tableau d'honneur

    • filatures: Victor Gaillard (GUI), Gassin (ECL), Victor Poliensky (MOR), Marton (SCR)

    • planques: déguisé en vieil infirme pour surveiller la bande des Polonais (sta, CEC, MOR); surveillance de la maison de Félicie (FEL); surveillance d'Aline Bauche (PAT)

    • recherches de renseignements: sur Fleury (MIN), sur le père Antoine (FOL)

    • arrestations mouvementées: Nicolas (pip), les gangsters (LOG), les voleurs de tableaux (TUE), Jo Mori (IND)

    • divers: centralisation des renseignements sur l'affaire Steuvels (MME), sur l'affaire Ward (VOY); chargé de l'affaire Mazotti (COL)

    4.2. Le petit Janvier

    Il apparaît dans le corpus pour la première fois dans TET, alors qu'il est chargé de la filature de Heurtin après son "évasion" de la Santé. Dans le cycle Fayard, il ne revient qu'une fois, pour une brève apparition dans GUI. Dès le cycle Gallimard, et surtout dans le cycle Presses de la Cité, il prendra une place importante, en tant qu'un des inspecteurs favoris de Maigret, qui aura pour lui une affection quasi paternelle, en attendant le "second fils" que sera Lapointe...

    a) antécédents

    Parallèlement au corpus des Maigret, Simenon a fait travailler Janvier dans quatre autres romans, à savoir Monsieur la Souris, Cour d'Assises, L'outlaw, La vérité sur Bébé Donge; dans deux nouvelles du recueil Les dossiers de l'agence O: L'arrestation du musicien et Le chantage de l'agence O; ainsi que dans la nouvelle Sept petites croix dans un carnet, parue dans le recueil Un Noël de Maigret.

    Alors que dans Cour d'Assises, son nom est juste cité comme celui d'un inspecteur de la Sûreté de Nice, dans La vérité sur Bébé Donge, il est inspecteur de la Brigade mobile à Cahors. Dans L'outlaw, il a rejoint Paris, et il travaille comme inspecteur pour le commissaire Lognon. Dans les trois nouvelles, il est inspecteur à la PJ, et en particulier dans Sept petites croix dans un carnet, il travaille avec le commissaire Saillard, un "sosie" de Maigret. Enfin, dans Monsieur la Souris, il est devenu brigadier, sous les ordres du commissaire Lucas.

    b) portrait physique

    Long et maigre (sta), devenu un peu ventripotent avec l'âge (CHA), la démarche dégingandée (MOR), il a un visage un peu poupin, toujours rasé de près et une peau rose (MEU) de blond (TET) ou de roux (FEL).

    Pour l'habillement, lui aussi suit la ligne "classique" de Maigret et de Lucas: imperméable ou pardessus (TET, PIC, PAR, NAH), chapeau (MOR, PIC, JEU, TEN, PAT), veston (MOR, TEN, VIE), cravate (TEN). Pour ses complets, il aime les couleurs claires (VOL), comme le gris (La vérité sur Bébé Donge).

    Il fume la cigarette (TET, FEL, GRA, JEU, AMU, VIE, ENF), une mauvaise habitude, surtout la nuit, et qui ne lui réussit pas (MEU) !

    c) portrait moral

    Entré tout jeune à la Brigade, il a les maladresses d'un débutant: voir dans TET: il essaie de prendre un air dégagé lorsqu'il est en "planque", se met presque à pleurer quand il se fait semer par Radek, qui réussit à le soûler. Il faut dire qu'il a un petit penchant pour l'alcool (PIC, JEU) !

    Mais il prendra peu à peu "de la bouteille", et ses qualités s'affirmeront: méticulosité (obs), air naturel (TRO) qui lui donne très peu l'air d'un policier (TRO, SCR), aimant les tâches délicates (MIN), et plein d'excitation quand il a réussi une mission (MOR, GRA, TRO, JEU, VOY, FAN).

    d) rapport à Maigret

    Comme déjà dit, Maigret a pour Janvier une affection qui tient du paternel (voir MEU: "En dehors de Lucas – son bras droit – Janvier avait toujours été son inspecteur favori. Il l'avait eu avec lui tout gamin, comme maintenant Lapointe, et il lui arrivait encore de l'appeler le petit Janvier."), et de son côté, Janvier éprouve aussi pour son patron un attachement quasi filial, connaissant ses méthodes et sa façon d'être, comme Lucas (voir par exemple JUG: "Quelqu'un du Quai des Orfèvres, un Lucas ou un Janvier, n'aurait pas eu besoin d'observer longtemps Maigret pour comprendre."), échangeant clins d'œil et regards complices (obs, MME, PIC, GRA, MIN, TEM, VIE, PAT, VOL, TUE, SEU, IND).

    L'affection de Maigret se traduit, comme pour Lucas, par l'emploi de termes tels "mon vieux Janvier" (obs, TUE), "vieux" (TET, FEL, MOR, MIN), "mon petit Janvier" (obs, MEU, GRA, JEU, TUE, IND), "mon petit" (SIG, MOR, TEM), et "petit" (MEU).

    Notons encore une fois que cette relation affectueuse atteint une telle profondeur qu'elle perdure après la retraite de Maigret: "Puis Janvier, le brave Janvier – qu'ils étaient donc tous braves, ce jour-là, et comme c'était bon de les trouver, comme c'était bon de travailler à la façon de jadis !" (FAC).

    e) état civil

    • identité: le prénom de Janvier nous est connu, car il est donné dans MEU: Janvier est prénommé Albert

    • âge: Janvier a vingt ans de moins que Maigret (AMU)

    • famille: c'est un des aspects les mieux renseignés dans le corpus; la famille et les enfants de Janvier tiennent une place assez significative dans les romans, et c'est un des côtés par lesquels Simenon en a fait un personnage particulièrement "vivant". C'est aussi ce qui permet d'aider à établir une chronologie des enquêtes de Maigret, car on apprend au fil des romans le mariage de Janvier, et la naissance de ses enfants. La femme de Janvier se prénomme Marie-France (VAC). Dans MOR, il n'est marié que depuis un an; dans AMI, sa femme a accouché; on saura dans GRA que c'est un garçon; dans PIC, l'enfant est encore un bébé; dans pip, Janvier attend un nouvel enfant; dans MEU, il a déjà deux enfants et attend le troisième (comme il espère une fille, on peut en déduire que les deux premiers sont des garçons !); dans REV, il a trois enfants dont le dernier n'a pas un an; dans CLO, sa femme va accoucher de son quatrième enfant; dans MIN, l'enfant vient de naître, et on apprend que sa fille s'appelle Monique (elle épousera plus tard un polytechnicien (MEM) !), et un des aînés se prénomme Pierrot.

      On apprend encore qu'il lui arrive d'emmener sa famille le dimanche du côté de Chelles (ASS), de Vaucresson (HES), chez sa belle-sœur (ENF) ou sa belle-mère (TUE); qu'un parent de sa femme a travaillé pour Campois (FAC); et que la sœur de sa femme a épousé Joseph, qui a été garçon de la Brasserie Dauphine (obs)

    • domicile: Janvier a d'abord habité rue Réaumur (MME), puis il s'est fait construire un pavillon (MEU) en banlieue (MEU, GRA, LOG, VOY)

    f) hauts faits d'armes et citations au tableau d'honneur

    • filatures: Heurtin et Radek (TET), Stéphan Strevzki (hom), Ellen Darroman (MAJ), Félicie et Jacques Pétillon (FEL), Alfonsi (MME), Meurant (ASS)

    • planques: déguisé en garçon de café pour surveiller la bande des Polonais (sta); surveillance de l'appartement des Le Cloaguen (SIG), fouille de l'appartement de Lagrange (REV), appartement de Lulu (TRO), appartement de Saint-Hilaire (VIE), appartement de Palmari (PAT), appartement de Léontine (FOL), immeuble des Sabin-Levesque (CHA)

    • recherche de renseignements sur le petit Albert (MOR), sur Arlette (PIC), sur Maria Van Aerts (GRA), sur Pierrot (TRO), sur Louise Laboine (JEU), sur Blanche Lamotte (MIN), sur Marton (SCR), sur Planchon (CLI), sur Marinette Augier (FAN), sur Ouéni (NAH), sur Joséphine Papet (ENF), sur Antoine Batille (TUE)

    • arrestations mouvementées: Oscar Bonvoisin (PIC), Eugène Benoît (MIN), Mme Moncin mère (TEN), Mme Blanc (ENF), Manuel Mori et Line Marcia (IND)

    • divers: assistance de Maigret dans l'affaire Combarieu (obs), où les deux hommes ont mené l'enquête un peu comme s'ils étaient "en goguette" !; blessure par balle au poumon droit (MEU); responsabilité de l'affaire Jave (AMU)

    4.3. Le gros Torrence

    Si Maigret se sent le "père" de ses inspecteurs, au même titre que M. de Tréville se sent le père de ses mousquetaires, Torrence est sans conteste le Porthos de Maigret... Il en a l'allure physique et la bonhomie cachée sous des dehors de "croquemitaine".

    Torrence apparaît officiellement dans le corpus des Maigret dans LET, où il est brigadier sous les ordres de Maigret, et son principal collaborateur. Malencontreusement tué par la plume de Simenon, celui-ci s'en "disculpera" plus tard (MEM: "je crois que, quelque part, Simenon l'a donné pour mort à la place d'un autre inspecteur, effectivement tué à mes côtés, celui-là, dans un hôtel des Champs-Elysées"), et le fera revivre aux côtés de Maigret. Il réapparaît ainsi dans la nouvelle hom, puis dans le cycle Gallimard, et le cycle Presses de la Cité. Mais il est resté quelque chose de ce "meurtre" de Torrence, et il ne retrouve pas sa première place dans les relations de Maigret. S'il fait tout de même partie des inspecteurs favoris de Maigret, il faut reconnaître que le commissaire a une relation plus distante avec lui, le vouvoyant plus souvent (voir supra), lui confiant des tâches moins importantes qu'à ses autres fidèles, car il est souvent relégué dans les besognes de "second plan", simples filatures ou planques, quand ce n'est pas simplement comme chauffeur (voir SEU). Il faut avouer aussi que, d'après le portrait qu'en trace Simenon, Torrence n'a manifestement pas la même "profondeur de jugement" que les trois autres fidèles, ou du moins qu'il n'a pas les mêmes capacités dans son travail. A cet égard, cette phrase dans SEU est significative: "D'habitude, il aurait emmené Janvier avec lui mais il fallait un homme de toute confiance et capable d'initiatives pour rester quai des Orfèvres en son absence." Lucas, absent dans cette histoire car il est en vacances, ne pouvant remplacer Maigret, c'est Janvier que Maigret choisit à sa place... D'ailleurs, si l'on s'intéresse au recueil Les dossiers de l'agence O, dans lequel apparaît Torrence (voir plus bas), celui-ci est loin d'avoir le premier rôle au niveau de ses capacités intellectuelles...

    a) antécédents

    Torrence a joué un rôle, relativement important, dans des romans hors corpus des Maigret, et c'est un personnage que Simenon paraît avoir assez affectionné dans ses premiers romans policiers. Dans les romans publiés sous pseudonymes, Torrence apparaît comme inspecteur dans trois romans contant les exploits d'un "rival" de Maigret, l'inspecteur Sancette: Matricule 12, L'homme qui tremble (tous deux signés Georges Sim) et Les amants du malheur (signé Jean du Perry). Il est encore inspecteur dans Les errants (signé Georges Sim), il devient brigadier sous les ordres du commissaire Lucas dans L'inconnue (signé Christian Brulls), et enfin il est commissaire dans deux romans signés Christian Brulls, La maison des disparus et Fièvre. Dans ce dernier, les rôles sont inversés, puisque c'est Lucas qui travaille comme inspecteur pour le commissaire Torrence. On retrouve encore Torrence dans la nouvelle La bonne fortune du Hollandais (dans le recueil Le petit docteur), en inspecteur travaillant avec le commissaire Lucas, ainsi, bien sûr, que dans le recueil Les dossiers de l'agence O, où Torrence dirige une agence de police privée. Il est fait mention de Torrence dans la nouvelle L'invalide à la tête de bois, en tant qu'inspecteur ayant travaillé avec le commissaire Duclos. Enfin, Torrence accompagne Maigret dans trois des proto-Maigret: Train de nuit, La femme rousse (où il est brigadier et le "bras droit" du commissaire) et La maison de l'inquiétude.

    b) portrait physique

    D'abord décrit comme "une reproduction à peine réduite de Maigret" (LET), Torrence se verra attribuer l'adjectif "gros" comme une épithète sui generis (FAC, pau, MEM, PIC, MEU, GRA, LOG, TEM, CON, BRA, COL, NAH, VOL, HES, ENF, FOL, SEU), mais aussi les qualificatifs massif (TET), large et puissant (PIC), un poids lourd (GRA); il a aussi une "grosse voix" (noe) tonnante (PIC), qui prend au téléphone "des sonorités de clairon" (MEU), des mains de garçon boucher (PIC),un visage sanguin (BRA). Dans Les dossiers de l'agence O, son portrait se complète, et Simenon multiplie à plaisir les épithètes qualificatives: solide, grand (un mètre quatre-vingt-cinq!), épais, gras, puissant, volumineux, imposant, sanguin, c'est un colosse débonnaire à la quarantaine bien soignée et bien nourrie, aux allures de bon géant, aux larges narines de bon vivant, au teint brique qui tourne au cramoisi sous le coup de l'émotion, aux lourdes épaules, au ventre proéminent (Torrence, à l'égal de son ancien patron Maigret, est loin de dédaigner la bonne chère!).

    Pour l'habillement, notons que Torrence se chausse de cuir noir (LET), se coiffe d'un chapeau mou (MAJ), et se vêt d'un pardessus (LOG), qu'il porte sur un complet gris (Agence O) et ses chemises sont à faux col (ibid.)

    Ajoutons encore que si dans LET, Torrence fume la pipe (ressemblance à Maigret oblige !), et que c'est toujours le cas dans Les dossiers de l'agence O (cf. cet extrait: "Torrence, la pipe au bec, car il singe volontiers son ancien patron Maigret et a adopté une pipe encore plus grosse que la sienne"), et la nouvelle La bonne fortune du Hollandais, les quelques rares cas où on parle de cet aspect après sa "résurrection" dans le corpus des Maigret, mentionnent qu'il fume plutôt la cigarette (MAJ, PIC).

    c) portrait moral

    Amateur de bonne chère et de boisson (cf. SIG, Torrence téléphone son rapport à Maigret depuis un bar: "J'ai eu la chance de dénicher ici un Vouvray épatant..."), Torrence cache sous ses allures de colosse une âme de gentil: en réalité, c'est un doux (CEC), un tendre (PIC), qui a gardé un esprit un peu enfantin et s'amuse à graver ses initiales sur son bureau à la PJ (MEM). Il est aussi volontiers sentimental (Les dossiers de l'agence O). C'est aussi l'inspecteur le plus bavard de la PJ (SEU).

    Côté métier, si c'est un débrouillard (MME), et un homme tenace qui n'abandonne pas vite la partie (PIC), qui suit une piste "avec l'obstination d'un chien de chasse" (BRA), il n'a tout de même pas les qualités requises pour pouvoir monter en grade et son "terrible appétit de vivre en même temps qu'un sens des affaires assez peu compatible avec l'existence d'un fonctionnaire" (MEM) sont à l'origine de sa décision de quitter la police et de fonder une agence de police privée.

    d) rapport à Maigret

    Dans LET, la relation entre les deux hommes a été très proche, et annonce celle qui unira plus tard Lucas à son patron: comme Torrence "ne travaillait pour ainsi dire qu'avec le commissaire", ils se comprennent "sans prononcer une parole inutile", "Torrence à qui il n'avait qu'à dire un mot, qu'à adresser un signe pour se faire comprendre". Cette relation très forte – trop forte ? – n'était peut-être pas appelée à pouvoir durer, et ce "meurtre" du brigadier Torrence par l'auteur avait peut-être ses raisons inconscientes, et devait permettre au commissaire de trouver plus tard, au lieu d'un seul homme à ses côtés, une équipe de fidèles dont les caractéristiques propres offraient à Maigret l'occasion d'être entouré de plusieurs "enfants": une famille plutôt qu'un unique ami...

    Dès le "retour" de Torrence au deuxième cycle du corpus, la relation de celui-ci à Maigret a changé: il est devenu un membre de l'équipe, au même titre que les trois autres fidèles: Maigret apostrophe Torrence du classique "vieux" (LET, CEC, MAJ, SCR) ou "mon vieux" (LET, LOG), échange des clins d'œil entendus avec lui (PIC, LOG); et si lui aussi, voue un "véritable culte" (NEW) au commissaire, celui-ci n'est de loin plus aussi proche de lui qu'il l'était dans LET. Peut-être aussi ne lui a-t-il pas pardonné son passage à l'agence O (rappelons que le recueil où il en est question date de 1938), et Maigret emploiera Torrence surtout pour des tâches "subalternes", ne lui confiant par exemple jamais la responsabilité de le remplacer au bureau (voir par exemple cette phrase dans FOL: "Cela choqua un peu le commissaire de voir Torrence assis à son bureau, dans son propre fauteuil", alors que Maigret a laissé plus d'une fois cette place à Lucas, à Janvier, et même au jeune Lapointe), et le prenant rarement pour confident de ses cogitations, ce qu'il fait pourtant assez volontiers avec Lucas, Janvier, et Lapointe.

    e) état-civil

    • identité: pas plus que Lucas, Torrence n'a de prénom dans le corpus des Maigret; on peut trouver une mention d'un prénom dans Les dossiers de l'agence O; Torrence se prénomme Joseph

    • âge: Torrence a quinze ans de moins que Maigret (LET)

    • famille: Torrence n'est pas marié, mais il collectionne les conquêtes féminines: cf. MEM: "Il possède une grosse auto américaine qui s'arrête de temps en temps devant notre porte, et, chaque fois, il est accompagné d'une jolie femme, toujours différente, qu'il nous présente avec la même sincérité comme sa fiancée."

    f) hauts faits d'armes et citations au tableau d'honneur

    • filatures: Le Cloaguen (SIG), Adrienne Laur (LOG), Jean-Charles Gaillard (COL)

    • recherches de renseignements sur Gérard Pardon (CEC), sur Oswald Clark et Edgar Fagonet (MAJ), sur Ernest Malik (FAC), sur le télégramme de Concarneau (MME), sur les taxis pris par Loraine Martin (noe), sur Françoise Boursicault (MEU), sur Alain Lagrange (REV), sur les Lachaume (TEM), sur les Josset (CON), sur les locataires de l'immeuble des Josselin (BRA), sur le chien des Guillot (CLO)

    • planques: au Majestic (LET), devant la maison des Serre (GRA), chez Saint-Hilaire (VIE), chez les Nahour (NAH), à l'hôtel de Ricain (VOL), dans l'appartement de Léontine (FOL)

    • interrogatoires: Philippe Mortemart (PIC), Carlotta (CON)

    • arrestations mouvementées: les gangsters (LOG)

    • divers: fouille de l'appartement de Mme Fumal (ECH), chauffeur de Maigret tout au long de l'affaire Vivien (SEU)

    g) le cas curieux de Fièvre

    Ce roman présente plusieurs particularités curieuses par rapport aux autres où apparaît Torrence, au point que l'on peut se demander s'il s'agit bien du même personnage, dont seul le nom semble identique. Qu'on en juge plutôt: première particularité: Torrence y est commissaire (c'est aussi le cas dans La maison des disparus), alors qu'il est censé n'avoir jamais dépassé le grade de brigadier, puisqu'il a quitté la police pour fonder l'agence O.

    Encore pourrait-on imaginer qu'il ait réintégré la police, mais d'autres contradictions sont plus flagrantes: d'abord, il est marié (à moins qu'on admette qu'il ait fini par épouser une de ses conquêtes...), ensuite il fait preuve d'une subtilité d'esprit ("il parlait avec une telle autorité, un tel calme") inattendue par rapport au reste du corpus; mais le plus étonnant est son aspect physique: dans Fièvre, Torrence est décrit comme un petit homme, au corps court, assez corpulent, certes, mais enfin partout ailleurs Torrence apparaît comme un grand gaillard... Et enfin, il n'est pas jusqu'au prénom qui soit étonnamment différent, puisque Mme Torrence appelle son mari "François"...

    Tout se passe en fait comme si Simenon, sous la plume de Christian Brulls, écrivait un roman policier, en subissant inconsciemment l'influence des romans Maigret qu'il écrit en parallèle (rappelons que Fièvre paraît en 1932), et que le commissaire qu'il met en scène, s'il se nomme Torrence, est en fait un portrait copié sur celui de Maigret...

    4.4. Le jeune Lapointe

    Le "petit dernier" des quatre fidèles est apparu assez tard dans le corpus, soit dans MME, le 9ème roman du cycle Presses de la Cité. En créant ce personnage, Simenon – et Maigret lui-même – s'est-il douté de l'importance qu'il prendrait dans la "saga" des Maigret ? A quel motif inconscient l'auteur a-t-il répondu en adjoignant au commissaire ce tout jeune débutant dans la police, maladroit à ses débuts, mais à qui très vite Maigret va s'attacher, et à qui il va vouer une affection toute paternelle ? Pourquoi le personnage de Janvier n'a-t-il pas suffi à remplir ce rôle filial ? Devenu lui-même père de famille (nombreuse), l'inspecteur s'est-il un peu éloigné, même malgré lui, du commissaire, parce qu'il a fondé lui-même une nouvelle génération ? Ou plus simplement, au fur et à mesure que Janvier prenait de l'âge et de l'expérience, Maigret ressentait-il le désir d'avoir près de lui un inspecteur inexpérimenté à qui il pourrait transmettre, comme un père à un fils, ses propres expériences de policier et de "chercheur d'hommes" ?

    Notons d'ailleurs ce petit fait significatif: il arrive à Simenon lui-même de se tromper dans ses romans en intervertissant les personnages de Janvier et Lapointe: par exemple, Maigret envoie Janvier à un endroit, et c'est Lapointe qu'il retrouve à cet endroit quelques pages plus loin; le fait s'est produit à quatre reprises en moins dans le corpus: dans BAN, TRO, TEN et TEM.

    Il est frappant de constater que, mis à part la "parenthèse autobiographique" que constitue le roman qui suit MME, à savoir Les mémoires de Maigret, le prochain roman sera constitué autour du personnage de Lapointe et de son premier amour: il s'agit de PIC. Présent dans quasi tous les romans suivants, Lapointe occupera une place de plus en plus importante dans les enquêtes, et en particulier dans les affections du commissaire, sans doute aussi parce que, les années passant, Maigret ressentira de plus en plus cette "nostalgie de la paternité", que seule la présence du jeune Lapointe sera en mesure de combler, au moins partiellement...

    a) antécédents

    Hors du corpus des Maigret, Lapointe n'apparaît que deux fois sous la plume de Simenon, soit dans les deux nouvelles La chanteuse de Pigalle et L'invalide à la tête de bois. Rappelons que ces deux nouvelles, écrites en 1952, sont restées inédites jusqu'à leur parution dans le tome 12 du Tout Simenon paru aux Presses de la Cité en 1990. Dans ces deux textes, Lapointe est inspecteur sous les ordres du chef de la Brigade Spéciale, Emile Berna, qui, lui aussi, l'appelle "le petit Lapointe"...

    b) portrait physique

    Brun "avec beaucoup de cheveux" (BAN), mince (HES), long et maigre (CHA), sa jeunesse lui donne "plutôt l'air d'un jeune étudiant que d'un inspecteur de police" (BRA).

    Il porte, comme ses collègues, chapeau (FAN, PIC, MIN, VOY, CLI) et pardessus (PIC, MIN, SCR) qui peut être noir (FAN), veston (COR), et il lui arrive d'arborer au printemps un complet "d'un gris pâle moucheté de minces fils rouges" (HES).

    Il fume la cigarette (PIC, COR, ECH, AMU; VOY, BRA, FAN, La chanteuse de Pigalle).

    c) portrait moral

    Bien que présenté comme inexpérimenté à ses débuts dans le corpus (ce qui paraît aller de soi), il possède déjà des qualités indéniables: sérieux (MME), plein de zèle (TRO), patient (VOY), toutes qualités qui vont lui faire faire des progrès surprenants (SCR) en très peu de temps.

    d) rapport à Maigret

    Ce personnage est d'autant plus intéressant qu'on le découvre en même temps que Maigret, que l'on vit avec lui ses débuts à la PJ, et que l'on assiste à la progression et à l'approfondissement de sa relation au commissaire.

    Dans MME, on découvre un Lapointe encore pas rassuré, gauche et emprunté devant son patron, qu'il n'ose pas tout de suite appeler ainsi "- Vous êtes déçu, monsieur Maigret ? Le jeune Lapointe aurait bien voulu dire patron, comme Lucas, Torrence et la plupart de ceux de l'équipe, mais il se sentait trop nouveau pour cela; il lui semblait que c'était un privilège qu'il devait acquérir comme on gagne ses galons." Ce qu'il ne tardera pas à faire, d'ailleurs, l'occasion se présentant peu après: "-Bien, patron. Vous êtes content? Emporté par son enthousiasme et sa fierté, il se permettait le "mot" pour la première fois...pas trop rassuré pourtant..." Mais il n'a rien à craindre de Maigret, au contraire, celui-ci l'a vite pris sous sa protection, et l'intègre à son équipe: "Alors Maigret l'avait fait exprès de lui parler comme à un ancien, à un Lucas ou à un Torrence, par exemple."

    Et Maigret ne demande pas mieux que de jouer le mentor du jeune inspecteur: "C'était un bon garçon, encore trop nerveux, trop émotif, mais on en ferait probablement quelque chose." (MME); "sa jeunesse l'amusait, son enthousiasme, sa confusion quand il croyait avoir fait une gaffe." (COR)

    La relation patron-collaborateur va très vite se doubler d'une relation paternelle-filiale: "tous les deux, avec Maigret qui tirait gravement de petites bouffées de sa pipe, avaient assez l'air d'un père et d'un fils en solennel entretien." (PIC), "Maigret regardait Lapointe avec une bienveillance un peu paternelle, car il l'avait pris sous sa protection quand [...] le jeune homme était entré au Quai des Orfèvres" (SCR). Et même plus tard, il restera le "chouchou de Maigret" (CHA)...

    De son côté, Lapointe ne rate pas une occasion de pouvoir travailler avec Maigret: "Maigret regarda autour de lui et vit Lapointe détourner la tête en rougissant. Le jeune homme brûlait évidemment du désir d'accompagner le patron." (MME); "il poussa la porte du bureau des inspecteurs, se demandant qui choisir pour l'accompagner. [...] Toi, Lapointe... Le jeune Lapointe leva la tête, tout heureux. " (VOY); "Le jeune Lapointe était là, tout heureux de travailler avec le patron." (PAT).

    Comme avec les autres collaborateurs, la compréhension passe par des échanges de regards (COR, TEN, SCR, CLO, FAN, TUE, FOL, CHA), et l'affection de Maigret se traduit en termes tels que "mon petit" (MME, MIN, ASS, BRA, HES, VIN, SCR), "petit" (MME, PIC, MEU, MIN, ECH), "mon petit Lapointe (MIN, VOL, HES), et quelquefois "vieux" (MIN, HES, VIN) ou "mon vieux" (SCR).

    Quand Maigret parle de Lapointe, ou qu'il l'évoque en pensée, il utilise fréquemment deux qualificatifs: "le jeune Lapointe", (MME, PIC, MEU, TRO, JEU, MIN, AMU, VOY, SCR, CON, ASS, VIE, BRA, CLI, CLO, COL; FAN, DEF, PAT, VIN), "qu'on continuerait sans doute à appeler ainsi quand il aurait cinquante ans" (TUE) et "le petit Lapointe"(MME, PIC, MEU, LOG, REV, BAN, TRO, JEU, MIN, TEN, ECH, VOY, PAR, SEU, CHA), "comme on disait au Quai, non à cause de sa taille mais parce qu'il était le plus jeune et le dernier venu" (COR).

    Les années passant, la relation reste toujours aussi forte: "Quelques minutes plus tard, Maigret ouvrait la porte du bureau des inspecteurs et faisait signe à Lapointe. Celui-ci se précipita avec une certaine gaucherie dont il ne pouvait se guérir en présence de Maigret. Celui-ci était son dieu." (CHA)

    e) état-civil

    • identité: le prénom de Lapointe est bien sûr connu, puisqu'il joue un rôle important dans l'intrigue de PIC: Lapointe est prénommé Albert

    • âge: Lapointe a 24 ans quand il débute au Quai des Orfèvres (MME, PIC), il en a un peu plus de 25 dans VOL, 26 dans JEU, et 27 dans FOL; et sa jeunesse, sur laquelle Simenon insiste beaucoup, le fait plutôt ressembler à un étudiant qu'à un policier (MIN, SCR, FOL). Voir aussi cette phrase dans La chanteuse de Pigalle: "Lapointe, à vingt-cinq ou vingt-six ans, avait un aspect si frais, si candide que nul ne le prenait pour un inspecteur de police.". Il garde d'ailleurs cet aspect de jeune homme même dix ans plus tard (CHA). Cette jeunesse est aussi l'occasion pour Maigret de se souvenir de ses propres débuts, et à son affection pour le jeune inspecteur se mêle sans doute un peu de nostalgie...

    • famille: le père de Lapointe est employé de banque à Meulan, Lapointe a deux sœurs dont la plus jeune se prénomme Germaine et travaille à Paris dans une maison d'édition (MME). Il a aussi une tante internée dans un hôpital psychiatrique (FOL). De par le fait même de sa jeunesse, on apprend de Lapointe beaucoup sur ses amours, qui sont de plus au centre de l'intrigue de PIC. Sans "bonne amie" dans MME, il est tombé amoureux d'une strip-teaseuse, Arlette, dans PIC, mais la jeune femme se fait malheureusement tuer. Cinq romans plus tard, Maigret, par inadvertance ou par quelque inconscient désir de l'aider à oublier son amour perdu, confie une autre "Arlette" à l'inspecteur, et "oublie" de le relever de sa faction (BAN). A la même époque, Lapointe tombe quelque peu amoureux de la jeune Lili, la fille adoptive de l'ancien commissaire Duclos (La chanteuse de Pigalle et L'invalide à la tête de bois). Encore cinq romans plus tard, il rencontre une autre jeune fille (rien ne nous interdit d'ailleurs de penser qu'il s'agit de Lili elle-même...), dont on sait juste dans MIN qu'il a un rendez-vous avec elle. "Presque fiancé" dans SCR, on apprend à la fin du corpus qu'il a fini par se marier, qu'il aura deux enfants, et que sa belle-sœur habite à Saint-Cloud (CHA).

    • domicile: après avoir habité avec sa sœur (MME, PIC), il habite Boulevard Saint-Germain (TEN), dans un meublé modeste de la rive gauche (VOY)

    f) hauts faits d'armes et citations au tableau d'honneur

    • * filature: Xavier Marton (SCR), Gaston Meurant (ASS), M. Louis (PAT), Léon Florentin (ENF)

    • planques: devant l'immeuble des Marton (SCR), chez Saint-Hilaire (VIE), chez les Nahour (NAH), dans l'immeuble des Parendon (HES)

    • recherche de renseignements sur Piquemal (MIN), sur la nuit du meurtre de Ward (VOY), sur Planchon (CLI), sur la voiture de Jean-Charles Gaillard (COL), sur le papier de la lettre anonyme (HES), sur les connaissances d'Oscar Chabut (VIN), sur Mme de Caramé (FOL)

    • arrestations mouvementées: Oscar Bonvoisin (PIC), Antoine Cristin (COR), Le Chanoine (TEM)

    • divers: récupération de la valise chez Me Liotard (MME), découverte de la chambre de Thouret (BAN), découverte du propriétaire de la veste au bouton arraché (TEN); assiste Maigret tout au long de l'interrogatoire de Josset (CON), retrouve le propriétaire de la Peugeot rouge (CLO), retrouve l'amie d'Antoine Batille (TUE), meilleur sténographe de la PJ (SEU)

  5. Conclusion

    Par cette étude, j'ai voulu montrer un aspect intéressant du personnage de Maigret, celui de ses relations à ses proches collaborateurs. Relation privilégiée, relation d'un "patron" à son équipe, relation d'un "presque père" à ses "presque fils", relation d'un homme à d'autres hommes...

    L'étude des quatre fidèles, en soulignant les ressemblances et les différences qui existent entre ces quatre personnages, nous permet de parcourir un corpus, d'analyser avec un peu plus de profondeur la "psychologie" de notre commissaire, de souligner – une fois de plus – la profonde humanité qui marque Maigret, et de montrer la complexité du monde sorti de la plume de Simenon...

    "- Alors, patron? Qu'est-ce que je fais ?

    - Rien. Tu attends l'heure de la relève.

    Quant à moi, je vais me coucher. Bonne nuit,

    mes enfants... Au fait, il y en aura bien un d'entre

    vous pour me reconduire chez moi ?" (NAH)


Annexe: un graphique résumant les apparitions de chaque fidèle en fonction du corpus

[Cliquez sur l'image pour l'agrandir]

 

Murielle Wenger
février 2008

(top illustration based on an illustration from "Maigret tend un piège", O. Reynaud, Ph. Wurm, Ed. Claude Lefrancq, Bruxelles, 1993)

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